Hibbcrt Lectures, 1879, p
A PROPOS DK DEUX OUVRAGES DE M. P1ERRET 139
M. Lepage-Reno u f adopte les vues de Max Muller sur l’hénothéisme par rapport au monothéisme. « C’est, dit-il, une » phase de la pensée religieuse où les dieux individuels » qu’on invoque ne sont pas conçus comme étant limités par » le pouvoir des autres. Chaque dieu est, au gré du suppliant, » aussi bon que tous les dieux. Il est perçu sur le moment » comme étant une divinité réelle, un être suprême et absolu, » en dépit des bornes nécessaires qu’une pluralité de dieux » impose, dans notre esprit, à chaque dieu pris individuelle- » ment. Tout le reste des dieux s’efface à la vue... et celui- » là seul qui accomplit les vœux paraît en pleine lumière » devant les yeux des adorateurs \ »
C’est, en d’autres termes, l’idée que j’ai déjà exprimée sur la nature du monothéisme égyptien, et ce que j’ai appelé la croyance aux dieux uniques par opposition à la croyance au dieu unique. Le principe étant le même des deux parts, on ne s’étonnera pas que les conclusions soient presque identiques. « Les Égyptiens s’arrêtèrent au panthéisme, c’est-à- » dire à la doctrine d’après laquelle toutes les choses prises » isolément ne sont que les modifications de Un et Tout, » monde-dieu éternel et infini : il n’y a dans la nature qu’une » seule force universelle qui revêt différentes formes, mais » est en elle-même éternelle et immuable 2. » — « Je crois » donc qu’après avoir approché de fort près le point où le » polythéisme aurait pu tourner au monothéisme, la pensée » religieuse de l’Egypte dévia et s’égara sur une fausse » piste 3. » Une fois commencé, le mouvement de recul devint irrésistible. Les éléments fétichistes, qui dégoûtèrent si vivement les écrivains juifs et chrétiens, se développèrent à outrance et finirent par prévaloir presque complètement.
Je ne veux pas poursuivre plus loin l’analyse du système exposé par M. Lepage- Renouf : je serais obligé de transcrire
1. Hibbert Lectures, p. 219-220. — 2. Ici, p. 230-231. - 3. Ici, p. 235.
la moitié du livre. Je veux seulement faire observer que l’étude des documents purement religieux a mené M. Lepage- Renouf au point où m’avait mené l’étude des documents purement historiques. Du moment que l’Égypte nous est connue, on voit sa pensée religieuse et sa civilisation entière s’affiner, se perfectionner et arriver à l’apogée au temps des dynasties thébaines. Ce ne sont pas les prêtres d’Amon qui ont créé le dogme de l'unité des dieux, ce sont eux qui l’ont extrait des textes déjà anciens de la littérature sacrée et l’ont appliqué pendant des siècles. Ici, comme toujours, la grandeur politique du pays a aidé à l’élévation de la pensée religieuse : je ne puis m’empêcher de croire que les prêtres thébains n’auraient pas conçu aussi nettement qu’ils l’ont fait l’unité et la suprématie d’Amon, si les rois thébains n’avaient pas étendu leur domination, et par suite la domination du dieu de leur cité royale, sur la moitié du monde connu. Le fait matériel de l’hommage rendu au chef terrestre de Thèbes par les chefs terrestres d’Abydos, de Memphis, de Tanis, de la Syrie, de l’Éthiopie, n’a pas dû être pour peu de chose dans l’hommage rendu au dieu de Thèbes par les autres dieux de l'Égypte et des pays étrangers. Le seul dieu toujours victorieux a dû devenir plus facilement le seul dieu, et c’est la chute de son empire mondain qui décida, vers la fin de la XXe dynastie, le triomphe de l’ancien polythéisme sur l’hénothéisme des hymnes thébains.
Une des sections du livre de M. Lepage-Renouf traite de la communion du monde visible avec le monde invisible, c’est-à-dire de la magie et des croyances que les Égyptiens entretenaient sur l’âme humaine. Ici encore, j’ai le plaisir de pouvoir constaterquelqueaccord entre les idées de M. Lepage- Renouf et celles que j’ai exposées dans Y Étude sur quelques textes et sur quelques représentations funéraires relatives aux funérailles ' . Pour M. Lepage-Renouf, comme pour moi,