Pierret, Le Panthéon Egyptien, p. v-vi
que par la symbolique nous forcerait à admettre la coexistence du monothéisme et du fétichisme, ce qui serait contraire « à ce que l’histoire nous apprend sur les phases de l’évolution religieuse. » J’avoue que cette dernière raison me touche peu. Je crains bien que L’histoire, interrogée par d’autres que M. Pierret, ne leur donne une réponse différente. Pour ne citer qu’un exemple contemporain, elle montrerait la croyance aux gris-gris et aux vaudoux coexistant chez les nègres de Saint-Domingue avec le catholicisme le plus fervent. Quant aux explications proposées par M. Pierret, elles me paraissent présenter un défaut assez grave. Elles n’expliquent d’une façon satisfaisante qu’une seule desformes animales, et nous forcent à chercher une interprétation nouvelle pour chacune des formes de la série. La déesse à tête de vache allaitant l’enfant n’est pas seule de son espèce: nous connaissons encore une déesse à tête de chatte ou de lionne qui remplit la même fonction. Admettons que l'explication trouvée parM. Pierret soit bonne pour la première : s’applique-t-elle aussi naturellement à la seconde? Évidemment non : la vache a pu être prise pour le type de la bonne nourrice, mais non pas la chatte ou la lionne. Que sera-ce s’il s’agit d’une déesse à tête de serpent? Le plus simple serait peut-être d’admettre le témoignage des monuments et de déclarer que les Égyptiens, en donnant â leurs dieux des formes bestiales, ont songé à adorer les animaux. Je ne prétends point que toutes les figures de divinités qu’ils nous ont laissées aient eu un prototype réel ou supposé tel. Je pense, comme M. Pierret, qu’un corps de femme surmonté, en guise de tète, d’un nœud ou d’un couteau, n’était pas, aux yeux de l’artiste qui l’a dessiné, la reproduction d’un être à l’existence terrestre duquel il croyait. Il y a des figures composites que les prêtres ont fabriquées de toutes pièces, avec l’intention bien arrêtée d’exprimer l’union d’idées et de symboles distincts. Mais ces dieux factices ne doivent pas être confondus avec les dieux monstrueux, moitié hommes moitié
bêtes. J'ai déjà cité les documents qui prouvent que les anciens, les Égyptiens comme les autres, croyaient à la réalité du sphinx et de l’onocentaure1 2; je citerai, quand l’on voudra, les passages d’auteurs anciens classiques ou d’écrivains orientaux, où il est question de peuplades sans bouche 5, ou à têtes d’oiseau, de tribus d’oreillards3 4, de fourmis grosses comme des renards ', de serpents ailés 5 ou munis de pattes. Si les contemporains de Pline et d’Élien, si les musulmans du moyen âge ont admis presque sans réserve la réalité de ces êtres fantastiques, je ne vois pas pourquoi les Égyptiens de l'époque pharaonique auraient été moins crédules. Quant au dieu bœuf ou au dieu serpent, assez d’autres peuples ont adoré le bœuf et le serpent pour qu’on n’ait pas à s’étonner de voir le culte des bêtes en Égypte. La question se réduit donc ici à une simple constatation de fait : les monuments nous montrent-ils des animaux réels ou fantastiques adorés à toutes les époques?
Les monuments sont très explicites à cet égard, et M. Pierret lui-même admet si bien le fait matériel de l’adoration de l’animal qu’il en rejette la responsabilité sur le compte du « vulgaire ignorant, maintenu par le despotisme des prêtres dans un abject fétichisme; » les initiés ne partageaient pas à cet égard l’opinion de la foule. Vulgaire ignorant est fort bien, mais il faudrait se rappeler que le gros d’une nation n’a ni le temps d’étudier la théologie, ni la qualité d’esprit nécessaire pour en saisir les finesses et se faire initier. S'il