‹ Bibliothèque égyptologiqueChapitre 72 sur 159 · Voir p. 117 du présent volume · texte numérisé non relu

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2. Mégasthènes, fragm. 30, 32, 33 {Fragm. Hist. Grœe., t. n, p. 424-425).

3. Ctésias, Indien, § 31 ; Mégasthènes, fragm. 29, 30 {Fragm. Hist. Grœe., t. n, p. 423-426).

4. Hérodote 111, en ; Mégasthènes, fragm. 30,39; 423, 434-435.

5. Hérodote, II, lxxv-lxxvi; III, cvii-cix; Mégasthènes, fragm. 10 et 12 {Fragm. Hist. Grœe., t. ii, p. 410-411); cfr. Pomponius Mêla, iii, 8; Am mien-Marcellin, xxii, 15, 26.

fallait être théologien aujourd’hui pour échapper à l’accusation de vulgarité ignorante, M. Pierre! est-il bien sûr que lui ou moi nous y échapperions? Les religions ne sont pas d’ailleurs la propriété exclusive des initiés; elles appartiennent au peuple entier, et s’adressent aux pauvres d’esprit pour le moins autant qu’à ceux qui sont riches d’intelligence. Si les ouvriers, les soldats, les employés, les commerçants, les gens du monde, tous ceux qui n’étaient pas initiés et ne faisaient pas métier de raffiner leur croyance, avaient foi en l’existence des dieux animaux et s’accordaient à les adorer, nous devons admettre que la religion égyptienne reconnaissait l’existence des animaux-dieux. Le dévot qui adresse sa prière à l’hirondelle prouve l’existence du dieu-hirondelle ', de la même manière que le dévot qui adresse sa prière à la figure humaine nommée Amon prouve l’existence du dieu Amon. On nous dira que l’initié voyait derrière l’hirondelle le dieu unique et caché qui a créé le monde. Je veux bien le croire puisqu’on me l’affirme, mais quand même il en serait ainsi, l’opinion de l’initié ne me parait diminuer en rien la valeur de la croyance populaire. L’initié est, par définition, un personnage discret : il s’obligea « couvrir d’un voile le flanc de tout ce qu’il a vu », comme ce prêtre Miriphtah dont M. Pierret cite la légende, ou, s’il parle par hasard, il affecte de se servir d’un langage obscur à dessein. Aussi a-t-il été toujours la grande ressource des amis de la symbolique : c’est à lui qu’il est le plus facile de prêter les idées profondes et les larges synthèses. Mais sa discrétion même lui est un obstacle à exercer de l’influence surceux qui l’entourent, et l’on n’a presque jamais vu un culte d’initiés devenir un culte populaire : bien au contraire, les cultes d’initiés ne sont le plus souvent que des cultes populaires

1. J’ai publié dans le Recueil, t. u, p.108, les stèles de Turin où l’on voit des Égyptiens de classe moyenne adorant l’hirondelle et la chatte.

déformés et gâtés sous prétexte d’amélioration. Si l’initié a fini par voir le dieu unique derrière une hirondelle et derrière un bœuf, c’est à coup sûr qu’il avait trouvé dans les cultes populaires un dieu-hirondelle ou un dieu-bœuf, c’est que la religion égyptienne proclamait la divinité de l’hirondelle et la divinité du bœuf.

Et l’initié lui-mème, est-on bien certain qu’il ait vu derrière les formes matérielles des dieux tout ce qu’on a bien voulu lui faire voir? « Le dieu abstrait se manifeste par le » soleil qui devient dieu à son tour, et forniquant en fui- » même , dit le Livre des Morts, engendre les dieux qui sont » destinés à personnifier ses phases, s’engendre lui-même » pour se perpétuer ; c’est ce que les textes expriment énergi- » quement en disant qu’il est le taureau, le fécondateur des » dieux et le fécondateur de sa propre mère. Il faut, selon » moi, chercher dans cette image l’explication du culte » d’Apis et de Mnévis. Ces taureaux sacrés de Memphis et » d’Héliopolis symbolisaient dans la doctrine ésotérique la » faculté du dieu unique de multiplier ses formes, et la doc- » trine ésotérique enseignait au vulgaire par la bouche des » prêtres, qui en tiraient d’importants revenus, que la divi— » nité s’incarnait dans ces animaux. Si le culte d’Apis n’eût » été que l’adoration pure et simple d’un taureau, pourquoi » ce dieu serait-il si souvent représenté par un homme » n’ayant du taureau que la tête? » Si je comprends bien ce passage, le bœuf Apis ne doit son existence qu’à une métaphore, passée du domaine de la rhétorique dans celui de l’imagerie religieuse; pour exprimer l'idée de reproduction perpétuelle on compare le dieu à l’animal ardent par excellence, au taureau, puis la comparaison prend corps et l’on place un taureau dans le sanctuaire, mais sans voir autre chose en lui qu’un hiéroglyphe vivant de l'idée abstraite primitive.

Ce que nous savons d’Apis concorde-t-il avec cette interprétation? Il suffit d’examiner quelques-unes des stèles du

Sérapéum pour s’apercevoir qu’Apis y est partout traité comme un dieu. Supposons que nous ne connussions pas la figure d’Apis et que nous n’eussions que ses légendes pour nous imaginer ce qu’il est. Apis est appelé constamment le fis de Phtcth ^ |^, celui qui reproduit (sur terre) la vie

de Phtah jj □ | ou même ^ l’Hapi vivant

le second de Phtah' : nous en arrivons ainsi à concevoir l’idée d’un dieu iils de dieu, et dont la vie sur terre n’est que la reproduction exacte de la vie du dieu son père. D’autre part nous voyons qu’Apis est appelé Osiris, âme d’Osiris, vie de Toumou et forme première d’Osiris. Nous en concluons que plusieurs dogmes différents se confondaient dans Apis, l’un qui le rattachait à Phtah, l’autre à Toumou, l’autre à Osiris ; mais nous en concluons aussi qu’Apis, fils de dieu, âme de dieu, forme de dieu, est par là même un dieu. Des images découvertes plus tard nous apprennent ensuite que ce dieu a la forme d’un taureau, et de recherche en recherche on en arrive à savoir que le taureau représenté sur les stèles n’est que le portrait d’un taureau qu’on adorait dans le temple de Phtah , avec tous les rites consacrés pour l’adoration des dieux , que ce taureau naissait d’une vache par une opération spéciale de la divinité, qu’en témoignage de son origine il portait des marques distinctives toujours les mêmes. La conclusion naturelle à tirer de tous ces faits ne serait-elle pas que nous avons dans Apis un taureau enfermant un dieu, c’est-à-dire un dieu-taureau ? Quant aux formes semi-humaines, elles s’expliquent de la même manière que le Minotaure, par exemple, fils de Pasiphaé et d’un taureau : d’une vache et de Phtah, dieu à forme humaine, naissait assez naturellement un dieu mixte, homme par le corps, taureau par la tête. Bien entendu, je parle ici du mythe d’Apis tel que nous le

1. Mariette, Mémoire sur les soixante-qua tre Apis, dans le Bulletin archéologique de V Athcnœunx français , 1855, p. 67.

connaissons, â la XIXe dynastie, c’est-à-dire fort éloigné déjà de ses origines. Au début, on peut se demander si la forme bestiale d’Apis, dieu fils, ne suppose pas une forme bestiale du dieu père, et si Plitah, lui aussi, n’était pas un taureau : il y a quelques raisons de le croire et je compte bien les exposer un jour.

Tout cela n’est qu’une indication sommaire, et l’on n’attend pas que je fasse ici une exposition complète du mythed’Apis, à propos des trente lignes que M. Pierret a consacrées au culte des taureaux sacrés. J’ai voulu montrer une fois de plus que le fond du débat reste toujours le même entre M. Pierret et moi. M. Pierret a développé et appliqué à la pratique, dans le Panthéon, les principes qu’il avait posés dans Y Essai. Les qualités sont les mêmes dans les deux ouvrages et aussi les défauts. M. Pierret, convaincu que tous les dieux ne sont que des doublures les uns des autres, ne s’est pas astreint à nommer, comme il le dit, « tous les acteurs du drame solaire » : il a étudié très brièvement les premiers rôles et a négligé les utilités. Il en résulte que son Panthéon est incomplet et ne renferme qu’un nombre restreint des personnages et des représentations divines qu’on voit sur les monuments. Je ne saurais mieux définir son œuvre qu’en disant qu’elle est un essai de restitution de ce qu’aurait pu être une religion égyptienne, si des Égyptiens avaient eu sur leurs divinités les idées qu’il a développées dans son Essai sur la Mythologie.

Le Dictionnaire mythologique de M. Lanzone 1 n’en est en'-ore qu’à la première livraison : je ne me permettrai donc pas de porter un jugement sur la valeur qu’il peut avoir. Ce (pie je suis en mesure d’affirmer pour le moment, c’est qu’il tus donner ce qui manque au Panthéon de M. Pierret, une énumération complète des dieux égyptiens,

1. Disionario cli Mitologia Ecjîjia, per Ridolfo Y. Lanzone. la Dispensa con XLVII Tavole. Torino, fratelli Doyen. 1881, in-8, 96 p. Voir plus loin le compte rendu de la suite de cet ouvrage.

avec portraits et renvois aux textes anciens ou aux mémoires modernes, pour les passages où les facultés principales de ces dieux sont indiquées le plus clairement. Une religion classée par ordre alphabétique, sans théories, sans abstractions, n’est pas un sujet fort attrayant : aussi bien n’est-ce pas œuvre d’agrément, mais d’utilité, que M. Lanzone a prétendu faire. Je n’entends pas dire qu’il a réuni tous les dieux de l’Égypte: leur nombre est légion, et d’ici longtemps nul ne pourra se vanter de les avoir tirés tous de l’oubli dans lequel ils sont tombés. Où il est impossible à un seul homme de faire complet, on ne saurait être sévère pour quelques oublis ou quelques méprises. Le dictionnaire de M. Lanzone aura du moins cet avantage de fournir aux savants, égyptologues ou non égyptologues, les renseignements que l’on trouve sur les monuments classés sans esprit de parti, sans système préconçu. Les documents ont été réunis consciencieusement, les planches sont dessinées avec soin, l’exposition est brève et précise: je souhaite que la fin de l’ouvrage vaille ce que vaut le commencement.

M. Lanzone nous avait mené de France en Italie, M. Lepage-Renouf nous oblige à passer brusquement d’Italie en Angleterre. L’ouvrage qu’il a publié sur la religion de l’Égypte1 est la mise au net de six conférences faites en 1879 devant un auditoire nombreux. Elles portent un peu la peine de leur origine. M. Lepage-Renouf, pour être compris des gens qui l’écoutaient, a dû consacrer un bon tiers de son temps à garnir leur esprit de notions préliminaires : il leur a conté le déchiffrement, exposé les incertitudes de la chronologie, indiqué la tendance générale de l’histoire. Peut-être le volume aurait-il gagné à être allégé de tant de généralités. Tel qu'il est, je n’hésite pas à dire qu’il est le meilleur

1. The Hibberi, Lectures, 1879. Lectures on the Oriyin and Growtli of Religion, as illustrated bg the Religion of Ancient Egypt deiwered in May and June 1879, by P. Lepage-Renouf. Londres, Williams and Norgate, 1880, in-8, p. x-259.

manuel de religion égyptienne que nous possédions aujourd’hui.

M. Lepage-Renouf se refuse fort justement à reconnaître deux religions dans la religion égyptienne, l'une pour les prêtres, l’autre pour le peuple. Il admet que la notion de l’unité des dieux a dû exister en même temps que celle de la multiplicité. « Où trouverons-nous un païen grec ou latin » parlant, comme le païen d’un papyrus conservé au British » Muséum, du grand dieu , seigneur du ciel et de la terre, » qui a fait toutes les choses qui sont ? Où trouverons- » nous, au temps du paganisme grec ou romain, une prière » analogue à celle-ci : « O mon dieu, mon maître, qui m’as » fait et m’as formé, donne-moi un œil pour voir, une oreille » pour entendre tes gloires »? D’autre part, ces passages et » ceux du même genre sont accompagnés constamment » d’autres passages où le vieux langage polythéiste est em- » ployé sans hésitation. Puis certaines phrases ne laissent » pas que d’être ambiguës et se prêtent à deux interprétations » dont l’une, la véritable, peut être excellente, tandis que » l’autre, la populaire, peut être détestable. Il n’y a pas de » mots qui expriment plus distinctement la notion de Y Etre » existant par soi-même, que khepera kheper t’esef si fré- » quents dans les textes religieux. Mais le mot kheperci » signifie scarabée aussi bien qu’être, et de fait, le scarabée » était à la fois un objet d’adoration et un symbole de divi- » nité. Combien y avait-il d’Égyptiens à prendre ces mots » dans un sens que nous consentirions à considérer nous- » mêmes comme correct? Y avait-il réellement, ainsi qu’on » l’a affirmé souvent, une doctrine ésotérique connue aux » scribes et aux prêtres seuls et distincte de la croyance » populaire? On n’a produit jusqu’à présent aucune preuve » en faveur de cette hypothèse' . »

Pour concilier l’imité des dieux avec leur multiplicité.

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