Louvre, C
2. On verra, plus loin dans ce volume, qu’il ne fallait pas dire sous terre, mais autour de la terre.
à la fente du Pegaït, par laquelle on se glisse dans le domaine des ténèbres. Les sculptures et les légendes qui couvrent les grands sarcophages d’époque ptolémaïque, celui de Téos 1 ou celui de Psainitik, sont la reproduction du monde inférieur. On y voit la barque du soleil et son cortège de dieux célestes protégeant l’àme du défunt, les génies des régions souterraines, les damnés, tous les monstres et toutes les terreurs de l’enfer. Selon d’autres textes, l’âme avait une destinée plus sereine : elle prenait à son gré les formes qui lui plaisaient le mieux, rendait visite à son corps et à son Double, montait au ciel ou descendait sur la terre, sans que rien l’en empêchât2. Au fond, je crois bien que chaque Egyptien se créait un paradis à sa convenance dont la description variait selon les temps et selon la condition de l’individu.
Voilà, autant qu’il m’est donné de les comprendre, l'ensemble d’idées auquel répond la réunion dans le tombeau des différents objets dont se compose notre musée. Le résumé trop bref que j’ai dû vous en tracer vous permettra d’y reconnaître le même mélange de grossièreté et de raffinement qu’on retrouve dans toute l’histoire du peuple égyptien. L’Égyptien est créateur par nature : il a inventé les arts, les sciences, l’écriture, les dogmes de sa religion, une civilisation complète et d’un type original. Mais il semble que le travail de la découverte l’ait épuisé prématurément, et qu’il soit devenu, avant le temps, incapable de perfectionner ce qu’il avait eu l’heureuse fortune de découvrir. Son art n’a pas su se débarrasser des contraintes que lui avaient imposées l’inhabileté des premiers artistes et l’imperfection des premiers outils. Son écriture, d’abord idéographique, puis alphabétique, ne
1. Louvre, D 9. 11 a été reproduit dans S. Sharpe, Eggptian Inscriptions, 2nd Sériés, pl. 1-21.
2. C’est la doctrine exposée sur beaucoup de stèles du Nouvel Empire thébain, dont la plus complète est C 55 du Louvre (Prisse d’Avennes, Monuments , pl. 17 ; Sharpe, Egrjptian Inscriptions, lst Sériés, pl. 106 ; Pierret, Inscriptions inédites , i, p. 90-103).
52 HISTOIRE DES AMES DANS l’ÉGYPTE ANCIENNE
sut pas se débarrasser des signes d’idées et de syllabes qui en compliquaient le mécanisme. Sa religion s’éleva jusqu’à la conception du dieu unique, immatériel, insaisissable, et ne sut pas se débarrasser de l’adoration de l’homme et des animaux. Après avoir considéré l’âme comme une matière à peine plus fine que la matière du corps, on la spiritualisa et on l’identifia à l’intelligence divine dans ce qu’elle avait de plus pur : mais on ne sut pas se débarrasser des âmes grossières qu’avaient imaginées les ancêtres, et on garda jusqu’au bout la croyance en l’homme complexe. Une fois arrêté dans son développement, toutes les énergies que ce peuple avait dépensées à produire des formes nouvelles, il les employa à se conserver : il dura plus qu’aucun autre peuple au monde et fit pulluler autour de lui les monuments de luimême. Tandis qu’en Grèce et à Rome on mesure les textes à la ligne, en Égypte on les mesure au mètre : les inscriptions s’y entassent sur les inscriptions et les tableaux sur les tableaux ou, pour mieux dire, depuis Syène jusqu’au Caire, pendant plus de cent lieues, l’Égypte entière n’est qu’une inscription gravée et peinte sur les deux rives du Nil. Les quelques feuillets déchiffrés de ce livre de pierre nous ont enseigné tant de choses que la face du monde ancien s’en est trouvée comme renouvelée : que serait-ce si le livre entier nous était connu ? Par malheur, les hommes manquent à la tâche, et le temps et l’argent. Ce qu’on a copié n’est rien au prix de ce qui reste à copier, ce qu’on sait n’est rien au prix de ce qui reste à savoir : la moitié des trésors que renferment les seuls musées d’Europe est soustraite à nos regards, et, même au Louvre, nous n’avons pas pu contraindre tous les monuments â nous livrer leur secret.
DE QUELQUES DOCUMENTS