I.E LIVRE DES MORTS
abaissé l’Égypte de la condition d’empire régi par des divinités à celle d’empire régi par des hommes, et la découverte des textes gravés dans les Pyramides prouve que ce n’était pas là une vaine prétention. Les seules de ces prières qui eussent besoin d’étayer leur autorité de quelque roman historique étaient celles qu’on pensait devoir attribuer à un âge plus récent, et le chapitre lxiv était de ce nombre : on suppléa probablement à l’antiquité qui lui manquait, par un récit merveilleux des circonstances qui avaient accompagné la découverte. Les variantes des titres qu’il porte nous amènent à une conclusion analogue. Il est appelé, sur un papyrus de Boulaq et dans une partie des papyrus saïtes, le « chapitre de connaître les chapitres de sortir pendant le jour, en un seul chapitre1 2, » ailleurs, « chapitre de sortir pendant le jour, en un seul chapitre 5 ». Cette prétention de renfermer en une seule toutes les formules qui traitaient de la sortie pendant le jour, ne peut guère avoir été émise qu’en un temps où de nombreux morceaux de ce genre avaient cours dans les collèges sacerdotaux. Je ne doute nullement que nous n’ayons conservé quelques-uns d’entre eux sous les nos 65- 73. Ils présentent tous certaines variantes dans le titre; le soixante-cinquième sert à « sortir pendant le jour et à repousser l’ennemi 3 . » Le soixante-sixième, le soixante-huitième, le soixante-neuvième, le soixante-dixième, le soixante et onzième, sont utiles pour « sortir pendant le jour, » sans plus4. Avec le soixante-septième. « on ouvrait les portes du Da'it et on sortait pendant le jour 5 »; avec le soixantedouzième, « on sortait pendant le jour à travers la grotte in-
1. Papyrus Ca de Mesenmeter, dans Naville, t. ii, p. 154, et Guieysse, Chapitre LXIV, p. 22.
2. Lepsius, Todtenhuch , pl. xxm, et Guieysse, Chapitre LXIV, p. 22.
3. Le ch. i,xv dans Naville, t. i, pl. lxxvii, et Einleitung, p. 139-140.
4. Les ch. lxvi, lxviii-lxxi dans Naville, t. i, pl. i.xxviii, lxxxlxxxiii, et Einleitung, p. 140-141.
5. Le ch. Lxvii dans Naville, t. i, pl. lxxix, et Einleitung , p. 140.
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fera ale 1 2 »; enfin avec le soixante-quatorzième, « on jouait des jambes et on sortait en terre \ »
Parvenu à ce point, on ne s’occupe plus que des fortunes de l’âme en ce monde qu’elle revient visiter. Et d’abord, « elle va vers Héliopolis et y prend un logis», auprès des dieux solaires à qui cette ville servait de résidence 3 4. Cette première faveur ne lui suffit pas : pour arriver au comble de la félicité, elle doit s’identifier complètement avec les dieux, et s’incarner dans leurs corps. C’est une véritable métempsycose, mais bornée aux migrations de l’âme dans les êtres et dans les objets qui touchent de près ou de loin les dieux d’Héliopolis. Comme toujours, la série commence par des généralités, un « chapitre de se transformer en toutes les formes qui plaisent » au mort *. Puis vient le détail : « chapitre de se transformer en épervier d’or », « chapitre de se transformer en épervier vigoureux », « chapitre d’être dans la neuvaine des dieux et de s’y transformer en chef des assesseurs du dieu », « chapitre de se transformer en dieu [Lune] qui éclaire les ténèbres », « chapitre de se transformer en la fleur de lotus », d’où le soleil jaillit au matin, « chapitre de se transformer en dieu Phtah, pour manger du pain, boire de la bière, s’habiller et être en vie dans Héliopolis », « chapitre de se transformer en vanneau », « chapitre de se transformer en héron bleu », « chapitre de se transformer en âme », c’est-à-dire en bélier ou en cette sorte d’épervier à tête et quelquefois à bras d’homme, par lequel les Égyptiens désignaient l’âme, « chapitre de se transformer en hirondelle », « chapitre de se transformer en vipère », « chapitre de se transformer en crocodile », « chapitre de se transformer en oie5 ».
1. Le ch. lxxii dans Naville, t. i, pl. lxxxv, et Einleitung, p. 142.
2. Le ch. lxxiv dans Naville, t. i, pl. Lxxvi.et Einleitung, p. 142.
3. Le ch. lxxv dans Naville, 1. 1, pl. lxxxvii, et Einleitung, g. 142-143.
4. Le ch. lxxvi dans Naville, t. i pl. lxxxviii, et Einleitung , p. 143.
5. Tous ces chapitres dans Naville, t. i, pl. lxxxix-c, et Einleitung , p. 143-146.
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La métempsycose était, comme le prouve l’ensemble de ces formules, un enseignement d’origine héliopolitaine. Je ne saurais dire à quelle école on doit rattacher les doctrines qui suivent, mais il est bien certain qu’elles supposent des conceptions de l’autre vie différentes de celles qui prévalaient dans les chapitres des transformations. Celle d’entre elles qui a laissé le moins de traces au Livre des Morts est celle d’après laquelle ce qui subsiste de l’homme vit dans le tombeau. Un seul chapitre, le quatre-vingt-onzième, traite de la réunion de l’âme au corps, mais non point, comme on le dit d’ordinaire, pour une résurrection de la chair1. Les Égyptiens n'imaginaient pas que le corps pût revivre, mais ils croyaient, au moins beaucoup d’entre eux, que l'intégrité du corps est indispensable à l’intégrité de l’àme, et, s’ils réunissaient ces deux éléments de l'homme, c’était pour que l’un devint le gardien de l’autre. Les vignettes nous montrent en effet ràme posée sur la poitrine de la momie et la protégeant de ses ailes2 3. Mais cette conception lugubre d’une âme plongée dans les ténèbres et condamnée à vivre près d’un cadavre inerte, dans un caveau étouffant, ne pouvait suffire à un peuple avide de fraîcheur et de lumière. Ce chapitre est suivi immédiatement de deux autres, qui en détruisent l’effet dans ce qu’il a de trop absolu. Le premier « empêche que l’âme soit emprisonnée »; le second « ouvre les portes de la syringe à lame et à l’ombre, pour qu’elles sortent de jour et soient maîtresses de leurs jambes ». La vignette nous montre en effet la porte du tombeau béante, l’âme s’envolant à tired’ailes, et l’ombre, toute noire, marchant en plein soleil h Ce
1. Le ch. xci dans Naville, t. i, pl. cm, et Einlcitung, p. 147.
2. Un petit monument du Musée de Boulaq (Maspero, Guide du Visiteur , p. 120-131, n° 1621) montre la même scène taillée en miniature dans le granit noir.
3. Le ch. xen dans Naville, t. i, pl. civ, et Einlcitung, p. 147. Les deux vignettes auxquelles je fais allusion sont celles du papyrus Ap (n° 9947 du British Muséum ) et du papyrus Pc (Louvre, m, 89).
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chapitre et les textes nombreux qui font allusion aux mêmes faits nous apprennent, que la croyance à l'existence de l'aine au tombeau n’était pas sans avoir laissé des traces profondes dans les dogmes qui s’inspirent de la croyance à l’existence de l’âme hors du caveau. Les peuples sont toujours très préoccupés de savoir ce que devient leur survivance, entre le moment où la vie matérielle a cessé pour elle, et celui où, les cérémonies de l’enterrement étant enfin terminées et le corps déposé dans sa dernière demeure, la vie immatérielle va commencer. Il semble bien que, pour l’Égyptien ancien, comme pour le parsi, comme pour le musulman, l’âme désincarnée restait pendant ce temps auprès du corps qu’elle avait animé, et allait avec lui au tombeau, non plus afin d’y séjourner comme jadis, mais afin d’y attendre sa destinée. Toutefois, si la situation est analogue, elle ne se dénoue pas de la même manière en Egypte et chez les peuples plus modernes: la formule et l’amulette, ces ressources habituelles de l’Égvptien dans l’embarras, ouvraient au mort les portes de sa prison, et lui assuraient la liberté de ses mouvements
Selon la doctrine qu’elle préférait, l’âme se dirigeait, ou vers le royaume d’Osiris, ou vers la barque de Râ, ou vers les deux â la fois. Où qu’elle allât, on veillait à ce qu’elle ne fit pas fausse route dès le début, et « ne se rendit pas â l’Orient du Khri-noutri 1 2 ». La théologie qui dominait désormais dans la série des chapitres n’était plus celle des dieux d’Héliopolis, mais celle des dieux de Mendès et d’Abydos: c’était à l’Occident qu’étaient Abydos et Osiris Khontamentit, c’était vers l’Occident qu’elle devait diriger sespas. Unefoisdansla bonne voie, il lui restait â gagner la faveur des dieux, pour la plupart affiliés au cycle osirien ou lui ayant appartenu dès l’origine, qui pouvaient l’aider pendant son voyage. Elle obtenait de Thot l’encrier et l’attirail de scribe, sans lequel il semblait que nul bon Égyptien n’aurait su vivre en paix ! ; elle
1. Le ch. xcm dans Naville, t. i, pi- cv, et Einlcitung , p. 148.
2. Le ch. xciv dans Naville, t. i, pl. cvi, et Einlcitung, p. 148.
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« était avec Thot1 2 » et elle appréciait cette faveur d’autant plus que Thot, le principal assesseur d’Osiris, non seulement jouait un grand rôle dans le jugement de l’âme, mais était l’un de ses meilleurs guides pour la conduire devant le tribunal. Il la prenait, s’il voulait, sur son aile, et la portait aux jardins d’Ialou, par-dessus les eaux qui l’en séparaient Les chapitres suivants sont classés presque au hasard, ou du moins on ne voit pas trop de prime abord quelles raisons le rédacteur avait de les ranger comme il fait. Une étude peu attentive prouve d’ailleurs, qu’à partir de cet endroit, la classification de la seconde partie du Livre des Morts est moins facile à suivre pour nous que celle de la première. Il n’en pouvait être autrement. La première renferme surtout des instructions générales, des incantations destinées à armer l’âme contre les dangers de l’autre monde, des charmes propres à reconstituer la personne humaine, toutes choses dont l’importance était universellement reconnue, et qui ne variaient guère que dans le détail d’une doctrine à l’autre. Dans la seconde partie, il s’agissait de gagner la félicité suprême et d’établir l’âme en son paradis, mais les conceptions de la félicité et du paradis, diverses â l’origine comme nous avons vu, puis réunies tantbien que mal, n’offraient qu’un tissu de contradictions. Si la disposition des chapitres nous semble confuse, c’est que les idées auxquelles ils répondaient sont confuses encore, et résultent souvent de la superposition maladroite d’idées qui appartenaient primitivement à deux corps de doctrines distincts l’un de l’autre. Je n’en conclus pas nécessairement que l’impression d’incertitude que nous éprouvons fût réellement ressentie par les Égyptiens; la foi les soutenait, comme les dévots de tout pays ou de toute religion, et les empêchait de se rendre compte des antithèses qui nous étonnent. Us ne cherchaient pas à se
1. Les ch. xcv, xcvm dans Naville, t. i, pl. cvii-cxi, et Einlcitunq, p. 146-149.