‹ Bibliothèque égyptologiqueChapitre 78 sur 159 · Moniteur Égyptien du 15 mars · texte numérisé non relu

Moniteur Égyptien du 15 mars

PREMIER RAPPORT SUR LES FOUILLES

réussi à découvrir l’entrée. A Lisht, des obstacles imprévus m’obligèrent à suspendre les travaux. Dans une des Pyramides l’eau jaillit sous le pic des ouvriers, quand nousn’étions plus guère qu’à cinq ou six mètres de l’antichambre. Il fallut nous arrêter, mais ce ne fut pas avant d’avoir recueilli, entre deux des blocs gigantesques de granit qui bouchaient le couloir, les restes de plusieurs boîtes en bois qui avaient renfermé du mobilier funéraire. Le réis Roubî Ilamzaoui découvrit, parmi les éclats d’une vingtaine d’objets, une gaine de poignard formée de deux feuilles d’or mince soudées par la tranche sur toute leur longueur, des vases d’albâtre en figure d’oies formés de deux moitiés creusées et coupées en long, probablement pour contenir les momies des oies d’offrandes, enfin des canopes d’une tournure particulière. Les bords de la panse sont entourés de deux longs bras, comme si l’on avait voulu représenter un personnage accroupi les mains croisées sur le ventre : les têtes d’homme qui servaient de couvercle sont d’une délicatesse d’exécution qui rappelle les beaux temps de la IVe dynastie1. Le couloir de la seconde a été dégagé, mais il aboutit à un puits perpendiculaire, au fond duquel débouchent des chambres inondées aujourd'hui par les infiltrations du Nil 2. Dans celle-là du moins, notre peine n’a pas été entièrement perdue. J’ai remarqué, parmi les blocs employés à la construction, une longue architrave

1 . Ces objets ont été déposés au Musée de Boulaq : les oies creuses et les têtes de canopes sont décrites dans le Guide du Visiteur, p. 222-223, nos 1054-1057.

2. Les recherches ont été interrompues, aussitôt après mon départ d’Égypte en 1886, et n’ont pas été reprises. En examinant le plan des Pyramides d’Illahoun (Petrie, Illahun, Kakun and Gurob, pl. ii) et de Hawarâ (Petrie, Kakun, Gurob and Haiearâ, pl. ii-iv), on reconnaît que celles de Lisht devaient offrir des dispositions semblables, et appartenir, omme je le pensais, à la XIIe dynastie. Peut-être une exploration sous l’eau, analogue à celles qui ont si bien réussi à M. Petrie, permettrait-elle de recueillir des tables d’offrandes, des vases, ou de lire le nom du maître sur le sarcophage.

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et, qui

surmontait une bannière verticale : deux grandes ailes, vers la droite, trahissent la présence d’un épervierou d’un vautour aujourd’hui détruit, mais qui surmontait un portrait du roi. Il est peu probable que l’édifice d’où ce fragment provient ait été détruit aussitôt après la fondation ; puis donc que les pharaons de la Ve dynastie reposent à Abousir et ceux de la VIe à Saqqarah, ceux pour qui les Pyramides de Lislit ont été bâties devaient appartenir à l’une des dynasties postérieures, à la Xe ou à la XIe. A Méidoum, la fouille, commencée en décembre 1881, était terminée en février 1882. L’entrée est à quinze mètres environ au-dessus du sol : c’est une ouverture carrée, d’environ un mètre de côté. Le couloir descend à travers la maçonnerie l’espace de vingt mètres, puis s’enfonce dans le roc ; à cinquante-trois mètres de profondeur, il se redresse, court horizontalement sur une longueur de douze mètres, puis remonte perpendiculairement vers la surface, et affleure dans le sol du caveau, six mètres et demi plus haut. La chambre, taillée rudement dans la pierre vive, est vide : un appareil de poutres et de cordes antiques, encore en place au-dessus de l’orifice, montre que les voleurs ont extrait le sarcophage à loisir '. La violation était déjà accomplie à l’époque pharaonique, car, en examinant les parois du couloir, je vis deux graffiti tracés à l’encre, à peu de distance de la porte extérieure, sur le rebord même du cadre où le bloc

en granit, portant le cartouche de Ivhâfri devant lui, l’énervier mitré f\ et accompagné de l’uræus

mk

de fermeture était enchâssé. C’était la signature de deux cu¬

rieux, et la forme des noms comme celle de l’écriture indique la XXe dynastie : l’un d’eux s’appelait le scribe Sokari

cet endroit

l’autre Amenmésés et

constatait sa venue

1. Une a été publiée dans Maspero, V Archéologie Égyptienne, p. 138, fig. 139.

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Il fallait que l’amas de décombres qui recouvre le pied de la Pyramide existât déjà, pour qu’ils pussent arriver à l’entrée du couloir 1 . Par malheur, ils n’ont pas jugé à propos de nous dire à qui appartenait le monument qu’ils venaient de visiter. Mariette l’attribuait à Snofroui, pour avoir rencontré le cartouche de ce prince dans les mastabas voisins, mais la présence du cartouche n’a rien de décisif : elle prouve simplement quele propriétaire était attaché au culte de Snofroui, sans rien nous apprendre sur le site présumé du tombeau de ce prince. On a trouvé plusieurs de ses prêtres à Gizéh, à Saqqarah, à Dahshour, sans conclure de ce fait qu’il repose dans une des Pyramides de Gizéh, de Saqqarah ou de Dahshour ; pourquoi admettre au sujet de Méidoum une manière de raisonner qui n’est admise nulle part ailleurs? Différentes considérations me portent à penser que la Pyramide a été construite par un des pharaons de la XIIe dynastie, peut-être Amenemhâit II ; mais c’est là une conjecture sur laquelle je ne veux pas insister pour le moment.

Le résultat des quatre campagnes dirigées contre les Pyramides est donc tout entier à Saqqarah. Il est considérable. On n’avait aucun texte développé qui remontât d’une façon certaine jusqu’au temps de l’Ancien-Empire : nous possédons maintenant quatre mille lignes au moins d’hymnes et de formules , dont la plupart ont été rédigées pour la première fois aux temps antéhistoriques de l’Égypte. On ne savait rien des idées religieuses qui prévalaient sous les premières dynasties : les destinées de l’âme, le culte des morts, le rôle des principaux dieux, nous sont connus aujourd’hui avec clarté. La disposition des parties

1. M. Petriea repris les fouilles en 1891 et a mis au jour, sous l’ouverture même du couloir, la chapelle funéraire conservée intacte par les décombres. (Petrie, Medum, 1892; cfr. Tca Yenrs Digging in Eggpt, p. 138-147.) Les graffiti dont les parois sont couvertes semblent bien montrer que je me suis trompé, et que la Pyramide de Méidoum est l'une des deux Pyramides de Snofroui.

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dont se composait la tombe royale est la même clans les cinq Pyramides du groupe, et la description de l’une d’elles, celle d’Ounas par exemple, s’applique à toutes les autres, sauf en ce qui concerne les dimensions1. L’ouverture est pratiquée au milieu de la face nord, sous la première assise de maçonnerie. Elleest presque carrée, haute de 1 mètre 30 centimètres, large de 1 mètre 36 centimètres, et était fermée par une pièce énorme de calcaire. Elle donne accès sur un couloir incliné, d’environ dix mètres de long, qui mène à la première chambre. Il était, lui aussi, rempli de blocs en calcaire de grande taille, et les voleurs qui nous avaient précédés s’étaient bien gardés de l’aborder directement : ils avaient démoli une partie du revêtement, percé la couche extérieure de maçonnerie, puis, rencontrant le noyau rocheux, ouvert le long du couloir, entre les blocs et la pierre vive, un boyau étroit et sinueux qui pénètre dans la première chambre. Au sortir de cette pièce, on marche, droit vers le centre, d’abord entre des parois de calcaire, puis entre quatre murs de syénite poli, après quoi le calcaire reparaît et l’on débouche dans le caveau funéraire proprement dit. La partie construite en granit est interrompue trois fois par trois dalles énormes formant herse. Au-dessus de chaque herse l’architecte avait ménagé un vide, dans lequel elle était maintenue par des supports qui laissaient le passage libre : la momie une fois dans la chambre, les derniers ouvriers, en se retirant, enlevaient successivement tous les supports, et les trois dalles, tombant en place, fermaient l’accès aux vivants 2. Le caveau se divise en trois compartiments : une première pièce, faisant face au couloir, et couverte d’hiéroglyphes; à gauche, un réduit, bas de

1. Voir, le plan des chambres intérieures de la Pyramide d’Ounas dans le Recueil, t. IV, planche vis-à-vis de la page 177.

2. Voir, dans Maspero, É Archéologie Égyptienne, p. 133, fig. 135, une vignette montrant la disposition de la herse avant la fermeture de la Pyramide.

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plafond, sorte de serdab à trois niches, encombré d’éclats de pierre entassés à la hâte par les ouvriers au moment où l’on nettoya les autres chambres pour recevoir le mort; enfin la salle funéraire. Celle-ci est la plus soignée ; le fond, aménagé en niche pour le sarcophage, est décoré d’ornements simulant des portes, tracés à la pointe et rehaussés de noir et de vert. Le sarcophage, en basalte noir ou en granit, était placé la tête au nord, les pieds au sud, à cinquante centimètres environ de la muraille ouest : quand il porte une inscription, c’est le nom et le titre du roi avec quelque brève formule. Les deux grandes chambres sont recouvertes de blocs gigantesques, assemblés deux à deux à angle aigu, et semés d’étoiles à cinq branches.

La décoration n’est pas uniforme pour toutes les Pyramides. Dans la plus ancienne, celle d’Ounas, la chambre du sarcophage est occupée au quart par les dessins d’architecture, et les hiéroglyphes sont de haute taille, espacés, enfermés entre de larges lignes; au fur et à mesure qu’on descend plus bas dans la VIe dynastie, la surface réservée à la décoration devient plus étroite, les hiéroglyphes diminuent de dimensions, les lignes se pressent et s’entassent, l’écriture envahit les couloirs et les chambres qui d’abord étaient blanches. Tout porte à croire que la coutume d’orner les parties de la tombe que les anciens laissaient nues dut être introduite par Ounas ou par ses prédécesseurs immédiats. Il faut remarquer d’ailleurs que les bas-reliefs sont rigoureusement exclus du caveau royal ; seuls les textes y figurent. Dans les mastabas au contraire, les scènes l’emportent sur les légendes. Ce n’est point là, je crois, question de caprice ou de mode, mais de destination et d’emploi; la chapelle était la demeure du double, le caveau était celle de l’âme. Je n’ai pas à revenir sur le sens de ces mots que les recherches des dernières années ont élucidé suffisamment. Le double (LJ ka) , qu’on croyait être la reproduction fidèle du vivant, habitait toujours les chambres ouvertes à la récep-

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tion des offrandes et à l’accomplissement des cérémonies réglementaires. L’âme ( bi), qu’on se représentait sous la forme d’une sorte de grue ou d’un épervier à tête humaine, était munie d’ailes pour s’envoler vers un autre monde ou pour revenir à son gré dans celui-ci ; on lui avait assigné son logis parmi les salles murées du sépulcre, auprès du corps qu’elle avait animé. Les scènes des mastabas avaient trait surtout aux destinées du double, les textes des Pyramides ont trait surtout à celles de lame ; néanmoins ces deux formes successives de la survivance humaine étaient dès lors si exactement superposées et si bien confondues, que le double avait pénétré, lui aussi, dans le caveau, et que sa vie y est décrite à côté de celle de l’âme.

A l’époque où les Égyptiens fixèrent la conception du double dans ses grandes lignes, ils n’avaient certainement pas encore l’idée d’un autre monde, ou, pour parler le langage de leurs écrivains, d’une autre terre [j (j .Ce qui survivait de l’homme continuait à habiter l’Égypte et plus particulièrement le coin où son existence visible s’était passée. Ce qu’était sa condition, les textes nous le laissent entendre clairement, en exprimant ce qu’on lui souhaitait d’avoir ou de ne pas avoir après le jour des funérailles. En premier lieu, il n’était pas immortel ; il était exposé à la seseconde mort, c’est-à-dire à l’anéantissement définitif , et cette catastrophe suprême pouvait être produite par les mêmes causes qui produisent la première. Le venin des serpents, des scorpions et des insectes venimeux, circulait dans son corps comme dans le corps du vivant, La dent des bêtes féroces avait prise sur ses chairs de double comme sur les chairs de l’homme tangible et visible. La faim et la soif le travaillaient; la vieillesse finissait par avoir raison de lui et par l’emporter.

Le nombre des prières et des formules adressées aux animaux venimeux montre quel effroi le serpent et le scorpion

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inspiraient aux Égyptiens. Beaucoup d’entre elles sont écrites dans une langue et avec des combinaisons de signes, qui ne paraissent plus avoir été complètement comprises, même des scribes, sous Ounas et sous les Pépi. Je crois, quanta moi, qu’elles appartiennent au plus vieux rituel et qu’elles remontent au delà du règne de Mini. Quelques-unes sont évidemment cadencées et étaient probablement, à l’origine, des chansons de charmeurs de serpents; toutes rentrent plus ou moins pour nous dans la catégorie de ce qu’on appelle le galimatias triple. « S’enroule le serpent : c’est le serpent qui s’enroule » autour du veau. O replié sur lui-même, qui sort du sein de » la terre, tu as dévoré ce qui sort de toi ; serpent qui des- » cends, couche-toi châtré, tombe esclave1 2 ! » Voilà une des plus compréhensibles ; qu’on juge des autres. Telle était pourtant la foi qu’elles inspiraient qu’on les retrouve, nonseulement dans toutes les Pyramides, mais, au cours des siècles qui précédèrent immédiatement notre ère, dans le tombeau de Bokounrinif, à Saqqarah, et jusque sur des sarcophages d’époque ptolémaïque. Elles mettaient en fuite tous les êtres venimeux ou annulaient l’effet de leur poison.

La faim et la soif étaient plus malaisées à combattre. Il faut croire qu’il y a une certaine difficulté pour l'homme à les considérer comme une fonction naturelle de son corps, caries Égyptiens en faisaient deux substances ou deux êtres particuliers, qu’on avalait comme on avale les aliments, mais qui agissaient à la manière des poisons, si l’on n’en contrebalançait pas les effets par l’absorption immédiate d'une nourriture plus réconfortante. « C’est l’horreur de Teti que la faim, » et il ne la mange pas; c’est l’horreur de Teti que la soif, et » il ne l’a point bue*. » Cette faim qu’on mange et cette soif

1. La Pyramide du roi Ounas, dans le Recueil, t. iv, p. 220, 1. 68-69. M. Pleyte a publié une intéressante étude sur ces textes obscurs, le Naja , dans les Procecdings de la Société d’archéologie biblique, t, XIII, p. 12-30.

2. La Pyramide du roi Teti, dans le Recueil, t. v, p. 12, 1.74-75.

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qu’on boit sont étranges à imaginer, et plus d’un lecteur croira à une erreur de traduction. Il ne faut pas cependant aller bien loin pour rencontrer des expressions analogues. Un poète byzantin, parlant des jeunes d’un stylite, emploie, par amour de la rhétorique, la même image que le théologien memphite : « Entre terre et ciel se tenait ce héros, sans souci » des vents qui soufflaient de tontes parts. Il se nourrissait » d’une faim ambroisienne et d’une soif exquise en procla- » niant le fils de la Mère Vierge1 . » Le sort du double livré dans l’autre monde à ses propres ressources était des plus déplorables. « C’est l’horreur de Téti que les excréments, » Téti rejette les urines, et Téti déteste ce qu’il y a dedétes- » table en lui ; Téti a horreur des matières solides et ne les » mange pas, Téti a horreur des matières liquides2. »La portion idéographique du texte égyptien ne laisse aucun doute sur la nature de ces excréments : Dante y plongeait ses damnés2, et les Égyptiens en réservaient l’user aux morts abandonnés des leurs. Quand le double sortait de sa tombe, chassé par la faim et par la soif, il se nourrissait comme il pouvait de ce qu’il trouvait gisant sur le sol, c’est-à-dire de rebuts et d’ordures. J'ai dit ailleurs que les offrandes représentées sur les parois du tombeau étaient destinées à le délivrer de cette cruelle alternative, de dévorer des matières dégoûtantes ou de mourir une seconde fois. 11 en voyait continuellement la figure, et la répétition des formules prononcées sur elles le jour de l’enterrement suffisait à lui en assurer la réalité. Pour plus de précaution, nos textes s’adressent à la faim elle—

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