CONSERVATION, EXPOSITION
Dorée des lirres et dart^ de« bibliothèqnes. — Rome, Alexandrie et la
NalioBale. — Commeat s^estconser^ Homère. — Procédés chimiquei et
procédés moraux de perpétuer la peasée huinaioe. Les Ri'serves.
La beauté de lire. — Belles reliures, beaux décors. — La Natiooaie
d'Alger. — Les jardins de lecture. — Vieux châteaux et musées. Les Expositions tem(>oraires.
Abus des consultations de pièces rares. — De même qa'on ne montre les
reliques qu'à certaines fêtes, il y aurait un moyen de ne montrer certains
lirres qu*en certaines occasions.
La concentration des Trésors de l'Antiquité à Alexandrie assura leur perte. Un tel dang'er n'est plus à craindre, si ce n'est en France. C'est en elFetà Paris que TËtata jugé prudent de réunir tout ce qui constitue la richesse intelleduelle de la France. Il est vrai qu'une loi assure le dépôt légal en deux exemplaires des publications françaises, mais par prudence toujours, ces deux exemplaires vont à Paris, l'un à la Nationale et l'autre à Sainte-Geneviève, parfois à l'Arsenal ou la Maza- TÎne. L'Angleterre qui a le dépôt légal en 5 exemplaires en garde un au British et expédie les autres à Dublin, Edimbourg, Oxfopd et Cambridge, ces deux dernières villes particulièrement précieuses en ce qu'elles ont moins de chance d'attirer les sultans Omar, ou si Omar est, comme on le dit, innocent, parlons des Allemands à Strasbourg et de la Commune à Paris. L'Allemagne a une vingtaine de grandes biblipthèques, l'Amérique est en train d'en avoir 4oo, Boston, New- York, Harvard rivalisent avec la ville du dépôt légal, qui n'est pas une très grmnde ville : Washington.
La conservation est donc assez mal assurée en France pour les livres rares. Pour les livres courants, à grand nombre d'exemplaires, que restera-t-il d'eux? La Nationale seule en farde un.
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Que rimprimcrie ait aidé à la di£Fusion des livres, voilà qui semble hors de conteste. Je crois que Ton ne se doute pas à quel point c'est vrai, et comme c'est loin d'être fini d'inventer, rimprimerie! La machine à écrire qui se transforme insensiblement en machine sténographique d'une part, en machine ^ imprimer de l'autre, qui d'ici moins d'un demi-siècle livrer^' des pages imprimées à mille, le temps qu'on dicte, au prix peu près du papier, me paraît devoir ouvrir une ère aussi non velle que fit l'invention de Gutenberg*.
Mais la diffusion n'assure pas d'emblée la conservation. Non il ne faut pas croire cela. Ainsi que le nom d'une noble famill est mieux assuré par un gros garçon bien bâti que par on demi-douzaine de fillasses mal venues, nous voyons que sont les plus rares ouvrages^ ceux tirés à petit nombre, qui^ entreprennent le voyage aux siècles futurs, cJors que la plèbe qui pullule autour de nous disparaît, et il n*j en a plus.
Où les petits oiseaux se cachent-ils pour mourir ? Où vont tous les tableaux des Expositions? Où vont les prospectus et les journaux du jour? Quoi, Petit Journal, tu tires à plus de cent mille, et quand on te demande le numéro de l'an passé, tu ne peux que répondre : (( Allez à la Bibliothèque Nationale ! 9
Songez qu*il reste 3 exemplaires de la Bible Mazarine... II y a des auteurs anciens dont on a autant de manuscrits. La liste des livres disparus est assez longue. Un érudit est si content de trouver un unique exemplaire, de signaler un livre que nul ne connaissait I
Ainsi, tandis qu'FIomère, qui a près de S.ooo ans, parvenait jusqu'à nous, on compte ce qui reste, des succès du xv* siècle.
Si nous feuilletons le catalogue des Incunables de France de M'*o Pellechet, nous voyons que le nombre des exemplaires connus des livres imprimés au xv« siècle n'est guères plus grand que si l'imprimerie n'avait pas existé. Au hasard :
N* 35i3. Chapelet de Jésus i ex, Paris. B.N.
35i4. — de virginité., a ex. Paris. B.N. iocomplets tous deux. 35i5. — — I ex. Paris. B.N.
35 1 6. — des vertus ... i ex. Paris. Arsenal.
3517. — — I ex. Paris. B.N.
35 18. — — I ex. Rouen.
3519. Cbappuzot. Passio Christi. i ex. Paris.
Et nous continuons Iu8qu*au n* 3538 avant d'en trouver un en plusieurs «xemplaires, passant les œuvres d'Alain Chartier, dont 5 oavraf^s imprimés et 7 éditions laissent juste, hors la Nationale, 3 volumes, et du même ouvrage.
Nous n'avons pas plus tard de contrôle si précis. Dès le
n* siècle les exemplaires imprimés sont si nombreux qu'on î les compte pas. Comme on ne les compte pas, on ne sait imbien il y en a et s'il j en a. On commence à publier les atalog'ues des gprandes bibliothèques. On peut les comparer IX bibliojipaphies qui ont été très fouillées, comme celles de abelais, Montaigne, Corneille, Voltaire, et on verra, pour la triode qui va du xvi^ siècle à la Révolution, que bon nombre 'ouvrafi^es, peut-être un quart, ont disparu totalement, — du loins peutron hardiment dire un quart, tant d'après le nombre e découvertes qu'on fait que d'après les signalés dont la trace si perdue. Un quart sans doute existe, sans valeur ni intérêt, ans une trentaine de bibliothèques connues, et s'élimine doucenent des librairies et des quais, mais une bonne moitié, certes, l'existé plus réellement qu'en un seul exemplaire connu. Cela le veut pas dire qu'il n'y en ait pas un autre, dix autres, sans k'aleur commerciale le plus souvent, parfois avec une valeur Lrès grande, n'importe! — On ne pourrait trouver celui dont on a besoin. Le libraire même qui l'a, sans le savoir, dans sa boîte k cinq sous vous demanderait vingt francs pour le trouver sur demande. A mesure que ces livres se feront vieux, uniques, ils échoueront fatalement à quelque grande bibliothèque. En France, c'est toujours à la Nationale. Et voilà comment on arrive à se demander si la conservation des livres a fait de grands progrès depuis l'imprimerie. Même en laissant de côté la qualité du papyrus ou du vélin, on voit qu'insensiblement toute la littérature converge vers quelque centre d'érudition, de débauche, de richesse, une ville-lumière qui attire les Barbares et qu'on nomme Alexandrie ou Paris, selon les temps.
C'est depuis la Révolution que l'abondance de l'imprimerie, — abondance intermédiaire — se fait telle que le problème de trouver devient aussi important que celui de conserver. La Révolution entasse dans Paris 1.800.000 volumes, le résidu des bibliothèques ecclésiastiques, de celles des émigrés, des instituts de sciences, d'art, de lettres;... onze cents bibliothèques! Paris compte onze dépôts de livres en l'An IL Celui de Saint-Louis-la-Culture a 600.000 volumes. Tout cela se répartit. Tout ne va pas à la Nationale. L'École des Mines, l'École des Ponts-et-Chaussées, l'École centrale de Travaux publics, devenue École Polytechnique conservent de belles reliures provenant de ces dépôts. Mais tout est réuni dans le ^nd foyer : Paris.
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Ce fover a été plusieurs fois allumé ; le Louvre, le Palais de Justice se sont allégés de leurs livres.
Mais Teffet destructeur de la Révolution n'a pas été en somme de faire disparaître les vieux livres. Les onze cents bibliothèques râtlées nous sont-elles mieux parvenues que si elles étaient restées éparses ? Je ne sais, mais en accablant les bibliothèques et notamment la Nationale sous le poids de ces trésors, ils les fourraient dans une sorte d'armure fj^thique, splendeur sous laquelle on ne peut remuer.
Le siècle s'est passé à se reconnaître dans ces richesses. L'esprit des bibliothécaires s*est tourné de plus en plus vers le passé, et petit à petit les périodes contemp<M*aines ont semblé indiprues de leur soin.
Il sufiit do parcourir nos vieux catalogues pour voir que les bibliothécaires des xvii" et xvin^ siècles s'occupaient largement de leur époque ! Les livres de science étaient ardemment recherchés, classes méthodiquement. Il n'y avait pas que des bénédictins et des gentilshommes daos les bibliothèques. L'érudition faisait une large place aux sciences. Ces sciences ne s'étaient pas encore ti'ès divisées et la théologie j avait une grande place ; mais il eût semblé d'une grande absurdité de faire de l'étude du moyen âge la seule instruction apte à faire un bibliothécaire, et les ambassadeurs et voyageurs officiels semblaient avoir pour mission principale d'envover au Rov des livres orientaux, des peaux pour reliure et des plantes inconnuas.
C'est du XI x<^ siècle et à cause môme de la richesse exagérée en livres anciens que date Taccaparement des bibliothèques par les vieilleries. Revanche dos couvents. Leurs vieux livras dispersés sont venus encombrer les dép6Ls qui devaient se consacrer à la science nouvelle. Que de fois on a dît que l'esprit universitaire prolongeait Tesprit jésuitique ! C'est une vérité incontestable que nos bibliothèques ont prolongé celles des Bénédictins. Saint-Gcrmain-des-Prés n'a pas transporté que ses livres dans les dé|)ùts de la Nation, il y, a avec eux, transporté son esprit.
La Nationale plie encore sous le poids du cadeau que lui fit la Révolution. Ce n'est que depuis dix ans qu'on peut considérer comme classé et rangé le legs du xvin" siècle I Et encore que de réserves il y aurait k faire 1
Le dépôt légal n'a apporté qu'une part de la production du xix® siècle.
Une petite partie de l'œnTre française de ce temps a été sauvée par l'Angleterre, riche non seulement au British, maïs dans les bibliothèques particulières, en publications françaises de la Réyolution et des deux Empires.
Je pense bien que la Nationale possède les neuf- dixièmes des volumes notoires parus en France. Mais si l'on descend aux périodiques, aux brochures, à tout ce qui ne rentre pas dans la surveillance exercée par les catalogues de libraires et les demandes du public, je crois être bien au-dessous de la vérité en évaluant à un tiers ce qui s'est perdu. Et un second tiers sauvé ne l'est qu'en unique exemplaire. Et le reste a peu de chance de se retrouver à Tétranger, dans des li))rairies ou bibliothèques particulières, — ou d'autres bibliothèques dû Paris, qui courent les mêmes risques que la Nationale.
Situation tout à fait analogue à celle qui avait centralisé tant de manuscrits à la Bibliothèque d'Alexandrie, et il no sert de rien qu*il y ait eu des milliers de copies (copy veut dire exemplaire en ang-lais). Plus il j a de copies et moins on en conserve. Sans doute nous avons ce que l'on ose nommer l'exemplaire de luxe. M. Octave Uzanne s'élevait dernièrement à propos de h guerre des livres en Angleterre contre l'avilissement des livres. Si le prix des livres indiquait leur valeur de texte ou seulement artistique, cette thèse aurait quelque vraisemblance. Hélas ! le prix n'indique même pas la valeur du papier. Les couchés de nos cent francs l'exemplaire, que dureront-ils ?
Cependant le dépôt et les dons assurent les livres de luxe à un nombre assez grand de bibliothèques ; il y a des chances sérieuses que se conservent les niaiseries que M. Conquet éditait, ce qui ne donnera pas une haute idée de notre art. Ah! la triste sélection que celle du luxe des livres! Je ne parle pas des rééditions de chefs-d'œuvre... Elles ne sont que plus laides que l'édition courante. Mais les œuvres originales! Il semble que les bibliophiles n'en trouvent jamais d'assez sotte, car on les fait exprès peureux, vraiment; et pour que ce soit pire, on ajoute des gravures.
La Bibliothèque d'Alexandrie a peut-être vécu mille ans. Si une partie en fut détruite au iv* siècle par les chrétiens, une autre au IX* par les Turcs (il paraît aujourd'hui qu'Omar n'y est pour rien), il semble qu'elle est surtout morte d'abandon. L'abandon est le grand destructeur. Rome avaitauiv® siècle 28 bibliothèques publiques. Qu'en reste-t-il aujourd'hui? M. Delisle a reconstitué dans une sorte de roman documentaire les biblio>
thèques de Charlemagne, de Charles V, de la Sorbonne, etc. Pas grand'chose ne nous reste de tout cela. Mais rancieone Sorbonne prêtait libéralement. Elle prêtait à rétranger,etpoar des années. Les livres si précieux, si rares, se perdaieatrils parfois. . . ? Au moins, ayant été lus, ils n'étaient pas complètement perdus.
Quel est donc le vrai moyen de conserver la pensée?
II y en a un que nous n avons pas inventé, que l'humamté pratique depuis assez long'temps, c'est la mémoire.
£t si je me suis trompé dans ces calculs, je dirais : supposez qu'il en est ainsi, car ce n'est qu'une fable, une fable^ avec moralité.
MORALITÉ : les livres sont faits pour être lus.
Or, il y aura la machine qui imprime tandis qu'on parle, et peut-être des machines qui feront parler beaucoup plus vite que les femmes les plus bavardes quand elles n'ont rien à dire, mais avant la machine à sténog'raphier et la machine à imprimer, il y avait la machine à écrire, et on composait l'imprimerie en mettant un à un des petits morceaux de plomb dans des casiers. Et avant donc ! C était bien plus long que tout cela : il fallait copier à la main. Comme celui qui n'a pas de quoi se payer une dactyle, il fallait soi-même tracer sur du papier des dessins signiHant des sons. On voyait des érudits copier euxmêmes, trois fois, ({uatre fois la même chose, et l'industrie des plumes était si peu développée qu'il fallait tremper chaque minute sa plume dans un encrier...
Et avant c'était bien plus difficile que cela, car on ne savait pas écrire du tout.
Et avant, c'étiiit encore bien plus incommode, car on ne savait poi^t parler.
Eh! bien! Des animaux, qui ne savent point parler, ont conservé des instincts magnifiques provenant d'époques où l'homme peut-être n'existait pas. Il nous reste des légendes^ des religions, des traditions du temps où l'on ne savait pas écrire, je crois même bien qu'il y a des chansons !
Et cela s'est conservé d'âge en âge...
C'est en se répétant de bouche en bouche que les Védas et d'Homère sont venus jusqu'à nous. Quand on a cessé de les apprendre on les a recopiés. Papyrus, parchemin, vélin, what-
mana, ou papier de bois, ou la parole... Qu'est-ce qui reste le plus longtemps?
Si ceux qui chantaient les admirables poèmes avaient été cuirassésy casqués et bardés d'acier, les vers qu'ils répétaient n'en auraient eu ni plus ni moins de chance de parvenir jusqu'à nous. Ainsi les statues d*or inaltérables sont perdues et leurs répliques eu terre grossière nous sont parvenues. Le nez de Louis XIV sera connu par le sou qu'on jetait aux passants alors que, de sa statue colossale, il ne reste qu'un pied, une main et un bâton.
Vitruve recommandait d'exposer les bibliothèques au Levant, car le soleil du matin éloigne les vers. Sage précaution. Elle n*a pas prolongé d'une heure la durée du Serapéum. Nous avons vu de savants concours pour la conservation des livres ; le passage k l'étuvo à plus de cent degrés est vraiment une précaution indispensable, et il conviendrait d'ébouillanter de temps à autre les livres si la chaleur ne les décollait pas... L'aldéhjde formique est d'un excellent usage. Tout cela certes est très pratique. Mais ce n'est pas économique. D'ailleurs on reconnut que les plus grands ennemis dos livres ne sont ni les rats, ni les vers, ni les champignons, ce sont les lecteurs. Un bon conservateur des manuscrits, nous en connaissons quelques-uns, est plus énergique que l'aldéhyde formique, plus chaud que Tétuve à cent degrés. Il apprend à l'Univers, en des Catalogues exacts, qu'il a vu des merveilles, que nul désormais n'aura droit de contempler. La description qu'il en fit page tant du Catalogue tant de la collection X section Y du fonds Z, est définitive. Le livre fut vu par lui définitivement. Il est catalogué, cela ne suffit-il pas?
Et maintenant, tel que la momie d'un roi d'Egypte, le précieux livre, dans son sarcophage, attend l'heure du vol ou de la destruction.
Doutez- vous vraiment qu'elle viendra ?
Les poèmes héroïques se transmettaient de bouche en bouche.
Rien n'a changé. C'est en se répétant, en se rééditant^ que se conservent aujourd'hui les œuvres dignes d'être gardées. Si les auteurs les plus récents, les gros tirages n'avaient laissé au monde que les exemplaires de la première édition, l'imprimerie aurait fait grand tort à la littérature. Car je vois bien des chefs-d'œuvre dont on conserve deux ou trois exemplaires, mais le papier en est tel qu'ils sont destinés à périr prompte-
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ment. Dans quelques siècles il ne restera plus, authentique, un roman de Halzac, un poème d'Hug^o I Seulement on les réédite.
Vivre, survivre, pour un livre, c'est être lu, répété, réédité; Il semble que La Palicc professe ici. Mais un cours de M. de La Palice ne nuirait pas aux bibliothécaires. Car nous ha voyons tous occupés à tuer les livres, à les détruire , et le {dos drùle est qu'ils croient les conserver ! Les tuer, oui, à petit feu. Les tuer dans des armoires où ils ne profitent ni aux vers, ni aux rats, ni aux (s^ens. Les réserver pour l'incendie, la lance des pompiers, les bombes de Tutranger ou les mains dei voleurs ?
Sans doute vivre et bien vivre ne veut pas dire c faire la vie», et il y a des façons d'user qui usent trop. L'on peut approuver un refus qui, pour une reproduction médiocre, refuse un oriçinal, mais offre une bonne copie, meilleure que celle qu'oo veut faire. Mais il faut s'habituer à penser qu'est périssablei tôt ou tard, le plus précieux des documents, et seule est susceptible de se perpétuer l'humble reproduction qu'on en fait.
Il n'en est pas des livres autrement que de nous, que des traitements savants et une vie étriquée peuvent prolonger UB peu, mais qu'une femme féconde prolonge beaucoup mieux.
Réserves.
Dans ce livre, consacré à la plus grande gloire du vulgaire, du neuf et de l'éphémère, je voudrais cependant faire quelques restrictions, et dire qu'il y a de belles choses à conserver.
11 y a môme des bibliothèques, dites publiques, qui devraient cesser de l'être si le public y venait !
L'Arsenal a peut-être déjà un peu perdu depuis que M. de Hcredia ne répand plus sur les meubles et boiseries vénérables, l'air affable qu'ajoute une présence artiste. Cependant, quand l'Etat laisserait autour de l'âtre où le bois brûle en chantant, des lecteurs disposer les fauteuilsà leur guise, quandil j aurait une tache de silence érudit, en plein Paris moderne, il n'y aurait rien là que de réconfortant.
Il nous faut des réserves.
L'abominable Amérique en a gardé; des plaques de terre vierge y demeurent, témoins de la terre ancienne dans le monde transformé. Mettons que c'est pour mesurer rocuvrv accomplie... Noble orgueil, qui laisse des semences intactes de l'espèce primitive, la réserve, peut-être un jour nécessaire pour revivifier les épuisés.
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Aussi ne touchons pas à nos précieuses reliques. Nous ne prêchons nullement le mépris du passé lorsque nous voudrions que le neuf s'en dég^g'e. Loin de là» nous demandons que les bibliothèques libres, modernes, publiques, ouvertes à tout venant, aux tètes légères comme aux mains sales, soient nettement détachées des salons genre ancien. On n'élève pas les jeanes dans les maisons de retraite. Au passé le silence, la paix, la longue durée et mèmeréloignement ; que les meubles anciens entourent les livres anciens et que les serviteurs aient tout des barbes blanches I Nous jetons de jeunes chartistes âpres sur les vieilleries précieuses. Les vieux livres devraient être la retraite des bibliothécaires 1
Le transfert des œuvres d'art dans les musées est, certes, un des plus grands vandalismes qu'on connaisse, après leur restauration. Cependant ce fut parfois pour leur sauver la vie.
Le livre précieux n'a pas les scrupules d'une sculpture. Le soleil du pajs n'a pas été complice et le copiste ou le prote travailla à la lampe. C'est à la lampe qu'on le lira.
Je ne veux pas dire qu'on lise aussi bien n'importe où... On pevt cependant transporter bors des pays dangereux de beaux livres uniques. Le soleil des tropiques, les termites, une faune plus riche que la nôtre, des cyclones et tornades et autres faibtaisies de la nature cbaude justifieraient quelques rafles de paperasses et oUes fragiles. L'Ecole d'Extrême-Orient a donné le bon exemple en priant la Nationale de lui garder ses livres trop menacés à Hanof .
Et même en France ! M. Delisle, qui a tant fait pour rappeler la province au culte de ses manuscrits, et a posé le juste principe de ne pas enchérir au nom de la Nationale toutes les fois qu'une commune montrait quelque souci d'acquérir tel ouvrage la concernant, a lui-même emporté et sauvé bien des trésors locaux.
Si nous aimons le passé, respectons dans le moderne le passé futur.
Mais s'il en est pour qui lire ici ou là importe peu, qui se trouvent même bien « en classe », dans nos bibliothèques qui ne cessent d'être noires et sales que pour être d'un luxe bête, — les murs tristes du collège ou un luxe de brasserie, — j'aime mieux, quant à moi, lire dans un beau décor que dans une belle reliure. La reliure de moi-même m'importe avant Unile autre.
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Dans certaines villes du Nord, Danemark, Allemagne, on a, me dit-on, créé des livres de jardin. Nourrices, bonnes d'enfant, enfants, parents, vieillards et militaires, même, peuvent, au kiosque voisin, emprunter quelques livres qu'ils rendent en s'en allant. Ah ! tout l'argent que coûta le coin des Poètes au Luxeml)our£^ ! Quelles belles éditions on eût distribuées avec les plâtres de tous ces bonshommes inaugurés, sans oublier la mère Sixml, svmbole du grand Art et des vertus domestiques 1
La Nationale d'Alger est belle comme un jardin. Voilé, je crois, la plus belle des bibliotlièques. Il n'y manque que des livres, mais elles a des faïences, un jet d*eau, des plantes vertes, elle a au-dessus de la cour un ciel bleu qui vaut tout. Le conscr>'atcur des manuscrits porte un turban, et non le costume de bibliothécaire que dessina David après celui des croque-morts. Les petites tables éparses entre les colonnes mauresques n'oilrent que quelques places, mais ce sont des plar.cs iioiireuscs, il ne peut dune se faire qu'il y en ait beaucoup.
Tout en haut, les terrasses dominent la Kasbah, qui semble donner droit sur la mer. J'ai dit, je crois, qu'il n'y avait pas beaucoup délivres. Mais on peut apporter les siens. Nos sales municipales ne prêtent qu'à domicile. Ici Allah lui-même vous prête un domicile. La cour bien close, et blanche. Lo ciel dur au-dessus. Un grand silence ardent.
Or, maintenant, la République achète de vieux châteaux, s'offre Azay-le-Rideau, Maisons-Laffîtte, le Palais des papes. On s'épuise à chercher des reconstitutions, décors et mobiliers. Hélas ! la joie magnifique de l'arrangeur n'aura d'autre lendemain que la joie identique d'un autre, qui, pour se réjouir d'arranger à son tour, devra tout d'abord déranger. Car l'on ne compte pas la marche du troupeau d'éreintés,des secoués de l'auto, des courbés de la bécane qu'un guide harcèle et pousse dans les salles désertes sans leur laisser le temps de paître.
Quand réclam era-t-on dans les châteaux de France, et même dans les musées, le droit de s'asseoir et de lire?
C'est défendu au Louvre de lire, le savez- vous ?
Quant aux châteaux de France, ne les visitez pas. Le cinématographe est un spectacle moins rapide, où l'on peut regarder avec plus de soin. Au moins on est assis.
Les livres ren< Iraient un peu de vie aux vieilles demeures, une vie silencieuse, qu'elles aimeraient...
Eh I bien quoi ? Serait-ce chose si folle, si difficile? Une petite collection de livres dans les salles de musée, des châteaux historiques. Quels lieux d'étude I
L*ombre de François l^^ doit avoir mal au cœur de tous ces êtres qui passent et ne s'arrêtent jamais que pour regarder l*heure, dans ce château de Fontainebleau, où les jg^'ardes, gardant la pure tradition de Bonaparte, qui gagnait des batailles avec les jambes de ses soldats, entraînent au footing ces touristes sportifs.
Si j'ai parfois regretté que la bicyclette ne soit pas autorisée aux expositions annuelles dites « Salon de peinture », j'ai rêvé de palais et de musées qui seraient des lieux de lecture — et non des pistes.
n y a des conditions de gardiennage et chauffage. Mais il y a la méthode des saisons et des heures. Copenhague a de fort beaux musées aussi peu fréquentés que certaines salles du Louvre. Plutôt que d'y faire dormir des gardiens tout le jour, ou de dépenser en garde tout l'argent des achats, on a établi un horaire assez compliqué, qui fait qu'il y a toujours quelque chose d'ouvert, mais que, de deux heures en deux heures, cela change. Toutes les salles ouvrent fous les iours, mais successivement et dans un ordre variable, suivant un tableau. Ainsi les gens libres le matin du samedi ou le soir du vendredi peuvent tout voir comme celui qui n'a qu'un jour, mais l'a entier. Mesures recommandables à des bibliothèques ayant des expositions ou recueils d'estampes, de reliures, ou l'accès libre aux rayons.
La Nationale a créé, depuis quelques années, des expositions
du plus grand intérêt. Celle des Primitifs français, avait
donné des résultats encourageants. Celle des gravures du
xvin« siècle a été visitée par a6.384 personnes avec des journées
de ao et des journées de mille. Puis nous avons eu celle des
Portraits historiques, puis celle de Rembrandt. Ainsi des trésors
aussi eofouis,dans des catacombes de cette taille, que si le Vésuve
^▼ailjeté dessus la cendre de Pompéï, reviennent au jour, pour
QQ moment. Imagine-t-on le mal qu'il y aurait eu à montrer à
^6.384 personnes les 3.o5i portraits dont se composait cette
^^^ition, s'il avait fallu les chercher un à un, comme c'est
1 usage? £t le mal que ces personnes auraient pris à recher-
^l^er l'existence et les cotes de ces 3.o3i objets, dont beau-
coup venaient d'ailleurs de collections particulières, où il n*eût pas été facile d'aller les voirl...
Faut -il ajouter que, tripotées par a6.384 personnes, des estampes de quinze mille francs seraient dans un triste état? Que resterait-il des crayons de Dumonstier?
D*éminents paléog-raphes ont traité d*amuseties ces expositions. Cela montre leur peu de sérieux. Ils se seraient amusés, eux, k un catalojsi'ue qui aurait coûté cher à TEtat. Le catalogue de l'exposition s'est fort bien vendu et a rapporté de l'arg-ent.
Ces expositions réitérées donneraient une grande vie à nos bibliothèques. Elles sont d'un usage courant, tout à fait normal dans les bibliothèques d'Amérique, où elles contribuent à maintenir l'activité des bibliothécaires autant qu'elles servent à l'instruction publique. Les bibliothèques échangent entre elles les objets et font des sortes d'expositions circulantes. Il est à souhaiter qu'on les imite partout, et que nos provinces échangent et changent leurs documents. Elles influeront ainsi grandement sur l'art et les idées.
Il est cependant des objets inexposables, ce sont ceux dont il faut tourner les pages. Et j*ajouterai ceux qu'il faut tenir en main. Un beau papier, une reliure sont comme un laque, comme du velours, comme bien d'autres choses : il faut toucher. La vue — sous un verre — n'en donne guère plus qu'un catalogue.
Mais les livres s'abîment vite à ce métier, tels manuscrits à miniatures, qui ont leur millénaire, n'ont pas mille fois à être feuilletés.
On a vu ce livre d'heures, consulté à peine tous les deux ou trois ans avec des précautions infinies, perdre à chaque fois une petite écaille de la gouache dont les craquelures s'étendent. Parvenus jusqu'à nous, tel Clouet, telle miniature byzantine ou persane ne vivraient pas assez pour que nos petitsenfants puissent les admirer, si seulement chaque année trois personnes les feuilletaient !
Sans nier ce qu'a d'utopique l'idée de conservation éternelle, on peut espérer prolonger ces belles existences, et il y a des moyens termes entre l'avare et le gâcheur, l'un qui se couche en travers de trésors inutiles, l'autre qui, pour une ignorante curiosité, par vanité simple, prive un vrai amateur, vole des joies futures à de vives passions.
Le cas devient grotesque quand on chiffre par centaines les
ournaux pornographiques qui prétendent, pour des reproductions grossières, manipuler et tacher les plus rares épreuves le Fragonard et autres, — et les Anglaises qui veulent toucher de leurs doigts osseux le procès de Jeanne d*Arc qu'on leur montre sous verre et qui est publié, ou telles Heures, non les plus belles, mais les plus connues, et que je ne nomme pas pour ne leur pas attirer de visiteur. . . La photographie peut à bon droit être interdite quand il existe déjà une reproduction et que celle qu'on veut prendre ne doit pas être meilleure que celle qui existe.
Quant à l'exposition des livres très précieux, il convient de les traiter comme des reliques, que Ton montre à jour fixe, à certaines fêtes, et pas tous les ans. De bonnes reproductions suffisent aux jours ouvriers. Mais se guidant sur les demandes et les accumulant, on pourrait décider de sortir le trésor quand un nombre suffisant de personnes le réclament. Inscrits longtemps d'avance, convoqués au jour dit, ils défileraient devant le livre dont un prêtre tournerait les pages. Septembre attirerait les savants de l'étranger. Des groupements seraient possibles, réunissant tel jour une douzaine de monuments de telle époque ou de tel peuple, venus des différents trésors de France. Il n'est nullement besoin de sermon ou de conférence, cela pourrait empêcher les savants de venir ; l'instruction des snobs peut se contenter de copies. Mais il importe qu'aux érudits et spécialistes les chefs-d'œuvres de leur partie puissent être présentés longuement et à toutes les pages^ dans toutes les conditions nécessaires à l'étude.