IV. — Les Momies royales
Ce rapport serait incomplet, si je ne joignais au récit des opérations entreprises dans les ruines, le compte rendu de celles qui ont eu lieu dans l’enceinte du Musée. J’ai raconté ailleurs comment les momies royales de Déir el-Baharî avaient été découvertes b Arrivées à Boulaq, il fallut d’abord les loger convenablement. Le ministre des travaux publics, S. E. Ismail Pacha Eyoub, leur construisit, en 1881, à la demande de notre confrère Rousseau-Pacha, qui était alors sous-secrétaire d’État, la salle où elles reposent encore aujourd’hui. Son successeur au ministère, Mahmoud Pacha
qui m’obligèrent à me contenter du budget le plus restreint dont le service des fouilles ait jamais disposé. Le train de wagonnets acheté avant mon départ a été employé depuis par M. Grébaut à Louxor, à Déir el-Bahari, à Médinét-Habou, et n’a pas peu contribué à la rapidité des déblayements.
1. Les fouilles du Sphinx dévièrent après mon départ. M. Grébaut les abandonna, après avoir remis au jour les murs explorés par Mariette en décembre 1888, quelques semaines avant sa mort. Le problème demeure donc tel que je l’ai laissé.
2. Rapport sur la trouvaille de Déir el-Baharî, dans le Bulletin de l'Institut Égyptien , 1881, p. 129-169.
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Fehmy, leur donna, en 1882, douze vitrines pour préserver les principales du contact immédiat de l’air. Puis ce fut notre confrère, M. Scott Moncrieff, qui ouvrit les crédits nécessaires pour boiser en partie les murs auxquels elles étaient adossées. Tout cela ne s’était pas accompli sans de longs retards dont elles avaient souffert. Dès les premières semaines de leur séjour à Boulaq, le conservateur-adjoint du Musée, M. Émile Brugsch, n’avait pu résister au désir de voir face à face l'un au moins des souverains dont il avait la garde, et avait démailloté, sans ordre et pendant mon absence, la momie de Thoutmosis III ; elle avait été déjà fouillée par les Arabes et la face en était défigurée. Vers le mois de septembre de l’an dernier, une seconde momie, celle de la reine Nofritari probablement, que sa mauvaise odeur m’avait obligé à reléguer dans les magasins du Musée, fut ouverte par M. Brugsch pendant mon absence, et le corps enterré provisoirement: il menaçait de tomber en putréfaction au contact de l’air1. D’autres momies, celle de Soqnounrî, celle d’un prince anonyme enfermé dans une gaine blanche, commençaient à exhaler des senteurs étranges et menaçaient dose décomposer. Ces accidents divers et l’impossibilité où je me trouvais de les prévenir me décidèrent enfin à faire moi-même, avec soin et à loisir, ce qui avait été fait jusqu’alors rapidement et sans précautions suffisantes. S. A. le Khédive désirait depuis longtemps savoir si c’était bien Ramsès II lui-même que nous avions dans le cercueil qui portait le nom du conquérant. Ramsès II fut le premier des pharaons qu’on dépouilla de ses bandelettes, en présence de son lointain successeur. Les péripéties de l’opération sont racontées en détail dans le procès-verbal suivant, que S. A. le Khédive a bien voulu signer dans l’intérêt de la science.
1. Le séjour clans le sable et dans la terre sèche arrêta, comme je m’y attendais, ce commencement de putréfaction : il fut déterré, après mon départ, et réintégré dans les salles du Musée.
DEUXIÈME RAPPORT SUR LES FOUILLES
L’an mdccclxxxvi et le 1er juin, correspondant au vingthuit de chaaban 1303 de l’Hégire, à neuf heures du matin,
Par ordre et en présence de Son Altesse Mohammed- Pacha Thewfik, Khédive d’Égypte,
Et en présence de Leurs Excellences Mouktar-Pacha Ghazi, haut-commissaire de Sa Hautesse le Sultan, Henry Drummond Wolf, haut-commissaire de Sa Majesté Britannique, Nubar-Pacha, président du Conseil des ministres, Abd-el-Kader-Pacha Hilmy, ministre de l’Intérieur, Moustapha-Pacha Fehmv, ministre des Finances, Abdourraliman- Paclia Rouchdy, ministre des Travaux publics et de l’Instruction publique, Hitrowo, agent et consul général de Russie, Khaïri-Pacha, directeur de la Maièh de S. A. le Khédive, Zoulfikar-Pacha, grand-maître des cérémonies de S. A. le Khédive, Salem-Pacha, médecin de S. A. le Khédive, Abdallah-Bey Fawzy, et Ahmed-Bey Hamdy, aides de camp de S. A. le Khédive, Chouki-Bey, Daninos-Bey, Takla-Bey, Walpole, Abaza ;
Par les soins de MM. Gaston Maspero, directeur général des fouilles et antiquités de l’Égypte, Émile Brugsch-Bev, conservateur, et Urbain Bouriant, conservateur adjoint du Musée de Boulaq, il a été procédé, dans la salle dite des Momies royales, au dépouillement des deux momies qui portent au catalogue imprimé les nos 5229 et 5233 et proviennent de Déir-el-Bahari.
La momie n° 5233, extraite la première de sa cage en verre, est celle de Ramsès II Sésostris, comme en font foi les procèsverbaux des années AT et XYI du grand prêtre d’Amon Hrihor-Siamoun, X du grand prêtre d’Amon PinotmouIer, tracés sur un premier linceul à l’endroit de la poitrine. La présence de cette dernière inscription une fois constatée par S. A. le Khédive et par les hautes personnes réunies dans la salle, la première enveloppe fut enlevée, et l’on découvrit successivement une bande d’étoffe large d’environ 0m20, enroulée autour du corps, puis un second linceul cousu et
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maintenu d’espace par des bandes étroites, puis deux épaisseurs de bandelettes et une pièce de toile fine tendue de la tête aux pieds. Une image de la déesse Nouit, d’environ un mètre, y est dessinée en couleur rouge et noire, ainsi que le prescrivait le Rituel ; le profil de la déesse rappelle, à s’y méprendre, le profil pur et délicat de Séti Ier, tel que nous le font connaître les bas-reliefs de Tlièbes et d’Abydos. Une bande nouvelle était placée sous cette amulette, puis une couche de pièces de toile, pliées en carré et maculées par la matière bitumineuse dont les embaumeurs s’étaient servis. Cette dernière enveloppe écartée, Ramsès II apparut. Il est grand, bien conformé, parfaitement symétrique 1 . La tête est allongée, petite par rapport au corps. Le sommet du crâne est entièrement dénudé. Les cheveux, rares sur les tempes, s’épaississent à la nuque et forment de véritables mèches lisses et droites, d’environ 0m05 de longueur : blancs au moment de la mort, ils ont été teints en jaune clair par les parfums. Le front est bas, étroit, l’arcade sourcilière saillante, l’œil petit, le nez long, mince, busqué comme le nez des Bourbons, légèrement écrasé au bout par la pression du maillot, la tempe creuse, la pommette proéminente, l’oreille ronde, écartée de la tête, la mâchoire forte et puissante, le menton très long. La bouche, largement fendue, est bordée de lèvres épaisses et charnues; elle était remplie d’une pâte noirâtre, dont une partie, détachée au ciseau, a laissé entrevoir quelques dents très usées et très friables, mais blanches et bien entretenues. La moustache et la barbe, peu fournies et rasées avec soin pendant la vie, avaient cru au cours de la dernière maladie ou après la mort ; les poils, blancs comme ceux de la chevelure, mais rudes et hérissés, ont une longeur de 2 ou 3 millimètres. La peau est d’un jaune terreux, plaquée de noir. En résumé, le masque de la momie donne très
1. Même après le tassement des vertèbres et la rétraction produite par la momification, il mesure encore lm72.
DEUXIÈME RAPPORT SUR LES FOUILLES
suffisamment l’idée de ce qu’était le masque du roi vivant : une expression peu intelligente, peut-être légèrement bestiale, mais de la fierté, de l’obstination et un air de majesté souveraine qui perce encore sous l’appareil de l’embaumement. Le reste du corps n’est pas moins bien conservé que la tête, mais la réduction des chairs en a modifié plus profondément l’aspect extérieur. Le cou n’a plus que le diamètre de la colonne vertébrale. La poitrine est ample, les épaules sont hautes, les bras croisés sur la poitrine, les mains fines et rougies de henné, les ongles très beaux, taillés à la hauteur delà chair et soignés comme ceux d’une petite maîtresse; la plaie par laquelle les embaumeurs avaient ôté les viscères s’ouvre béante au flanc gauche. Les parties génitales ont été enlevées à l’aide d’un instrument tranchant, et probablement, selon un usage assez répandu, ensevelies à part dans le creux d’un Osiris en bois. Les cuisses et les jambes sont décharnées, les pieds longs, minces, un peu plats, frottés de henné comme les mains. Les os sont faibles et fragiles, les muscles sont atrophiés par dégénérescence sénile : on sait, en effet, que Ramsès II régna nombre d’années avec son père Séti Ier, soixante-sept ans seul, et dut mourir presque centenaire.
Le dépouillement de la momie de Ramsès II n’avait pas exigé plus d’un quart d’heure. Après un repos de quelques instants, vers dix heures moins dix minutes, la momie n° 5229 fut retirée à son tour de la cage en verre. Elle avait été trouvée dans le grand sarcophage n° 5247, ainsi qu’une autre momie sale et déguenillée. Comme le sarcophage porte le nom de Nofritari, femme du roi Ahmos Ier de la XVIIIe dynastie, on en avait conclu que la momie n° 5229 était celle de cette reine. L’autre momie aurait appartenu à une princesse encore inconnue, et aurait été placée à côté de Nofritari par les prêtres chargés de cacher les cercueils royaux dans le trou de Déir el-Bahari. Reléguée aux magasins du Musée, elle acheva de s’y corrompre et répandit bientôt une telle odeur qu’il devint nécessaire de s’en débar-
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rasser. Ou l’ouvrit donc et on reconnut qu’elle était emmaillotée avec soin, mais le cadavre fut à peine exposé à l’air qu’il tomba littéralement en putréfaction et il se mit à en suinter un pus noirâtre d’une puanteur insupportable. On constata que c’était une femme d’âge muret de taille moyenne, appartenant à la race blanche \ Les bandelettes n’avaient aucune trace d’écriture, mais un lambeau d’étoffe, découvert dans le sarcophage n° 5247, portait une scène d’adoration du roi Ramsès 111 à deux formes d’Amon. Une courte légende, mi-partie en hiéroglyphes cursifs, mi-partie en hiératique, nous apprit que le linge ainsi décoré était un don du chef blanchisseur de la maison royale, et on pensa que la momie anonyme était d’une des nombreuses sœurs, femmes ou filles de Ramsès III.
La momie n° 5229 était enveloppée proprement d’une toile de couleur orange, fixée par des bandelettes de toile ordinaire. Elle ne portait aucune inscription apparente; on voyait seulement autour de la tête un bandeau couvert de figures mystiques. AI . Maspero rappela â S. A. le Khédive que Nofritari est représentée peinteen noir dans certains tableaux, mais que d’autres monuments lui attribuent le teint jaune et les cheveux lisses des femmes égyptiennes. De là des discussions interminables entre les Égyptologues, les uns prétendant que la reine était une négresse, les autres aff irmant que la couleur noire de son visage et de son corps était une simple fiction des prêtres: son culte, très répandu à Thèbes, en faisait une forme d’Hathor, la déesse noire, la déesse de la mort et des ténèbres. L’ouverture de la momie n° 5229 allait probablement résoudre à tout jamais ce problème d’histoire. La toile d’orange détachée, on aperçut, sur le linceul en toile blanche qui venait immédiatementau-dessous, une inscription en quatre lignes : « L’an XIII et le second mois de Shomou, le 28, ce jour-là, le premier prophète d’Amon, roi des dieux,