Recueil de Monuments , t. II, pl
2. Littéralement : nul recul à ta volonté; c’est-à-dire personne ne peut l’empêcher de venir si tu le veux.
LE PAPYRUS PRISSE
Cette explication jette de la clarté sur ce passage de l’inscription de la statuette naophore que M. de Rongé n’avait pas réussi à traduire en 1851, mais qui n’embarrasserait plus aujourd’hui cet habile égyptologue : « J’ai sauvé sa » population dans la grande catastrophe qui arriva dans le » pays tout entier, et il n’y en eut point une pareille en » ce pays. Je sauvai le misérable, auprès de mon dieu ; » délivré de ma peur, Q quand il lui plut, je leur fis
» toutes sortes de biens'. »
Bien renseignés maintenant sur la valeur de chaque mot, nous reconnaîtrons facilement l’arrangement antithétique
de la deuxième phrase du texte étudié. En effet, ~
AAAAAA C *1
y est opposé à
AAAAAA
Mais, dans le premier groupe, qui est affecté
du pronom personnel vj|, n’est point en parallélisme avec On s’aperçoit conséquemment que les deux
sont indépendants de
groupes
la suite du texte, et terminent une phrase dont le commencement est perdu. Ceci expliqué, les groupes g 0 ,
I j < — w — i ne peuvent être que le sujet de la phrase qui
suit.
En arrangeant notre version d’après les études qui précèdent, nous aurons :
« Un chant juste ouvre l’asile de mon silence, dilate le » lieu de mon calme, par des paroles munies de glaives » contre le transgresseur; qu’il ne s’approche pas, à moins » que ce ne soit de son gré. »
Quant aux deux premiers groupes, qui signifient salut
1. Inscription clc la Statuette naophore, côté droit du naos. Outahorsoun fit probablement du temple de Neitli un lieu d’asile.
LE PAPYRUS PRISSE
de ma peur' , ils nous apprennent que le moraliste parlait d’un sentiment de crainte dont il a été délivré. Sous l’empire de ce sentiment, il gardait le silence, il demeurait inerte et indifférent; mais, sa crainte guérie, il reprend la parole, et ses discours vont faire justice du transgresseur, du violateur : qu’il n’approche pas, s’il ne veut s’exposer à des paroles acerbes.
En continuant de la sorte, on reconstruirait probablement des parties plus ou moins étendues de la traduction du Papyrus Prisse, mais, malgré cette analyse sérieuse, on laisserait passer un très grand nombre d’erreurs. Un travail de cette nature ne m'offrirait pas à moi-même des résultats certains.
Un de mes estimables collègues en égyptologie n’a pas été arrêté par les mêmes préoccupations. Je veux parler de M. le Dr Lauth, de Munich, qui a entrepris une traduction complète du même papyrus et en a déjà fait paraître la première partie. Voici comment il rend les phrases, que je viens de discuter in extenso :
« Sain est celui qui m’honore, loué celui qui m’accueille; » ouvert est l’écrin de ma diction; dilaté le siège de ma » fiction, en parole munie de couteaux pour assaillir le né- » gligent, qui ne bouge pas et qui n’est pas à son poste. »
Si je continuais l’examen du texte de ce terrible manuscrit, je ne différerais pas moins radicalement dans tous les mots et dans toutes les phrases avec la traduction de M. Lauth. A la vérité, je réussirais seulement à reconnaître que le sens précis des sentences m’échappe, tandis que mon confrère affirmerait ses traductions.
Je crois qu’il se fait illusion; mais si, par impossible, il est à même de justifier analytiquement ses traductions, je me permettrais de l'engager à faire connaître et à laisser dis-
1. Cette expression être guéri de la crainte , de la terreur , se rencontre dans d’autres textes.
LE PAPYRUS PRISSE
cuter ses preuves. Toutes les notions sûres ne sont pas dans le domaine commun. Les index particuliers sont tous plus riches que les grammaires et les dictionnaires. M. Lauth peut donc, aussi bien que d’autres, posséder des observations concluantes qui justifieraient ses vues. Il pourrait peut-être citer quelques textes concluants à l’appui de la traduction suivante, qu’il donne à la page 13 de son ouvrage :
Non, ô Osiris , la bouche parle; aucun mot n’est en elle ,
et montrer que le vocatif peut être inséré entre n et le sujet du verbe. Mais il faut prendre des exemples ailleurs que dans les textes controversés. Ici la tournure est d’autant moins probable que le déterminatif homme ne permet de songer à un nom divin que moyennant l’hypothèse d’une erreur graphique des plus rares, ^ signifie cesser,
s'arrêter d’agir; est le même groupe avec le
déterminatif du cœur, qui le plus souvent ne change pas la valeur du mot. Si cette combinaison a une valeur particulière dans certains cas, cette valeur nous offre les mêmes difficultés que celle de la plupart des groupes exprimant des idées abstraites. L’inaction, l’inertie du cœur, c’est peutêtre l’impassibilité, peut-être aussi la quiétude. Osiris est quelquefois nommé Oert-het ou seulement Oert, car il n’est pas certain que le signe du cœur doive être prononcé dans ce groupe. Mais, quelle qu’en soit la signification, ce surnom du dieu est aussi facile à reconnaître dans les textes que toutes les autres appellations sous lesquelles il est désigné. Je ne le reconnais pas dans le passage discuté du Papyrus Prisse, non plus que dans le curieux chant funèbre du Harpiste, publié par M. Dümichen, texte qui rapproche aussi l’idée et l’idée « Aie des pensées
» joyeuses, ainsi s’exprime le chanteur, en ce jour dans
LE PAPYRUS PRISSE
» lequel on aborde à la terre amie du silence sans relâche »
Il s’agit du séjour des morts, que certains textes dépeignent avec des couleurs fort mélancoliques, malgré la foi vive des Égyptiens dans la résurrection.
La locution bouche qui cesse cle parler est connue par
d’autres textes sous la forme
cesser
de se taire est donc conforme au génie de la langue égyptienne.
En vertu de ces prémisses, au lieu de traduire avec M. Lauth : « Non, ô Osiris, la bouche parle; aucune parole » n’est en elle », je dirais ; La bouche ne cesse pas de se taire ; elle ne parle pas. C’est la suite, mais non la fin, d’une description des misères de l’extrême vieillesse. Si Osiris y était invoqué, ce serait au commencement de 1 énumération, et non pas au milieu. Relativement à l’emploi du déterminatif Ol, on peut admettre que les Égyptiens regardaient le cœur comme siège du silence, du calme, de la quiétude, et la bouche comme siège de l’élocution.
On voit à combien d’observations minutieuses on est forcé d’avoir recours, sans pour cela obtenir des résultats bien frappants d’évidence. Telle est notre situation en face des textes de ce genre. Pour faire accepter par la science sa traduction du Papyrus Prisse, M. Lauth devra appuyer ses traductions par des exemples pris dans les textes et montrant dans des phrases intelligibles l’emploi des sens et des tournures qu’il adopte. Les courtes remarques qu’il a consacrées à chaque groupe ne satisferont pas la critique la moins exigeante. Laissant de côté ses arrangements syntactiques, on lui demandera nécessairement, en ce qui concerne les courtes phrases que je viens d’analyser, de nouvelles preuves pour les valeurs suivantes :
complacens ;
LE PAPYRUS PRISSE
® ^ di0^0 >
ra r-^-i Jictio ;
\ J\ ctggredi, angreifen;
t- cessare, « lenteur », « négligence » ;
J] /www 1 1
§ J\ versare, « bouger », rühven;
« à son poste », auf seinem Posten.
ra
A /www ©
Si M. Lautli ne réussit pas à montrer que les sens par lui adoptés sont justes et les miens inexacts, il conviendra avec moi que la solidité de ses interprétations est bien problématique, car les facilités qu’il s’est accordées dans ces passages, il les a prises aussi dans tout le reste de sa traduction.
De si graves dissidences, mon cher directeur, ne peuvent pas rester inaperçues par l’école de Champollion. M. Lauth, travailleur zélé et savant consciencieux, ne doit pas voir son travail partager le sort de celui de M. Heath. Des dixhuit pages du Papyrus Prisse, il nous présente la traduction des deux premières; il est convenable de lui exposer les objections qui s’élèvent d’elles-mèmes contre la méthode qu’il a suivie et les résultats auxquels il est arrivé, afin qu’il les combatte lorsqu’il nous donnera la version des seize autres pages. S’il réussit à justifier ses vues, il aura considérablement enrichi la grammaire et le vocabulaire ; mais il faut qu’il nous aide à faire le triage de cet accroissement inattendu de richesses, que pas un de nous n’admettra sans démonstration suffisante.
Chalon-sur-Saône, 5 mai 1870.
SUK Ÿ ET -*•