‹ Bibliothèque égyptologiqueChapitre 40 sur 159 · LE DOUBLE · texte numérisé non relu

LE DOUBLE

ET LES STATUES PROPHÉTIQUES’

En parlant du LJ ka, dans deux conférences où sont résumés en partie les résultats accpiis pendant quatre années de cours au Collège de France sur les tombes de l’Ancien Empire 1 2, j’ai montré que le LJ ka était comme l’âme des statues représentant le mort, et que la maison du ka

J ^ était l’endroit où se trouvaient les statues animées par on i 1

e LJ ka. Comme, dans ces conférences adressées au grand

public, je traitais surtout de formules funéraires et d’objets

trouvés dans les tombeaux, je n’ai pas exposé sur les statues

supports de ka, ni sur les demeures de ces statues, tout ce

que j’avais à en dire.

L’idée que le double humain vivait dans le tombeau ne s’est, pas éteinte complètement avec l’Égypte pharaonique. L’Egypte arabe paraît l’avoir conservée en l’adaptant à ses croyances et à ses habitudes. Les légendes relatives aux Pyramides font mentions de statues et d’esprits attachés à ces

1. Article imprimé dans le Recueil, t. i, p. 152-160. Il forme le § A des Notes sur différents points de Grammaire et d’ Histoire que je publie dans ce journal.

2. Ce sont les deux conférences publiées en tête de ce volume et faites la première à Lyon, le 3 septembre 1878 (p. 1-34); la seconde à Paris, le 8 février 1879 (p. 35-52).

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statues qui leur servaient de garde. Le roi Saurid, après avoir enfermé dans les trois grandes pyramides les corps des rois antérieurs, les pontifes, les idoles, pour les préserver du déluge, établit un prêtre « pour garde à chaque Pyramide. Le » Garde donc de la Pyramide Orientale estoit une Idole » d’escaille iamanique noire & blanche, qui auoit les deux » yeux ouuerts, & estoit assise sur vn Throsne, ayant auprès » d’elle comme vne halebarde, sur laquelle quand quelqu'vn » iettoitsa veuë, il entendoit de ce costé là vn bruit espou- » uantable, qui luy faisoit presque faillir le cœur; & celuy » qui auoit entendu ce bruit, en mouroit. Il y auoit vn esprit » commis pour seruir ce Garde, lequel esprit ne partoit point » de deuant luy. Le Garde de la Pyramide Occidentale estoit » vne Idole de pierre dure rouge, tenant en sa main pareille- » ment comme vne halebarde, & ayant sur sa teste vn » serpent entortillé, lequel serpent se iettoit sur ceux qui en » approchoient, se rouloit autour de leur col, & les faisoit » mourir. Il y auoit commis pour le seruir vn esprit laid & » difforme, qui ne partoit point d'auprès de luy. Pour Garde » de la troisiesme Pyramide, il y auoit posé vne petite Idole » de pierre de balie sur une base de mesme, laquelle Idole » attiroit à soy ceux qui la regardoient, & s’attachoit à eux » sans les quiter, qu elle ne les eust fait périr, ou qu’elle ne » leur eust fait perdre l’esprit. Il y auoit aussi vn esprit » commis pour la seruir, qui ne partoit point d’auprès d’elle. » Après que Saurid eut acheué de bastir ces Pyramides, » & qu’il les eust enuironnées des corps des substances » spirituelles, il leur fit les Sacrifices, & leur présenta les » Offrandes choisies pour elles b »

Dans cette forme de la légende arabe, il me semble que tous les traits de l’antique croyance égyptienne sont reconnaissables. Le roi construit les Pyramides, met dans chacune la statue et l’esprit, fait les sacrifices et présente les offrandes:

b Les Merccilles clc l'Égypte de Mourtadi, tract. Vattier, p. 46-48.

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r Égyptien ancien construisait son tombeau, y déposait la statue ou les statues auxquelles son c/oRb/es’attaehait, puisinsti. tuait le repas d'offrandes destinées à nourrir le double. La statue gardienne de la seconde Pyramide est une statue royale assise, tenant le sceptre j en main et portant l’uræus au front. Les textes antiques parlent souvent de l’uræus du roi qui brûle les ennemis de sa flamme : ce n’était pas simple métaphore de la légende populaire, mais une réalité, et le « serpent » entortillé se jette sur ceux qui en approchent, se roule » autour de leur col et les fait mourir. » Dans d’autres formes de la tradition, on reconnaît un souvenir à peu près exact de la réalité historique. « L’on dit que l’esprit de la » Pyramide méridionale no paroist iamais dehors qu’en » forme d’vne femme nuë, dont les parties honteuses mesme w sont découuertes, belle au reste, &dont les maniérés d’agir » sont telles, que quand elle veut donner de l’amour à » quelqu’vn, & luy faire perdre l’esprit, elle luy rit, & incon- » tinent il s’approche d’elle & elle l’attire à elle, & l’affole » d’amour; de sorte qu’il pert l’esprit sur l’heure, & court » vagabond par le pays. Plusieurs personnes l’ont veuë » tournoyer autour de la Pyramide sur le midv, & enuiron » Soleil couchant. Yn iour elle fit perdre l’esprit à vn des » gens du Chacambermille, que l’on vit ensuite courir tout » nud par les ruës sans sens ny entendement » Ici, la légende arabe a tiré parti de la légende grecque qui, dès le temps d’Hérodote, s’était greffée sur l’histoire h Le ka de la reine Nitaouqrit, transformé en génie gardien de son propre tombeau, a pris à la courtisane Rhodopis ses habitudes de vie désordonnée.

Les statues conservées dans le tombeau n’étaient pas les seules auxquelles le double d’un individu pût être rattaché ; toute statue le représentant, en quelque endroit qu’elle fût

1. Les Merveilles île V Égypte de Mourtadi , trait. Vattier, p. 64-G5.

2 Hérodote, II, cxxxiv.

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conservée, devenait un support de ka. Il en résultait que les endroits où se trouvait une statue consacrée à un mort devenaient par là même une véritable succursale du tombeau, et prenaient comme celui-ci le nom de ^ ^ ^ , demeure du ka. La plupart du temps, ces statues étaient placées dans les temples, et y recevaient un culte identique au culte rendu dans le tombeau même aux statues enfermées dans le Serdàb. La grande inscription de Siout 1 2 n’est qu’un contrat passé entre le prince Hâpi-Zaoufi et les prêtres d’Ouapouaitou, pour que ceux-ci fassent des offrandes régulières à la statue de ka du prince déposée à Siout, dans le temple d’Ouapouaïtou. Ce culte devait être dirigé par le prêtre de ka du mort, et par les différents corps de prêtres ou d’employés attachés au temple et à la nécropole de Siout. Les mêmes raisons qui poussaient chaque individu à multiplier dans le tombeau le nombre de ses statues le poussaient à multiplier hors du tombeau le nombre des statues supports de ka. C’est pour cela qu’on lit dans l’inscription de Khnoumhotpou à Béni- Hassan ! : « J’ai fait fleurir le nom de mon père, j’ai construit

ses demeures de ka

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. » La plupart

des statues de particuliers ou même de roi qu’on a trouvées dans les temples sont, je crois, des supports de ka : elles portent en effet pour la plupart la formule des proscynèmes en l’honneur du ka d’un personnage. Comme le droit de consacrer une statue dans un temple était, à certaines épo-

1. Publiée dans Mariette, Monuments divers, pl. 64-69, dans E. de Rougé, Inscriptions recueillies en Egj/ptc, t. iv, pl. 271-284, dans Griffith, the Inscriptions of Siût and Dcr Rifêh, pl. 6-8; traduite au Collège de France de 1877 à 1879 et dans un mémoire lu à la Société d’Archéologie Biblique, le 10 juin 1879, publié en anglais dans le vol. vii des Transactions, p. 1-32, dans la Zeitschrift, 1887, Zehn Vcrtrâgc aus dem Mittlercn Reich, p. 159-184; et en français dans le présent volume, p. 53-76.

2. Lepsius, Dcnhn., n, pl. 125, 1. 82 à 83; cf. p. 53-54 du présent volume.

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ques au moins, un droit royal, la permission, accordée à un personnage de rang même élevé, était unegrande faveur qu’on prenait soin de mentionner en une formule toujours la même : A © I , Placé en faveur de par le roi' .

Les hommes n’étaient pas du reste les seuls qui eussent un double et une maison de double. M. Bircli, dans son travail sur la patère égyptienne du Louvre, avait montré que les dieux peuvent avoir un double A et M. Lepage-Renouf, dans un mémoire tout récent \ a donné plusieurs exemples nouveaux de ka divins. Les dieux ne sont guère au début que des hommes d'une nature, je ne dirai pas plus raffinée que la nature humaine, mais supérieure à la nature humaine : ils sont plus forts, plus intelligents, plus tenaces que les hommes, mais composés de même qu’eux, et leur immortalité n’est guère qu’une vie où la mort vient très tard. Le ka des dieux a dû être nécessairement aux dieux ce que le ka des hommes était aux hommes, un double d’eux-mêmes. Les dieux descendus sur la terre, qui avaient régné en Égypte et y étaient morts, comme Osiris, ou Sokaris, ou les dieux dynastes, avaient tout naturellement un ka attaché à leur corps terrestre et à leur momie. Le ka des autres, pour n’être pas dans le tombeau, n’en était pas moins attiré et retenu sur la terre par des moyens divers. Toute religion a dû être à un moment donné une véritable sorcellerie, et toute opération du culte une opération magique : il s’agit pour le croyant de mettre la main sur sou dieu, de l’obliger à faire ou à ne pas faire telle ou telle chose, de l’attirer en un lieu déterminé ou de l’en écarter, et cela par des rites et des paroles aux vertus

1. Voir dans Mariette, Karnah, pl. 8, une collection de ces statues.

2. Birch, Mémoire sur une patère égyptienne, trad. Chabas, p. 62-64.

3. On the true sense of un important Egypiian icord , lu à la Société d’Archéologie Biblique le 4 mars 4879, imprimé dans les Transactions , t. vi, p. 394-508. M. Lepage-Renouf résuma et compléta ses idées sur le À a quelque temps plus tard, dans un chapitre de ses Hibbcrt Lectures , 1879, p. 147 sqq.

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mystérieuses. Deux passages du Discours d’initiation hermétique résument assez bien, malgré des contresens et des tendances métaphysiques, l’ancienne doctrine égyptienne à

l’égard du ka des dieux. « Nos ancêtres . trouvèrent l’art

» de faire des dieux, et l’ayant trouvé, ils y mêlèrent une » vertu convenable tirée de la nature du monde. Connue » ils ne pouvaient faire des âmes, ils évoquèrent celles des » démons ou des anges et les fixèrent dans les saintes images » et les divins mystères, seul moyen de donner aux idoles la » puissance de faire le bien et le mal. Ainsi, ton aïeul, ô » Asclépios, le premier inventeur de la médecine, a un temple n sur la montagne de Libye, aux bords du fleuve des croco- » diles, où est couché ce qui en lui appartenait au monde, » c’est-à-dire son corps ; le reste, le meilleur de lui-même, » ou plutôt lui-même, car le principe du sentiment et de la » vie est l’homme tout entier, est remonté au ciel. Mainte- » liant, il porte secours aux hommes dans leurs maladies, » après leur avoir enseigné l’art de guérir. . . Que de biens » répand sur les hommes Isis, épouse d’Osiris, lorsqu’elle » leur est propice ; que de maux, lorsqu’elle est irritée ! Car » les dieux terrestres et mondains sont accessibles à la colère, » parce qu’ils sont formés et composés par les hommes » en-dehors de la nature. De là vient en Égypte le culte » rendu aux animaux qu’ils ont consacrés pendant leur vie ; » chaque ville honore l ame de celui qui lui a donné des lois » et dont elle garde le nom .... »

ASCLÉPIOS

(( Quelle est la qualité de ces dieux qu’on nomme terres- » très ? »

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