Description de l’Égypte, t. iv, p
ET TRAVAUX EXÉCUTÉS EN ÉGYPTE
partie des chambres est creusée dans le roc, le reste est bâti en avant, sur le talus de la montagne. Les ruines avaient un peu souffert depuis le milieu du dernier siècle : les murs de la chapelle, qui étaient couverts de graffiti tracés aux encres noires et rouges, ont été lavés par les pluies et aucune inscription n’est lisible. Les briques crues, fabriquées avec du limon apporté de la plaine, se sont délitées et ont déposé une légère couche d’humus à la surface du rocher : de hautes herbes à moitié brûlées du soleil ont envahi ce coin de terre, et quelques arbustes poussent courageusement à l’abri des pans de muraille. La grotte dont parlent Paul Lucas et Pococke était inaccessible. Aucun des Arabes qui étaient avec moi n’en connaissait le chemin ; l’un d’eux prétendait même qu’elle avait été comblée par un éboulement. L’ouverture en était pourtant visible à trente ou quarante mètres audessus du sol, surla gauche des ruines. Cette excursion n’avait produit aucun résultat scientifique, mais l’impression de beauté sauvage que m’avait laissée cette solitude était si forte que je me promis d’y revenir. M. Frénay, agent consulaire de France à Akhmîm, m’encouragea dans ma résolution : les Arabes lui affirmaient qu’il y avait, non loin du couvent, un rocher couvert d’écriture et s’offraient à m’y conduire. Des affaires de tout genre m’empêchèrent, deux années durant, de donner suite à ce projet : je ne revis la vallée d’ Akhmîm qu’au mois de mars 1886, à mon retour de la Haute-Égypte.
D’Akhmim à la vallée, un temps de galop d’une heure environ, par El-Haouaouish et le long du canal antique. En passant de la terre au sable, l’ardeur des baudets se ralentit ; le reste du voyage se fait prudemment au pas. Dès l’entrée, on reconnaît qu’on est dans le lit d’un torrent : le fond est un sable fin, semé de longues files de roches roulées. Les parois sont taillées à pic, mais l’action du soleil en a détruit la crête et les couches supérieures; la pierre désagrégée s’est éboulée en longues traînées de décombres. A chaque tournant les talus se déplacent et changent de côté ; les eaux les minent
DEUXIÈME RAPPORT SUR LES FOUILLES
chaque hiver aux endroits où vient frapper le courant, puis les emportent pièce à pièce et les rejettent plus bas vers la plaine. La gorge, large d’abord de quatre-vingts à cent mètres, s’étrécit bientôt. Elle est coupée en six endroits par des bancs de pierre dure et compacte, qui traversent le calcaire marneux, et que les eaux n’ont pas encore réussi à user complètement. Ce sont comme six gradins superposés, d’où six cascades s’échappent aux temps des pluies. Chaque fois qu’on passe de l’un â l’autre, on doit descendre de baudet et escalader la muraille par de petits sentiers étroits et abrupts, remplis de cailloux croulants. L’intervalle entre le quatrième et le cinquième est un plateau uni, large de deux cents mètres, et coupé au centre d’une sorte de rigole dont on ne reconnaît pas d’abord la nature. Les eaux refont là en petit le travail qu’elles ont exécuté en grand et qui a formé la vallée. Elles ont creusé une tranchée profonde de six à huit mètres, large de trois ou quatre, et obstruée de galets qu’elles charrient un peu plus loin chaque année. Une végétation vigoureuse s’y développe et s’y maintient à l’ombre des rochers, longtemps encore après que les chaleurs de l’été ont tout desséché à l’entour. Une variété de câprier à fleurs violettes, une plante grasse aux feuilles rondes et charnues, et une espèce de tamarisque que les gens du pays appellent habbal-el-gézirèh , se cramponnent et poussent dans les crevasses, partout où se rencontre une poignée de terre végétale. Quelques flaques, dernier reste des pluies de l’hiver, scintillent çà et là : dans un endroit plus resserré que les autres un mince filet d’eau courait, et tombant d’un caillou à l’autre se donnait des airs de cascade. Non loin de là, un énorme bloc, détaché de la montagne il y a bien longtemps de cela, peut-être avant qu’il y eût une Égypte, se dressait sur le côté droit de la vallée. C’est le rocher écrit que les Arabes avaient signalé à M. Frénay. Il est plus large au sommet qu’à la base et se couronne d’une manière d’auvent, qui peut aisément abriter cinq à six
ET TRAVAUX EXÉCUTÉS EN ÉGYPTE
hommes contre le soleil. Les chasseurs de gazelles y viennent faire la sieste pendant l'été, et c’est une coutume qu’ils ont héritée de leurs ancêtres les plus reculés, car parmi les inscriptions j’en ai remarqué une d’un scribe Thoutmosis, en hiératique de la XIXe ou de la XXe dynastie. Un Sémite a écrit son nom presque à côté en caractères araméens : c’était peut-être quelque marchand, ou, comme les Syriens d’aujourd’hui, quelque drogman de dahabièh accompagné de ses touristes. Les graffiti grecs sont très intéressants. Les plus longs ont été tracés par un certain Dexios, qui était gardechasse en chef du nome Panopolite, et qui se reposa plusieurs fois en cet endroit pendant ses tournées officielles. Des figures grossièrement gravées avec la pointe d’une llèclie ou d’un couteau se mêlent aux écritures. La plupart représentent des gazelles, des chevaux, un homme à cheval : quelques-unes des oies affrontées qui sont un des symboles de Min, le protecteur d’Akhmim, ou l’image du dieu lui-même, le phallus dressé, le bras levé, les deux plumes sur la tête et entouré d’un grand cercle. Les années s’écoulent, le paganisme égyptien et grec cède la place aux sectes chrétiennes, et les moines du voisinage viennent à leur tour rendre visite au rocher. La plupart n’y mettent que leurs noms, Johannès \ Leontios, Daniel, Paniscos, Orion, Apollon. Peut-être l’un des dix ou douze Nestorios, dont j’ai relevé la trace, est- il le célèbre hérésiarque, qui fut exilé à Khemmis, y vécut et y mourut. Quelques pieux personnages ajoutent à leur titre une profession de foi et une prière : « Il n’y a qu’un dieu qui secourt Théophilos, » ou bien « Moi, Théon , le pauvre sire, priez pour moi, afin que Dieu me remette mes péchés. » Le christianisme ne tarde pas à décliner, et l’arabe succède au copte : aujourd’hui encore les chasseurs musul-
1. Le nom de Johannès est écrit à plusieurs reprises avec le hori barré qu’on rencontre dans les papyrus coptes d’Akhmim ; preuve de plus que le dialecte de ces papyrus était en usage dans cette ville et dans les environs, comme à Thinis et peut-être à Siout.
DEUXIÈME RAPPORT SUR LES FOUILLES
mans et les bédouins du voisinage s’inscrivent à côté de leurs ancêtres païens et chrétiens. N’est-ce pas, dans un coin perdu et sur une seule pierre, comme le résumé des destinées de l’Égypte entière ? Un autre rocher, placé à quelques mètres en arrière, est également chargé d’inscriptions de tout genre, mais plus effacées. Nous passâmes plus de deux heures, M. Bouriant et moi, à copier ce qu’il y avait là de plus curieux, et je crains bien que notre passage ne soit funeste à la pierre 1 : les fellahs, en nous voyant si affairés autour d’elle, finiront par croire qu’elle renferme un trésor et la mettront en pièces.
Les débris du monastère sont à vingt minutes environ de cette station. Je les trouvai dans l’état où je les avais laissés quatre ans auparavant. La caverne était redevenue accessible. Un chasseur de gazelles y était venu s’établir en 1885, et y avait vécu six mois durant : la sente que ses pieds avaient fini par tracer était visible le long de la pente, et l’un des gaffirs qui nous accompagnait s’y lança résolument. Au tournant prochain de la vallée, le puits que Pococke appelle Bir el-Aham* nous attendait. L’eau sourd lentement au fond d'un entonnoir étroit, où elle s’amasse et se conserve toujours fraîche. Un rocher la surplombait jadis, sur la face orientale duquel on avait creusé une grotte, ou plutôt une niche étroite et peu profonde, mais assez haute pour qu’un homme pût y tenir aisément debout. Des graffiti à peine lisibles en hiératique et en démotique montrent qu’elle existait déjà à l’époque des Pharaons. L’eau a fini par ronger le pied du rocher, la falaise s’est déchirée du haut en bas ; la tranche ainsi détachée a glissé d’un seul morceau et est descendue dans le bassin de la source. Chaque année les pluies d’hiver élargissent la fissure, des blocs nouveaux s’abattent sur le sol, et on se demande malgré soi combien de temps encore la
1. Les inscriptions ont été publiées par M. Bouriant dans le t. vm du Recueil.
2. Birel-Aham est une faute d’audition pour Bir el-Aîn, Puits de la Source , qui est le nom réel.
ET TRAVAUX EXÉCUTÉS EN ÉGYPTE
niasse entière gardera son équilibre. Ces craintes de l avenir ne tourmentent pas les gens du voisinage. Les chasseurs de gazelles viennent boire et se reposer à cet abri sous roche, les caravanes bédouines parties d’Aklnnim y font leur première station de nuit, et les dévots y déposent des vases en terre cuite rouge, pour permettre aux voyageurs de s’abreuver plus facilement. L’usage est ancien, à en juger par les tas de tessons à demi décomposés qui jonchent le sable environnant. Certains indices me portent à croire qu’il remonte aux temps pharaoniques. Le rocher et la source sont consacrés à un slieikh Shakhoun, dont l’ânie habite encore le voisinage. Ce slieikh paraît avoir été un joyeux compère : il a encore, entre autres vertus mirifiques, le don de féconder les femmes qui viennent l’implorer et s’abreuver de son eau. Je crains bien qu’il ne soit le dieu Min, caché sous un déguisement musulman. Il a donné son nom à toute la contrée, et on lui célèbre des fêtes qu’on m’a dit être assez fréquentées. Chaque année, les habitants d’Aklunim et des villages se rendent en masse au débouché de la vallée et y campent trois ou quatre jours durant. Leur premier soin en arrivant est de tracer des cercles plus ou moins grands, au moyen de grosses pierres fichées dans le sable. C’était sans doute dans des cercles analogues que les païens dévots plaçaient l’image du dieu Min, comme on le voit par les représentations tracées sur le rocher. On s’y renferme la nuit par groupes, on y allume des feux, on chante, on boit, on regarde danser des aimées, on se raconte des histoires : chrétiens et musulmans prennent une part égale aux réjouissances. Les femmes qui désirent avoir des enfants ne manquent pas de faire ce dévot pèlerinage, et le slieikh Shakoun exauce presque toujours leurs souhaits. La vallée se termine en impasse à six ou huit cents mètres du Bir el-Aîn. C’est d’abord une gorge étroite, à demi barrée par d’énormes pierres entassées. Derrière ce rempart s’ouvre un petit vallon, où poussent de mauvaises herbes et un superbe bouquet de palmiers jaillis—
242 DEUXIÈME RAPPORT SUR LES FOUILLES
sant d’une même souche. La tige principale n’a guère plus de cinq mètres, mais elle est entourée de six tiges basses à l’ombre desquelles la verdure foisonne. A quarante mètres plus loin, derrière un talus de rochers écroulés, un palmier isolé, haut de deux mètres à peine, semble se plaquer contre la montagne. La paroi est formée à sa base de lits réguliers de calcaire, séparés par de minces couches de silex d’aspect si régulier qu’on dirait les assises d’un mur en maçonnerie. A un mètre environ au-dessus du sol, juste en face du palmier, un trou laisse suinter goutte à goutte une eau légèrement ferrugineuse, qui s’amasse dans un pot en terre cuite placé là par des mains pieuses, déborde, et, suivant la pente, se répand parcimonieusement dans le vallon, où une longue traînée de lichens jaunes dessine sa trace sur le rocher. Cette source est, elle aussi, un but de pèlerinage. Les visiteurs doivent cueillir une feuille du palmier voisin et l’introduire dans l’orifice, comme la cannelle d’un tonneau. Si l’eau enfile cette voie nouvelle et jaillit immédiatement, c’est signe de bonheur : sinon, gare à la mauvaise fortune. Au delà, la gorge se resserre et s’emplit comme d’un torrent de pierres croulantes, puis elle s’élargit de nouveau et se déploie en cirque de cent cinquante à deux cents mètres de rayon. C’est la naissance de la vallée. Pendant l’hiver, les pluies tombées sur les hauts plateaux s’y engouffrent à grand fracas, et se précipitent de gradin en gradin, entraînant les rochers dans leur course. Leur force s’use à ce travail, le sable les absorbe au fur et à mesure qu’elles descendent ; rarement elles dépassent la lisière du désert. Les habitants d’El- Haouaouîsh prétendent n’avoir reçu leur visite que deux fois depuis le commencement du siècle.
Assouân n’est pas un endroit favorable aux fouilles : le sable a recouvert la plus grande partie de la ville antique, et on entre dans le temple ptolémaïque déblajm, il y a une douzaine d’années, par Mariette, comme on ferait dans un souterrain. Mon attention s’était donc portée, dès le début,
ET TRAVAUX EXÉCUTÉS EN ÉGYETE
sur la région située sur l’autre rive du Nil, en face de Syène et d’Éléphantine. Là s’élevait, à l’époque romaine, la station de Contra-Syène. Là, les chrétiens avaient bâti, vers le \t 0 siècle, un grand couvent, fréquemment restauré au moyen âge, mais abandonné depuis la conquête turque. Il s’élève sur le versant méridional d’une petite vallée qui débouche droit au Nil, en face la pointe septentrionale de l’ile d’Éléphantine. C’est un rectangle allongé, posé de travers sur le flanc de la montagne. 11 est entouré de hautes murailles, capables de résister à un assaut et même de soutenir un siège régulier. La vie des moines, sur cette frontière de l’Égypte musulmane et du royaume encore chrétien de Nubie, était plus troublée et moins assurée encore que dans l’intérieur du pays. Les mercenaires turcs, arabes et nègres, que les califes fatimites et les sultans mamelouks envoyaient de temps en temps relever la garnison ordinaire d’Assouân, pillaient tout sur leur passage, et les soldats berbérins, tout chrétiens qu’ils étaient, n éprouvaient aucun scrupule à mettre la main sur les biens de l’Église. Le couvent était donc une véritable forteresse. La porte principale s’ouvre au flanc nord du quadrilatère, non loin de l’angle est. Elle est disposée comme la porte d’un château, avec cour intérieure, corps de garde, couloir en zigzag de nature à favoriser la défense. Une fois franchie, on se trouve dans un dédale de cours et de bâtiments, en partie ruinés, en partie intacts, qui se répartissent le long de la pente et se commandent l’un l’autre d’une façon fort ingénieuse. L’ennemi qui avait forcé l’entrée n’avait pas encore place gagnée : il devait emporter chaque maison pied à pied , en circulant à travers des ruelles étroites et tortueuses. Des murs longitudinaux, menés de l’est à l’ouest, divisaient la ville en trois quartiers, ou plutôt en trois étages superposés, oi'i l’on n’avait accès qu’au moyen d’escaliers en pierre, sans parapets et sans abri. Tout au haut, à l’endroit où la colline s’étend et forme plateau, une sorte de donjon, construit en pierres brutes vers l’angle occidental du mur, domine et le
DEUXIÈME RAPPORT SUR LES FOUILLES
monastère et le désert . Une longue galerie voûtée traverse le bâtiment central. Elle est flanquée, à droite et à gauche, de portes qui donnent sur des chambres isolées ou sur de petites maisons en briques, à deux ou même trois étages. Des inscriptions pieuses, tracées à l’encre rouge sur le crépi, nous révèlent le nom de quelques moines. Cette galerie aboutitd’un côté à une façon de tour en ruines, dont je ne vois pas bien l’utilité au milieu des constructions, de l’autre à l’église principale du couvent. Le choeur était arrondi et surmonté d’une coupole. Le mur du fond, le seul qui subsiste à peu près entier, est décoré de fresques assez bien conservées : vingt-quatre personnages, et parmi eux les douze apôtres, sont rangés côte à côte dans les attitudes consacrées. Le dessin est raide, la couleur est sale : je ne crois pas qu’on puisse reporter ces peintures au delà du xive siècle. Les cellules et les salles rangées autour du chœur sont littéralement couvertes de longues inscriptions, griffonnées hâtivement parles prêtres et par les fidèles. Un puits très profond bâille sur le côté droit, et parait avoir été enfermé dans l’enceinte même de l’église. Après avoir passé près de deux heures à visiterce couvent, qu’on appelle aujourd’hui Déirel-Gharbièh, nous allâmes explorer le cimetière. Il s’étend à l’est, sur le rebord du plateau et sur la pente de la colline. Les tombes sont en tout semblables aux tombes d’aujourd'hui. On creusait la fosse dans le sable, à deux ou trois pieds de profondeur. Le mort y reposait dans ses suaires en toile ou en laine de couleur : j’ai recueilli sur les lieux des débris d’étoffe rayée rouge et blanche, jaune et rouge, rouge et bleue, de travail grossier. Les habitants du couvent étaient pauvres et n’avaient point, comme les gens d’Akhmim, des linceuls brodés ou garnis de bandes en tapisserie. Chaque tombe était surchargée de pierres plates entassées, pour empêcher les chacals de venir déterrer le cadavre. Une stèle en grès ou en calcaire portait le nom de l’occupant, son métier, la date de sa mort. Un marchand
ET TRAVAUX EXÉCUTÉS EN ÉGYPTE
d’antiquités établi à Assouàn m’en avait apporté un certain nombre, lors de mes précédents voyages Une recherche patiente de plusieurs heures enrichit notablement notre collection. Rien n’est plus monotone que cette épigraphie monastique. « f Jésus-Christ f . — Le jour de commémorer » le bienheureux frère Ennopliri, qui s’endormit le 2 de » Fâchons de la 15e indiction, l’an de Dioclétien 445», c’està-dire 729 de J.-C. « f Jésus-Christ f. — Le jour de « commémorer la bienheureuse Anatolia, celui où elle s’en- » dormit, c’est le 1er de Tybi, de la 4° indiction, de l’an 497 » de Dioclétien », 781 de J.-C. Çà et là pourtant on recueille quelque renseignement utile à l’histoire. Ainsi nous apprenons le nom d’un prélat jusqu’alors inconnu, Pousi, « évêque de Philae, et premier père de ce monastère ». Malheureusement l’inscription est mutilée à l’endroit où il aurait été le plus intéressant de l’avoir complète : si nous possédions la date de la mort de Pousi, nous saurions par là même celle de la fondation du couvent. Pousi a dû vivre vers le temps de la conquête arabe : les inscriptions des tombes environnantes sont presque toutes du vme siècle.
En quittant lé cimetière, au lieu de redescendre au fond de la vallée, je suivis le rebord du plateau, dans la direction du Nil. Dix minutes de marche me conduisirent à uné nécropole d’époque romaine, profondément bouleversée par les fouilleurs. Elle est cachée dans un repli de terrain, qui court du sud au nord, et vient aboutir au rameau principal de la vallée, à cent mètres environ de la rive du Nil. La plupart des tombes ne sont que des trous creusés, partie dans la roche, partie dans le sable : en quelques endroits où la montagne présentait naturellement une paroi verticale, on a taillé des cellules basses et peu profondes, sans ornement ni
1. Elles ont été publiées par M. Boudant : Notice des Monuments coptes du Musée de Boulaq, clans le Recueil de travaux relatifs « la Philologie et cc V Archéologie égyptiennes et assyriennes, t. v. p. 62 sqq .
DEUXIÈME RAPPORT SUR LES FOUILLES
inscription. Un fragment de stèle, ramassé à l’entrée de l’une d’elles, porte une représentation de la triade osirienne et le commencement d’un proscynème en caractères de très basse époque. Les morceaux de momie épars sur le sol sont enveloppés de toile grossière : ils suintent un bitume noirâtre, d’odeur repoussante. Des tessons de poterie rouge, cuite au feu. sont mêlés à des fragments de vases en terre jaunâtre revêtus d’émail bleu et vert, analogues à ceux qu’on trouve dans l'ile d’Éléphantine. C’était en effet les morts d’Éléphantine et non ceux de Syène qu’on ensevelissait en cet endroit, et je ne doute pas que des fouilles dirigées avec soin n’amenassent la découverte de quelques tombes curieuses de l'époque grecque et romaine. Celles de l’époque pharaonique doivent être cherchées plus au nord, à l’endroit où l’agent consulaire Moustapha et le général Grenfell ont découvert les tombes des princes d’Éléphantine sous la VIe et la XIIe dynastie. La haute colline qui s’élève sur la rive gauche du Nil, en face de l’entrée du port d’Assouân, et au pied de laquelle s’étendait jadis le bourg de Contra-Syène, est criblée de grottes antiques, les unes encore ouvertes, les autres plus ou moins comblées par les sables. Les premières se trouvent surtout dans les parties hautes, au pied de l’oratoire en ruine qui couronne le sommet. Sous la domination byzantine et pendant le moyen âge, elles ont servi d’asile à de nombreux ermites dépendant du couvent voisin : aussi les quelques traces de peintures qu’on y remarque sont-elles presque entièrement oblitérées par la fumée des torches et du foyer, où les hommes de Dieu cuisaient leurs provisions. Les nombreux graffiti coptes tracés sur quelques parois ne sont pas pour nous consoler de la perte des inscriptions anciennes. Il était à présumer que les tombes ensablées dont on apercevait l’ouverture çà et là n’avaient pas été plus épargnées cpie les autres. Les bras manquaient d’ailleurs pour les nettoyer. La population très peu nombreuse du canton s’occupe exclusivement de commerce et de culture:
ET TRAVAUX EXÉCUTÉS EX ÉGYPTE
mémo en payant fort cher, on n’aurait pas ramassé le nombre d’ouvriers suffisants. J’avais donc été obligé, commeMariette, de classer cet endroit parmi ceux où le Musée ne devait entreprendre aucun déblayement à moins de circonstances extraordinaires. Pendant les derniers mois de 1885, l’agent consulaire d’Angleterre à Assouân, un ancien drogman nommé Moustapha, s’avisa fjue les grottes pourraient renfermer quelques objets d’antiquités précieux et de défaite facile auprès des étrangers. 11 demanda l’autorisation de fouiller de compte à demi avec le Musée, et mit au jour une sorte de caverne immense remplie de cercueils brisés. Le général Grenfell,qui commandait à Assouân, intéressé parce premier résultat, se substitua au sieur Moustapha et fit continuer les travaux par les soldats égyptiens placés sous ses ordres. Le succès fut plus grand encore qu’on n’aurait osé l’espérer. Les architectes égyptiens choisissaient pour y creuser les tombeaux des veines de pierre bien en vue, sises assez haut pour ne pas être menacées par l’exhaussement progressif du sol, assez bas pour que le cortège funèbre pût y monter aisément. Tantôt, comme à Siout, à Bershèh, à Thèbes, les hypogées sont dispersés aux divers étages de la montagne : à Svène, comme à Beni-Hassan, ils suivent les ondulations du filon et sont rangés sur une ligne à peu près droite. Le général Grenfell eut bientôt fait d’en ouvrir une dizaine environ, et tout me porte à croire qu’il n’est pas au bout de ses découvertes.
Ils appartiennent à deux époques différentes. LTn seul porte les cartouches de Nofirkeri Papi II de la VIe dynastie; les autres sont des premiers temps de la XIIe. Ils ont tous été préparés pour des princes d’Éléphantine. De même que Minièli, Eschmounéin, Siout, Thèbes, Éléphantine était la capitale d’une principauté féodale, dont le territoire couvrait une partie de la Nubie. Placée qu’elle était sur la frontière, ses chefs comptaient parmi les seigneurs les plus importants de l’Égypte, probablement aussi parmi ceux que les pharaons surveillaient avec le plus de soin. Ils ne devaient
DEUXIÈME RAPPORT SUR LES FOUILLES
être presque toujours que les gouverneurs héréditaires de la marche égyptienne et les commandants de la garnison royale établie à demeure dans leur ville. Leur nécropole donne une haute idée de leur puissance et de leur richesse. Le calcaire de la montagne n’est pas très fin et éclate aisément sous le ciseau. Les tombes ne portent donc que fort peu de sculptures; elles étaient peintes avec soin, et celles d’entre elles qui ont échappé aux moines soutiennent presque la comparaison avec ce que nous avons de mieux à Bershèh et à Béni-Hassan. L'hypogée de la VIe dynastie a une entrée des plus originales. On y pénètre par une baie étroite et haute, coupée en retraite, vers le tiers de sa hauteur, par un linteau carré qui réserve une porte dans la porte même. Un second tombeau avait été creusé sur la gauche, probablement à la même époque, mais, violé bientôt après, il avait été usurpé puis agrandi vers la XIIe dynastie. Le nouveau propriétaire abattit la cloison qui séparait les deux chambres, et obtint de la sorte une salle immense, de forme irrégulière. La partie de droite, qui correspond au tombeau plus ancien, est soutenue par deux rangs de piliers carrés. La partie de gauche est ornée de colonnes rondes, du genre de celles qu’on appelle assez improprement protodoriques, et présente une disposition que je ne me rappelle pas avoir rencontrée ailleurs. La travée centrale, celle qui est dans le prolongement de la porte, ne marche pas de plain-pied jusqu’au fond. L’architecte y a laissé subsister entre les colonnes un seuil de pierre, haut d’environ un mètre, taillé par devant en forme de table, et qui servait probablement à déposer l’offrande funéraire. Au delà s’ouvre une niche, dont la paroi terminale est sculptée de façon à figurer une stèle et porte l’inscription dédicatoire. La décoration paraît n’avoir été jamais achevée. Des traces de peinture et des tableaux sculptés çà et là près de la porte montrent qu’elle ne devait pas être des plus soignées. La tombe violée une seconde fois, on ne sait à quelle date, était vide à l’époque
ET TRAVAUX EXÉCUTÉS EN ÉGYPTE
gréco-romaine. Un entrepreneur de pompes funèbres s’en empara et y établit un dépôt de momies. C’étaient pour la plupart des gens pauvres et de condition médiocre. Leur cercueil était en bois de mauvaise qualité, peint rapidement. Leur mobilier consistait surtout en vases de terre mal cuite et de forme barbare. Leurs stèles sont presque toutes des plaques de grès commun, j’en ai reçu plus d’une trentaine que le général Grenfell avait mises de côté à l’intention du Musée. Elles sont quelques-unes en démotique, les autres en hiéroglyphes de très mauvais style, et on ne saurait les faire remonter plus haut que le i"r siècle après Jésus-Christ. Elles sont presque toutes dédiées à la triade locale, celle dont Khnouphis était le dieu principal et sont intéressantes à ce titre. Les chrétiens brûlèrent une partie des cercueils, brisèrent les autres, dépouillèrent les momies : le sol était couvert d’une couche épaisse d'éclats de bois, de pierres, de poteries, et de débris humains, au moment de la découverte. En dégageantla plate-forme, M. le général Grenfell ht une découverte inattendue. L’escalier qui mène de la plaine au tombeau est d’ordinaire ou détruit , ou comme à Thèbcs et à Béni-Hassan, enseveli et reconnaissable seulement aux rangées parallèles de grosses pierres, qui en marquent le tracé à la surface du sable : à Contra-Syène, il est intact. 11 commence au bas de la pente, à une manière d’estrade, taillée dans le rocher audessus du niveau des plus hautes eaux. Il esta double rampe et monte entre deux murs de pierre sèche. Je ne crois pas que nous ayons là l’escalier primitif, celui de la VIe dynastie ; il avait dû être détruit, au moins en partie, mais le propriétaire d’époque romaine le fit réparer et serrer entre deux murs, pour le protéger contre l’envahissement des sables. On n’avait pas songé à prendre semblable précaution au début, quand il ne servait que rarement, aux jours de fêtes ou d’offrandes pour les morts : on en reconnut la nécessité lorsque le tombeau fut devenu une sorte de fosse commune, où les parents et les prêtres avaient affaire à chaque instant.
DEUXIÈME RAPPORT SUR LES FOUILLES
La plus belle des tombes de la XIIe dynastie appartenait au prince Noubkeouri Nakht. Elle se compose de deux antichambres sans inscription, puis d’un couloir bordé de grandes figures de momies, taillées à même dans le roc et adossées à la montagne. C’est la première fois, à ma connaissance, qu’on observe ce genre de décoration. Il est original et de bon effet, malheureusement tous les visages ont été démolis à coups de pioche ou de marteau, et la ligne d’hiéroglyphes qui descendait le long de chaque gaine a été mutilée. Le couloir même a une chambre plus petite, au fond de laquelle est encastrée une niche en belle pierre fine. Le mort est assis dans le fond, devant une table d’offrandes, et « son fils légitime, son favori » qui l’aime au cours de chaque jour, Ankhou», lui présente le repas traditionnel. Les titres semblent indiquer que son pouvoir s’étendait, non seulement sur Éléphantine et sur Assouân, mais sur El-Kab : c’est là toutefois un point sur lequel je demande à ne pas insister en ce moment. Un autre tombeau, situé plus loin, a sa décoration en plein air, le long de la muraille de rocher dans laquelle on a pratiqué la porte : le mort, debout, appuyé sur son bâton de commandement', reçoit la libation d’eau, la fumée de l’encens, le sacrifice du bœuf et assiste aux travaux des champs. En cherchant bien, on recueillerait aisément dans ces tombeaux, et dans d’autres moins bien conservés, les noms d’une demidouzaine de princes qui ont gouverné le fief de la cataracte, Siranpit, fils de la dame Satethotpit, deux Ankhou, Ati, etc. L’ordre dans lequel ils ont vécu n’est pas facile à établir, non plus que la nature des liens qui les rattachaient les uns aux autres : ils paraissent avoir appartenu à une même famille et s’être succédé sans interruption.
1. C’est cette figure qu’on a prise pour celle d’un homme qui avait eu la jambe cassée et qui s’appuierait sur une béquille. La pose est fréquente dans les tombeaux de toutes les époques; c’est encore celle des surveillants qui dirigent un travail, appuyés sur leur nctboùt.
ET TRAVAUX EXÉCUTÉS EN ÉGYPTE
Leurs tombeaux ont été habités par des moines, et l’un d’eux, celui d'Ati, nous a fourni la seule inscription copte purement historique que j’ai relevée jusqu’à présent. Vers la fin du xi1’ siècle de notre ère, les chrétiens de la Nubie ayant pillé Assouân et envahi le Saïcl à plusieurs reprises, le sultan Saladin expédia contre eux son frère Sliems-ed-Daoulah, qui les repoussa, pénétra dans leur pays et s’empara d’Ibrim, après un siège de trois jours \ Ces événements firent une impression si profonde sur l’esprit du solitaire qui vivait dans l’hypogée d’Ati, qu'il les enregistra tout au long : « Or, au » jour d’aujourd’hui, 22 Tôbé, premier jour de la lune, de » l’ère des Martyrs 889, il arriva, pendant la royauté des » Turcs sur la terre entière cl’Égypte, notre père Amba » Markos étant archevêque de la ville d’Alexandrie, et dans » ces jours d’Amba Théodoros, l’évêque d’ Assouân, les » Turcs vinrent au midi et allèrent jusqu’à Ibrim, et ils la » prirent, le septième jour de Tobé2. » La fin est trop effacée pour qu’on en tire autre chose que des lettres isolées. Le général Grenfell se propose de reprendre prochainement les travaux: je lui souhaite un succès aussi prompt et aussi complet que celui qu’il a remporté dans sa première campagne. J’éprouve un plaisir véritable à le remercier de sa collaboration , et j’ose espérer que son exemple sera suivi par d’autres officiers, pour le plus grand profit de la science.
Avant de quitter la Haute-Égypte, je veux dire quelques mots d’une descente que je fis à El-Agandiyèh. A mi-chemin à peu près entre Edfou et Gebel-Silsilèh, on aperçoit, sur la
1. E. Quatremère, Mémoires géographiques et historiques sur l’Egypte, Paris, 1811, t. n, p. 89-93.
2. Le texte a été publié par Bouriant, Petite Inscription historique en dialecte thèbain, copiée à Assouân, dans le Recueil , t. vu, p. 218. Il avait été recueilli par Nestor Lhôte , et une copie s’en trouve au t. m des Papiers de ce savant, qui sont conservés à la Bibliothèque Nationale.
DEUXIEME RAPPORT SUR LES FOUILLES
rive droite du Nil, les ruines d’une ville antique. Elle est placée comme à chevauchons, sur une sorte d’éperon abrupt que la montagne lance vers le fleuve, et descend rapidement du sommet à la berge. Elle a une enceinte en forme de trapèze, flanquée de tours rondes disposées régulièrement d’espace en espace, et sa silhouette rappelle un château féodal de l’Europe plutôt qu’une ville d’Orient. J’avais toujours été frappé par la singularité de son apparence , mais le manque de loisir m’avait empêché de m’y arrêter. En 1885, je réussis à épargner, sur la traversée de Louxor à Assouân, les quelques heures qui étaient nécessaires. L’accès n’en est point facile. La montagne, qui se décompose chaque année par l’action du soleil, a laissé rouler d’énormes blocs degrés, dont la position sous l’eau est mal connue des pilotes : une manœuvre maladroite pouvait nous jeter contre l’un d’eux et perdre le Menshièh. Après quelques tâtonnements, le réis découvrit un point d’abordage, à quelque distance au sud de la ville. Le sol est pauvre et ne produit que des palmiers et des doums rabougris. Des champs de ricin et de dourah, larges de trente à soixante mètres, verdissent à grand’peine entre le fleuve et le désert. Derrière cette étroite ceinture de végétation, le village d’El-Agandiyèh, qui donne son nom aux ruines, cache ses misérables cahutes de pisé. Une dizaine de chèvres et de moutons, deux ou trois baudets efflanqués pâturaient au hasard le long du rivage. Les gens du pays sont Nubiens d’origine et se rattachent à la grande tribu des Ababdèhs. Le vieillard qui paissait le troupeau laissa ses bêtes à la garde d’une petite fille à moitié nue et nous servit de guide. Le mur d’enceinte et la plupart des tours que j’ai examinées sont construits en deux appareils. A la base, dans les parties exposées au jeu des machines, une maçonnerie en blocs irréguliers, mais disposés par lits presque normaux, de taille assez forte, reliés par un ciment jaunâtre oui il entre de la chaux et du gravier. Au-dessus, du moellon et des galets, mêlés çà et là à de grosses pierres. Les tours
ET TRAVAUX EXÉCUTES EN ÉGYPTE 253
sont rondes ou ovales, en saillie très prononcée sur le front du tracé, assez rapprochées l’une de l'autre et ne dépassent pas de beaucoup la crête du mur. Les créneaux ont disparu, ainsi que les escaliers qui menaient au chemin de ronde, et les gens du voisinage ont fortement endommagé le revêtement de la courtine pour en extraire de la pierre à bâtir. Autant que j’ai pu en juger, l’enceinte avait une largeur moyenne de cinq mètres à la base. Les quartiers les plus proches de la rivière ont beaucoup souffert; les inondations les ont emportés par morceaux et ont fait écrouler plusieurs des pâtés de maisons qu’elles n’atteignaient pas. A mesure qu’on monte, les ruines deviennent plus compactes et le plan s’en dessine mieux. Un lacis de ruelles irrégulières, larges à peine de quelques pieds, deux ou trois carrefours, une seule place oblongue. La pente est tellement raide par endroits que les rues se changent en escaliers et (pie les maisons semblent prêtes à glisser dans le fleuve de moment en moment : la terrasse de l’une est au niveau du rez-de-chaussée de l’autre, et les habitants pouvaient sortir de plain-piedpar les fenêtres du premier étage. Elles sont bâties en briques crues, sur le même modèle que les maisons d’aujourd’hui, pièces sombres, portes et fenêtres étroites, escaliers où une personne peut à peine passer, murs épais pour résister aux attaques des voleurs. A peu près vers le milieu, une église ou un couvent se dresse et domine les masures voisines. La nef est bien conservée et possède son toit, voûté ; les crépis portent quelques traces de peinture et la place de l’autel est encore reconnaissable. Malgré mes recherches, je n’y ai découvert aucune inscription, non plus que dans le reste de la ville. Tout au haut de la colline le mur est presque intact. Une porte, flanquée de deux tours, donne accès sur un chemin encaissé dans les rochers, par lequel on descend, à droite, vers le fleuve, à gauche, vers une vallée aride qui se dirige à l’intérieur. Une sorte de crête décharnée va rejoindre en s’abaissant d’autres collines situées à l’est, dans le désert. La
DEUXIÈME RAPPORT SUR LES FOUILLES
position était des plus fortes : on n’y trouve pourtant aucun débris d'époque pharaonique, ni même d’époque impériale. L’appareil des murs et des maisons est postérieur à la période byzantine, et n’a été en usage qu’un siècle ou deux après la conquête arabe. D’autre part, le site ne renferme point de mosquée et ne montre aucun vestige de tombes musulmanes. Il ny avait là qu’un village dans l’antiquité, probablement cette localité de Thmouis ou de Toum, que les itinéraires romains mentionnent entre Apollonopolis Magna et Silsilis, sur la rive droite du Nil. Elle ne prit de l’importance que vers la fin de la domination romaine, quand les incursions des Blemmyes puis des Nubiens forcèrent les officiers de l'empereur à occuper des points qu’on n’avait point songé à fortifier jusqu’alors. Son plus grand développement doit dater des siècles qui suivirent l’expédition d’Amr ben el-As. Les rois chrétiens de la Nubie, sans cesse en lutte avec la garnison d’Assouân. entretenaient des rapports perpétuels avec leurs coreligionnaires du Sald et trouvaient un appui auprès d’eux dans leurs incursions en territoire musulman. Toum était admirablement placée pour leur servir de poste avancé, et même pour devenir, à l’occasion, un nid de pirates. Elle commandait les débouchés du Gebel Silsilèh, et tous les bateaux qui circulaient entre les deux grandes villes d'Esnèh et d’Assouân étaient obligés de passer sous ses murs. La tentation de les piller ou de prélever sur eux un droit de péage devait être forte, et ses habitants durent y céder souvent. Je pense qu’elle fut détruite entre le ixe et le xie siècle de notre ère, pendant une révolte des chrétiens de la Haute- Égypte. La population, massacrée ou déportée tout entière, ne fut jamais remplacée, et les ruines, abandonnées à elles-mêmes, sont restées à peu près ce qu’elles étaient au moment de la catastrophe.
ET TRAVAUX EXÉCUTÉS EN ÉGYPTE