II. — Gébéléin, Akhmîm, Éléphàntine, AgandIyèh
Les sites secondaires n’ont pas moins rendu cette annéeci que les précédentes. A Gébéléin, ce fut d’abord la même profusion d’armes, de meubles et d’objets de ménage; des vases à vin accouplés, mais non communiquants 2, des pots de miel, des burettes d’huile où l’huile, mêlée au sable et à la poussière, a laissé un dépôt épais et mal odorant . Lhie découverte heureuse nous permit bientôt d’assurer à beaucoup de ces objets, sinon à tous, une origine plus ancienne et plus respectable que celle qu’on est porté à leur attribuer d’ordinaire. Le sheikh Omar de Gournah, qui conduisait les fouilles moitié pour son compte, moitié pour le compte du Musée, mit au jour, dans un des derniers contreforts de la montagne, à deux cents mètres à peine au sud du village, toute une rangée de tombes, dont quatre au moins n’avaient jamais été ouvertes depuis qu’on y avait déposé le mort. Ce sont des chambres étroites et basses, ou plutôt des niches creusées rudement dans le roc, sans enduit, sans peinture, sans inscriptions. Chacune d’elles contenait un cercueil rectangulaire, en bois de sycomore, haut de soixante centimètres environ, large àpeinedecinquante. Le couvercle, entièrement plat, était garni d’une corniche peinte. Aucune représentation à l’intérieur, mais au dehors, des légendes en grosses
1. Le tombeau de Sennotmou n'a été publié encore que dans les E studios Egyptolôgicos de Toda, Son-Notêtn en Tcbas, Inocntario y Tcxtos de un Egipcio de la A'À'a dînas lia, lâminas de José Riudavets, Madrid, in-8°, 1887.
2. En voir un spécimen dans Maspero, Archéologie Egyptienne, p. 244, fig. 215.
DEUXIÈME RAPPORT SUR LES FOUILLES
lettres bleues et noires, d’un style si barbare qu’on est tenté d’y reconnaître le faire de la dernière époque romaine. Les tableaux sont d’un dessin aussi maladroit que les hiéroglyphes. Des bonshommes de hauteur inégale sacrifient le bœuf réglementaire et présentent l'offrande à une momie couchée sur un lit funèbre. Si l’artiste était peu habile, du moins il essayait de racheter la faiblesse de la composition par l’exactitude du détail : le costume des vivants est reproduit avec une minutie qui permet d’en saisir le moindre accessoire, et le mort pose sa tête sur un chevet que des décorateurs mieux dressés ne se donnent pas ordinairement la peine de représenter. Les noms indiquent le Moyen- Empire, et c’est bien au temps des premières dynasties tlié— baines que nous sommes obligés de reporter ces grossiers monuments. Gébéléin était alors une petite ville de province sans ressources artistiques : les habitants en étaient réduits à employer, faute de mieux, les ouvriers qu’ils avaient sous la main, et ces ouvriers ne savaient pas grand’chose. Les pauvres hères qui ont orné nos cercueils sont, qui lé croirait ? contemporains des maîtres qui ont tracé les bas-reliefs et les tableaux de Siout, de Méidoum,deBéni-Hassan, deBershèh. Les momies ne valent pas mieux que le coffre où elles reposent. Elles ont à côté d’elles un bâton, parfois une paire de souliers en cuir, sous la nuque un plat en terre jaunâtre et des morceaux de pain, ou un vase renfermant des fruits, du blé, un collier en grains de verroterie ou d’améthyste, un scarabée émaillé de vert, sans inscription, sur la tête un masque en linge stuqué, barbouillé de couleurs discordantes. Le maillot est de grosse toile et peu épais. Le cadavre n’était pas disposé dans l’attitude du repos : on le momifiait dans la posture où l’agonie l’avait laissé, la tête inclinée, la bouche béante, les jambes ramenées l’une sur l’autre. Point de bijoux, point de bandelettes écrites, point de papyrus. Les malheureux qu’on ensevelissait simisérablementétaient pourtant les premiers de leur ville : que devait-ce être des derniers?
ET TRAVAUX EXÉCUTÉS EN ÉGYPTE
Dans la nécropole d’Aklimim, les fouilles se sont un peu déplacées. Les quartiers parcourus jusqu’à présent avaient surtout fourni des momies d’époque gréco-romaine : ceux qu’on exploite maintenant rendent les momies byzantines et coptes. Le mot de momie est peut-être impropre pour désigner les débris humains que nous y rencontrons depuis six mois. Les corps ne sont point préparés d’après les procédés antiques : on ne les a ni ouverts, ni vidés, ni trempés dans le natron. Ils semblent avoir été desséchés au feu et sont jaunes, décharnés, grimaçants. On les revêtait de leurs habits de fête ou de leurs ornements sacerdotaux, s’ils avaient appartenu au clergé de leur vivant, puis on les roulait dans de vieux linges, et quand le paquet avait atteint une épaisseur moyenne de quarante à cinquante centimètres, on le recouvrait proprement d’une toile bien tendue qu’on cousait aux extrémités et sur le côté : le tout ressemble moins à une momie qu’à un ballot oblong de marchandise. L’extérieur est peu orné : une bande de laine, large de six à huit centimètres, teinte en pourpre violette et relevée de broderies au fil blanc, court sur les contours et les masque tant bien que mal. Line seule de ces momies présentait un type extraordinaire. La tète en est surmontée d’une sorte d’appendice conique, dont la forme rappelle de loin le hennin des femmes occidentales. Le corps est revêtu d’un lacis de rubans multicolores garni de longues franges ; on dirait le vêtement funéraire d'un Peau-Rouge. Il serait curieux de savoir ce qui se cache sous ces apparences bizarres, mais on n’y réussira qu’à la condition de détruire l’agencement des bandelettes : j’ai préféré remettre l’ouverture au jour où nous aurions une seconde momie du même genre. Peut-être y trouvera-t-on une coiffure haute, un casque, une mitre; peut-être en retirera-t-on quelque exemplaire des Psaumes ou des Évangiles. Plusieurs des personnages déterrés dans le voisinage appartenaient aux rangs les plus élevés de la hiérarchie ecclésiastique : l’un d’eux était même vêtu de manière à nous
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inspirer le soupçon qu’il était l’évêque d’Akhmîm ou l’abbé d’un couvent voisin. Il portait sur la tête une calotte brodée; sur le corps une grande dalmatique, des manipules, des pantoufles ornées aussi richement que la calotte. La mode était en ce temps-là aux tapisseries et aux étoffes brodées : chaque mort en emportait avec soi dans la tombe de quoi remplir une armoire de musée. Un carré cousu sur la poitrine représentait le plus souvent un portrait de la Vierge entre des médaillons de saints. Les pièces des poignets, la garniture du cou, la bordure du bas, sont décorées de rinceaux et de feuillages entremêlés d’animaux fantastiques. La nuque repose sur une sorte de bourreleten cuir, recourbé en croissant et semé de croix grecques peintes ou découpées. Les pieds sont chaussés de babouches sans talons, en maroquin rouge ou jaunâtre, au bout pointu et relevé, échancrées sur le devant. De petites croix en bronze, en argent, en verre de couleur, et même en or, à ce que disent les Arabes, sont pendues au cou par une cordelette ou par une lanière de cuir. Aucune des tombes ne parait être antérieure au Xe siècle. Los voyageurs européens et les marchands d’antiquités, prévenus de la trouvaille, s’en sont disputé le produit à coups de piastres d’abord, puis à coups de guinées. Les fouilleurs, stimulés par l’appât du gain, ont presque entièrement abandonné le cimetière gréco-romain pour se lancer à la recherche des tombes coptes : jusqu’à ce que cette veine nouvelle soit épuisée, Akhmîm ne nous donnera guère pour le Musée que des objets d’époque chrétienne.
C’est en cherchant les ruines d’un monastère que j’ai été amené à faire, dans la vallée du Sheikh Shakoun, une découverte des plus intéressantes pour l’histoire de la province. Depuis longtemps déjà, mon attention avait été attirée par plusieurs passages des voyages de Paul Lucas et de Pococke, où cette vallée est décrite assez exactement. « Nous allâmes, » dit Paul Lucas, par une belle plaine jusqu’à un défilé de » cinquante pas de largeur qui est à deux lieues de la Ville.
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» Les deux Montagnes qui bordent ce passage sont si escar- » pées et si droites, qu’on les prendrait pour des Remparts, » élevez exprès pour rendre cet endroit inaccessible. Ce » lieu est le désert le plus affreux que j’aie vû de mes jours : » nous marchâmes ainsi une heure et demie sur des Rochers, » qui étant tombez de ces hautes Montagnes ont presque » comblé le chemin. Les ruines d’une Église que nous trou- » vâmes ensuite, et les cellules taillées dans le roc, nous » firent juger que c’était-là la demeure de quelques solitaires » qui s’étaient autrefois retirez dans un lieu si affreux, pour » fuir le commerce du monde, que les Élus ont toujours » regardé comme l’obstacle le plus opposé à la perfection '.» Un santon musulman vivait à la place où les moines chrétiens avaient prié. Un demi-siècle plus tard, la vallée était entièrement déserte. « Je fus d’abord trois milles à l’Orient, » au Couvent des Martyrs, lequel est bâti au pied de la » montagne, sur une petite éminence. Je descendis de là » dans une Vallée étroite, située entre deux hautes monta- » gnes.et après avoir fait deux milles de chemin, j’arrivai au » couvent appelé Dermadoucl, qui est une des plus affreuses » solitudes qu’on puisse voir. Il n’est composé que de grot- » tes, taillées dans le roc, à l’exception d’une chapelle de » brique, sur les murailles de laquelle il y a plusieurs ins- » criptions cophtes. Quelques-unes de ces petites cellules sont » fermées par-devant d’une muraille, dans laquelle on a pra- » tiqué une porte, et il y en a une plus grande que les au- » très qui parait avoir servi de réfectoire. On trouve au » sortir du couvent un chemin dangereux pratiqué dans un » rocher à plomb, lequel conduit à un petit bâtiment qui est » à moitié chemin de la montagne, et qui parait avoir servi » de cellule à quelque hermite. Le chemin est tellement » rempli de pierres qu’il est impraticable pour les chevaux.
1. Voi/ âge d« sieur Paul Lucas fait en MDCCXIV. Nouvelle édition, t. ii, p. 362-363, à Paris, chez Josse, MDCCXXIV.
DEUXIÈME RAPPORT SUR LES FOUILLES
» Cet endroit peut avoir servi de retraite dans les temps de » persécution, et on l’a fréquenté dans la suite, à cause de » l’eau qu’on y trouve et qui filtre à travers des rochers. Il y » a dans cet endroit un puits appelé Bir-Elaham, dont l’eau » est la seule en Égypte qui ne vienne point du Nil. On trouve » auprès des grottes et des cabanes que les chrétiens ont » probablement construites1 2.» Saint-Genis, qui visita les ruines au commencement de notre siècle, en parle à peu près dans les mêmes termes que ses prédécesseurs : « La chaîne » se replie vers l’Est, et forme une gorge profonde dont les » talus sont très rapides, et qui se dirige presque en remon- » tant vers le Sud-Est. On trouve, dans les flancs de toute » cette montagne, des grottes antiques qui sont la suite de » celles d’Akhmim, et qui ont servi de refuge aux chrétiens » pendant la persécution de Dioclétien. En avançant dans la » vallée, les excavations se multiplient, et l’on trouve le cou- » vent copte appelé Ma’doud, qui n’est autre chose qu’une » suite de grottes creusées dans le rocher, sauf la chapelle, » qui est bâtie en briques. L’une de ces excavations, qui n’a » pu être destinée qu’à d’antiques sépultures égyptiennes, » et n’a pu servir ensuite de demeure cpi’â de courageux » hermites, est située à mi-côte et presque inaccessible. Rien » n’est égal à l’horreur des solitudes que présente toute » cette vallée. Autour de la grotte, on trouve de petites habi- » tâtions que les solitaires ou les moines ont bâties, comme » les murs par lesquels ils ont fermé l’ouverture des grottes » antiques qui formaient les cellules de leur couvent !. »
Une première fois, dans les derniers jours de décembre 1881, j’avais visité la vallée. Le couvent copte était bien tel que l’avaient vu Paul Lucas, Pococke et Saint-Genis. Une
1. Voyages clc Richard Pococke, traduits de V anglais sur la seconde édition, par une Société de gens de lettres, à Paris, chez J. P. Costard, libraire, rue Saint-Jean-de-Beauoais. MDCCLXXII, t. i, p. 217-219.