DE LA XII' DYNASTIE
Il y a dans tons les travaux d’archéologie égyptienne une partie purement technique qu’il faut réserver pour les spécialistes. Je vous demande la permission de ne rien vous dire des procédés par lesquels je suis parvenu à découvrir le sens des textes dont je veux vous entretenir : il me suffira de vous exposer, sans appareil scientifique, les résultats de mon étude.
Les stèles funéraires, — et par stèle on entend une plaque de pierre tantôt carrée, tantôt oblongue et arrondie du haut, — les stèles funéraires sont couvertes d’inscriptions qui parlent toujours d’offrandes, faites ou à faire, en l’honneur de personnes mortes, par les vivants de la famille. On les trouve tantôt dans les tombes, tantôt dans les environs de certains sanctuaires, Abydos, par exemple, où le culte d’Osiris,le dieu des trépassés, attirait chaque année un grand concours de
1. Conférence faite à Lyon, le 3 septembre 1878, dans l’après-midi, devant les Orientalistes réunis en Congrès. Le bureau se composait de MM. Edouard Naville, de Genève, président ; Gaston Maspero, viceprésident, et William Bermann Berend, de New-York, secrétaire. Elle a été publiée dans les Comptes rendus du Congrès procincial des Orientalistes , Lyon, 1878, t. i, p. 235-263.
STÈLES FUNÉRAIRES DE LA XIIe DYNASTIE
dévots. On y venait prier pour soi-même et aussi pour les ancêtres : une stèle, déposée dans cette partie du territoire sacré où s’élevait l’escalier du «dieu grand», rappelait aux âges futurs le nom et la qualité des personnages qui avaient entrepris le pèlerinage, ou des membres décédés de la famille pour le salut desquels il avait été accompli heureusement1. Le monument reproduit sur la planche* est de ceux qui furent dressés dans Abydos, pour le compte d’un mort étranger à la ville. Il remonte à la douzième dynastie, et fut gravé vers le trente et unième ou trente-deuxième siècle avant notre ère. Il se compose de trois parties : une formule commune à toutes les stèles funéraires, une prière qu’on lit assez souvent sur les monuments de la même époque, un tableau dans lequel les parents et les serviteurs du défunt
1. Plutarque, ou l’auteur quel qu’il soit du traité Sur Isis et Osiris, raconte que les Égyptiens riches et de bonne maison se faisaient transporter à Abydos et enterrer au tombeau d’Osiris «... à'v ts ’Aêiotu xo»; e'jSxtfJto va? lûiv Alyu-xîwv y. al O'jvxxo'jc p.àÀic;-:a Oà~x£30a' oiXo'rtp.oüfiivoix; ôpoxàooo; slvat xoô crwpaxoç ’OslpiSo? . . . » (Ch. xx, éd. Parthey, p. 34.) Il est possible, en effet, que certains Égyptiens très dévots aient pris soin qu’on les enterrât dans Abydos ; mais ce dut toujours être l’exception. Le «voyage vers Abydos», qu’on voit souvent représenté sur les tombeaux et quelquefois sur des stèles funéraires, ne montre pas le transport réel du corps : celui-ci reposait à Beni-Hassan, à Gizeh, à Saqqarah, dans le caveau que le défunt s’était préparé de son vivant, non pas dans Abydos. auprès du tombeau d’Osiris. Le voyage qu’on lui attribuait est un voyage idéal, commencement des pérégrinations éternelles auxquelles il se livrait à la suite des dieux. L’entrée de l’autre monde était « à la bouche de Pegaït, à la bouche de la Fente , à l’occident d’ Abydos» ; il fallait que les trépassés commençassent par se rendre en Abydos avant d’avoir accès à l’autre monde. Peut-être le transport et la consécration d’une stèle sur l 'escalier d’Osiris avaient-ils pour résultat de favoriser leur passage. Cf. Maspero, Études égyptiennes, t. i, p. 118-130.
2. Cette planche a figuré à l’Exposition universelle de 1878, comme spécimen des caractères hiéroglyphiques dont se sert l’Imprimerie Nationale. Elle représente la stèle C 3 du Louvre. Cf. A. Gayet, Musée du Loucre, Stèles de la XIIe dynastie, pl. iv-v.
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sont représentés lui faisant une offrande, à lui et à sa femme. L’ordre de ces trois parties n’est pas toujours constant : la scène finale est parfois placée en tète et remplit le cintre, ou bien le défilé de la famille occupe plusieurs registres superposés. Souvent aussi l’invocation du début et la prière sont plus ou moins longues, selon la grandeur de la pierre. Vers la xme dynastie, la prière intermédiaire est entièrement supprimée dans beaucoup de cas, pour faire place à l'énumération des noms de la famille.
La formule initiale, quelquefois précédée cl’une date et d’un nom de roi', annonce toujours une offrande présentée à un dieu, d’ordinaire Osiris, « afin qu’il donne des provisions funéraires en pain, en vin, en bière, des vêtements, des parfums, de l’encens » à une portion de l’âme humaine que je désignerai provisoirement par le terme égyptien de ka L-h Sur notre stèle, plusieurs dieux sont mis en scène : « Proscynème à Osiris, maître de Mendès, à Khont-Amentit 1 2,
1. Voici la traduction du début de la stèle C 3, qui renferme, outre la date, une biographie de l’ingénieur Merri :
« L’an ix, le deuxième mois de la saison Shaït, le 20, sous la Majesté du roi des deux Egyptes Khopirkerî, fils du Soleil, Ousirtasen, vivant comme le soleil à jamais; son serviteur véritable, qui est dans son cœur et accomplit ses ordres tout au long de chaque jour, le féal, maître de féauté, le serviteur actif (?) Merri, né de la dame Monkhitou, dit : « Je suis le serviteur, toujours actif et par chemins, plein de qualités, » une palme d’amour. Mon maître m’envoya en mission, à cause de la » grandeur de mon activité, pour lui préparer un tombeau éternel. Les » couloirs et la chambre intérieure l’emportent sur toute autre place et » reproduisent l’ouvrage des dieux; quand les colonnes eurent été taillées » dans la carrière, un canal fut creusé qui atteignait jusqu’au fleuve; les » portes, les obélisques et l’avant-corps de l’édifice sont en pierre blanche » de Tourah. Osiris Khontamentit se réjouit de cette fondation de mon » seigneur ; moi, moi-même, je me réjouis et mon cœur se dilate [à la » vue] de mon œuvre. » Cf. dans les Mélanges cl’archèologie égyptienne et assyrienne, t. i, p. 221, une traduction de cette même partie du texte qui renferme plusieurs erreurs.
2. Litt. : Celui qui est clans l’Occident, c’est-à-dire clans l’Enfer.
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dieu grand, maître d’Aby dos ; à Ouapouaïtou résidant dans Abydos; à la déesse Hikit’ et au dieu Klmoumou, à tous les dieux d’Abydos, pour qu’ils donnent des provisions en pain et en vin, en milliers de toutes choses bonnes et pures, au ka de l’ingénieur Merrit, né de la dame Monkhitou * ». Cette formule revient si fréquemment qu’elle a eu le sort de tout ce qui est banal : on ne se donne plus la peine de l’expliquer, ou plutôt on accepte, sans y songer, la première explication qui en a été donnée dans les premiers temps de l’égyptologie *.
Il faut y considérer deux choses : la nature de l’offrande et la personne pour laquelle l’offrande est faite. L’offrande est toute matérielle : on souhaite au mort, non pas les jouissances abstraites et vagues d’un paradis chrétien, mais de la nourriture et des biens semblables â ceux qu’il possédait làbas, « tout ce que donne le ciel, que produit la terre, que le Nil apporte de ses sources mystérieuses1 2 3 4 5.» La plupart des objets énoncés étaient servis réellement devant le dieu, au moment de la consécration d’une stèle ou d’un tombeau; mais le dieu ne les gardait pas pour lui, il les repassait au ka sur le champ. Osiris devenait une sorte d’intendant, employé chaque jour à distribuer aux morts un assortiment complet de provisions 6. Il leur remettait à chacun, dans des
1. Litt. : Celui qui ouvre les voies du ciel, un des noms d’Anubis, ou plutôt le dieu Chacal, seigneur de Siout,
2. La déesse Hikit, à tête de grenouille, et le dieu Khnoumou, représentent les dieux des éléments primordiaux, ceux qui ont formé et débrouillé le chaos. On verra plus loin, dans un passage de notre stèle, qu’ils passaient pour avoir présidé à la fondation d’Abydos.