Maspero, Études Égyptiennes, t. i, p. 81 sqq
l’âme égyptienne, le ka, le double, est matière et n’a rien de commun avec le pur esprit que nos religions conçoivent aujourd’hui. 11 fallait la loger, l’habiller, la nourrir, lui assurer des revenus et des serviteurs. Elle pouvait revenir sur la terre pour tourmenter les vivants, pour s’introduire dans leurs corps, pour y déterminer l’apparition des maladies. On se demande comment une à me aussi matérielle aurait pu s’accommoder du dieu abstrait. Je n’insiste pas sur ce chapitre : il faudrait donner l’analyse de mon mémoire et nul n’est bon critique de ses propres idées. Je préfère passer sans retard à la partie du travail de M. Lepage-Renouf qui est consacrée à l’examen des livres religieux de l’ancienne Egypte.
Elle est aussi complète qu’elle pouvait l'être il y a quatre ans, en 1878; mais les découvertes récentes forceraient M. Lepage-Renouf à l’augmenter considérablement s’il publiait une nouvelle édition de son ouvrage. Sans parler du Rituel de L’Embaumement et da Rituel des Funérailles dont il existait déjà des traductions, les fouilles de l’an dernier et de cette année même nous ont fait connaître, ce qui nous manquait jusqu’à présent, des fragments considérables des livres religieux de l’Ancien Empire. Les Pyramides royales qu’on avait cru si longtemps muettes ne demandaient qu’à parler; elles ont parlé dès qu’on les a interrogées convenablement. Cinq d’entre elles, celles d’Ounas (Ve dynastie), de Téti, de Papi Ier, de Papi II, de Mirinri II (VIe dynastie) nous ont livré plus de quatre mille lignes de textes inédits pour la plupart. La langue en est difficile, mais non pas indéchiffrable, et quelques années d’étude nous permettront d’en saisir les finesses. Dès maintenant j’y retrouve au grand complet le panthéon égyptien des époques postérieures, Osiris, Sit, Sovkou, Horus, Isis, et non seulement les dieux de haute volée, ceux qu’on a toujours considérés comme fondamentaux, mais les dieux secondaires, les dieux infimes, les esprits de l’enfer et les génies stellaires. La plupart de ces livres religieux, si heureusement rendus à la
science, ne renferment que des prières en l’honneur des morts, où le dogme n’intervient que par fragments, à l’état de sous-entendu perpétuel. Les allusions sont pourtant assez claires dans bien des cas pour nous permettre d’affirmer que, non seulement le dogme égyptien, mais la mythologie égyptienne, étaient déjà formés complètement à cette époque qui nous parait si reculée. L’histoire d’Osiris et d'Isis, la lutte d’Horus et de Sit, l’identification delà vie humaine avec la course du soleil, existent au temps des rois mempliites, sous une forme très voisine de celle que nous font connaître les monuments d’époque grecque. 11 y a mieux. Un tiers au moins des textes que renferme la pyramide du roi Ounas se retrouve sur des monuments des temps postérieurs à la XIIe, à la XVIIIe, à la XXVIe dynastie, même dans des papyrus écrits vers le second siècle de notre ère. Et je n’entends pas seulement dire que le sens des textes est conservé dans tous ces documents d’époques diverses : c’est la lettre qui est identique ou peu s’en faut. Près de quatre mille ans d’histoire n’ont pas changé une phrase à quelques-unes des formules.
Faut-il y voir une preuve que la religion égyptienne a été immuable depuis la Ve dynastie jusqu’à l’avènement du christianisme? M. Pierret le croirait volontiers, lui qui pense que « les différences d’époques et de cultes locaux, » dont on fait une objection contre tout essai de vue d’en- » semble de la mythologie, n’ont pas l’importance qu’on leur » attribue. Elles portent sur la forme et non sur le fond, et » n’ont amené que des variantes à.’ expression ' . » La presque identité des textes aux diverses époques me parait prouver une chose seulement : c’est que le canon des écritures égyptiennes était déjà pris et figé dans son moule à la fin de l’Ancien Empire. Les formules de la prière et de la croyance égyptienne étaient déjà rédigées d’une manière si nette pour l’esprit égyptien qu’on ne songea plus à les altérer sensible-