‹ Bibliothèque, essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans lesChapitre 26 sur 118 · CATALOGUES · texte numérisé non relu

CATALOGUES

DéfinitioDs : Inventaire, catalo^e, bibliographie.

La querelle des catalogues d'auteurs et des cataloinies de matière. — Le pr^ mier est-il un catalogue, où n*est-il que la table da second ?

Opinion officielle des bibliothèques de France.

Importance donnée à ces questions. — Plus de livres, rien que des catalogues .

Exemples : Les bibliothèques d*Alençon, Nimes, Commercy.

qu'kst-ce qu'un catalogue ?

Quand on entre dans une bibliothèque, la première chose qu'on demande, c'est le catalogue.

Un catalogue a trois métiers :

1° Compter ce qu'il y a dans la maison, décrire chaque objet et dire où on Ta mis. Ce que nous appellerons Inventaire.

2^ Indiquer sur ce qu'on cherche, les ressources delà maison. C'est le catalogue vrai, comme le public Tentend.

30 Indiquer ce qu'on cherche, même si ce n'est pas dans la maison. Ce que l'on nomme bibliographie ,

Môme en admettant parfaitement définis ces mots et tout le monde d'accord sur leur sens, il ne faut pas demander à des mots qu'ils se tiennent bien sages à leur place. Dans la pratique, tout s'embrouille.

Trois métiers sont trop pour un homme seul. Cependant nous voyons dans les territoires militaires du Sud-Oranais des officiers qui sont gendarmes, notaires et agents de location. Ils protègent la propriété comme un bon inventaire, ils la transfèrent, la communiquent comme un bon catalogue, ils l'indiquent, ils l'offrent, ils renseignent et renvoient ailleurs, au besoin, comme de bons bibliographes.

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Lorsque les livres sont rangés en place méthodique, le sime inventaire en est un catalogue. Et si, comme pour Thistoire î France à la Nationale, il s'agit d'une collection importante

spéciale, il devient presque une bibliographie. Le catalogue 3s Incunables de France en serait une si tous les Incunables 'ançais étaient en France. Et nous n'établirons qu'une distincon entre le Catalogue et la Bibliographie :

Le Catalogue, c'est ce qu'il y a dans la maison.

La Bibliographie, c'est ce qu'il y a là et ailleurs.

La bibliographie contient donc le catalogue. Lorsque, sur ne mappemonde, nous marquons en rouge les possessions rançaises, nous faisons servir à un catalogue particulier une iibliographie générale.

Mais un catalogue, dit-on, a un but spécial : donner les cotes les livres, pour qu'on les trouve.

Une bibliographie ne servirait à rien si on ne pouvait se procurer les livres qu'elle indique. Que ce soit une bibliothèque, ine adresse de libraire, ou le simple nom de l'auteur, clef habiuelle des répertoires, c'est toujours le moyen de se procurer le livre.

Ainsi avec l'usage du prêt de bibliothèque à bibliothèque, si pratiqué en Allemagne, une bibliographie devient plus simple que des catalogues. 11 faudrait plus de vingt catalogues pour la seule Allemagne. Mais l'Allemagne en publie un seul pour les vingt et elle a raison. Et, en fait, que l'on ait l'adresse du livre, ici, à tel étage, ou dans une autre ville, ce n'est que question de distance, — puisqu'on peut le faire venir.

Ces idées ne sont pas du tout celles reçues en France, et le sens ordinaire des mots y est tout autre.

Bibliographie veut dire catalogue méthodique.

Catalogue veut dire inventaire alphabétique.

Ceci est exposé avec une admirable clarté par M. L. Delisle, dans sa préface du Catalogue général des imprimés de la Nationale :

Le bat d'une bibliographie est de renseigner sur l'existence et même sur la Talear des publications de tout fi^nre, ayant trait à un sujet déterminé, lirres spéciaux, articles insérés dans des encyclopédies ou dans des recueils périodiques et même chapitres compris dans des ouvrages généraux. Un catalogue répond à de tout autres besoins : il doit, avant tout, fournir le moyen de savoir sans longues recherches si un livre ou une brochure dont U titre est connu se trouve à la Bibliothèque ; il doit en même temps in-

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iiiquer la cote sous laquelle ce livre oa cette brochure est raafré sur le rayons. Un catalogue alphabétique est le seul qui réponde à ces conditions >

(p. LXYIl).

Ailleui-s nous trouvons les mêmes affirmations: le catalogue méthodique ou bibliographie « est une œuvre personnelle » où chacun suit sa fantaisie, Tordre alphabétique seul est absolu, sans arbitraire; il est scientifique...! L'ordre alphabétique seul convient à une g-rande bibliothèque, à des catalogues officiels, CBUvre collective et anonyme.

Comme toujours on fait des définitions pour g-lisser des théories. Et ce n'est pas pour des mots que nous alig-nerions ces {)ag'es, sans quoi nous proposerions tout de suite d'appeler (( Jean » la Bibliographie, ce serait plus vite dit!

Seulement le mot Catalogue a la faveur du public. H est sous entendu que ce qui sera « le Catalogue » sera indispensable )), aura des crédits, méritera l'effort de tous. Une bibliothèque sans catalogue, pensez-donc I

Le catalogue est la chose importante, parce que c'est le mot dont le public se sert, et que nous n'avons pas le droit de modifier le sens des mots. Le public entre et demande le Catalogue. Que va-t-on lui donner ? 11 faut qu'on lui donne quelque chose.

Le Dictionnaire-Catalogue des Anglais comprend tout : sujets, auteurs ; il est à la fois inventaire et bibliographie en ce qui concerne la maison, et tout s'y trouve en une seule série alphabétique: voil«\ qui est clair, et que le public comprend... Et en fait c'est cela qu'il espère trouver quand il demande le Catalogue.

Ces catalogues, — les plus simples, les plus « bêtes d, comme on dit des choses commodes, — sont peu usités chez nous. Nous aurions plutôt le catalogue à ordre systématique, qu'il faut étudier, connaître pour s'en servir. C'est à celui-là que le reproche s'est adressé : on n*y trouve pas vite le livre dont le titre est connu.

Ne vous est-il jamais arrivé de chercher dans un Guide la page se rapportant à telle localité? Est-ce que vous lisez le livre d'un bout à l'autre? Non. Vous cherchez à la Table. Il y a une table. Cette table est toujours alphabétique. En français cela s'appelle une table. Si vous craignez la confusion avec les tables de salle à manger, vous pouvez dire Index.

Mais pouvez-vous détourner du sens commun le vieux mot

de catalogue, pour offrir au public le livre où il ne trouvera que les titres qu*il connaît t

L*ordre alphabétique n'est pas en cause. L'ordre alphabétique de quoi? de sujets, d'auteurs, de titres? Ily aun problème préalable à cette question d'ordre. C'est la question de but. En prenant un catalogue, doit-on connaître l'ouvrage qu'on cherche, oui ou non? Fait-on des catalog'ues pour ceux qui savent ou pour ceux qui cherchent?

A cette question, le public, les scientifiques répondent': nous ignorons. Les bibliothécaires répondent : vous devez savoir 1 Les catalogues en France sont faits pour ceux qui savent.

J*ai cru longtemps, tout comme un autre, que le public devait savoir, et que le bibliothécaire n'avait qu'à faire venir rapidement le livre demandé, et que le reste ne le regardait pas, et que celui qui ne <c savait pas ce qu'il voulait » n'était pas le dignus intrare, qu'enfin une liste alphabétique exacte de titres ou noms d'auteurs était tout ce qu'on devait demander à un catalogue, le reste étant « personnel, arbitraire, fantaisiste, variable ».

J'ai cru cola, comme on me Ta appris, et j'ai eu, des années, k pratiquer ce système adopté par des maîtres incontesta l>les, qui ont beaucoup fait pour les bibliothèques, et sans les travaux desquels les catalogues qu'ils désapprouvent seraient sans doute impossibles. Mais justement parce qu'ils ont énuméré, décrit tant de volumes, on peut aujourd'hui passer à des classements différents. Si l'on désire savoir les raisons pour lesquelles au bout de quinze ans, je reviens à peu près aux « idées » que je me faisais comme simple public, — les voici :

!• La fréquentation de ce public. Pendant des années et des années j'ai eu à l'interroger, à écrire m(>me le titre des ouvrages qu'il demandait. Je ne puis dire que, dans la centaine de mille que j'ai vu défiler, il n'y en avait pas qui venaient (ou plutôt revenaient), sachant le titre exact du livre qu'ils voulaient. En vérité, j'en ai vu bon nombre, une imposante minorité. Est-ce qu'ils demandaient le catalogue, ceux-là? Non. Pourquoi faire?

Ce n'était donc pas pour eux qu'il en fallait un.

Mais ce que je découvris, c'est que justement, en général, ceux qui « savaient ce qu'ils voulaient » n'étaient ni tes plus instruits, ni tes plus intéressants.

Opinion, évidemment. La mienne. Un vétérinaire ne sait pas le livre qu'il veut. Un parieur le sait : c'est le Jockey*

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L'ethnolog^le ignore. La généalog^ie connatt le d*Hotier. Le titre de Justine est connu, celui des traités de maladies nerveuses ne Test pas. Et certes, je sympathise avec qui lit Michelet. Mais Michelet s'achète, ou se loue, ou s'emprunte. Et celui qui vient lire le Michelet jusqu'à 4 heures « on ferme »... qu'en penser? L'histoire, n'importe quelle histoire, et n'importe quelle science, ne devient vraiment une étude qu'à partir du moment où la trace s'est perdue des titres qu'on connaît.

2^ Le Catalogue de la Bibliothèque Nationale, le nouveau, l'alphabétique, m'apporta la révélation. C'était cela, le Système définitif, le catalogue modèle, rapide... pour lequel on abandonnait tous les travaux méthodiques entrepris depuis un demi-siècle I C'était cela, l'œuvre qui rejetait dans la fantaisie, dans les « œuvres personnelles », toutes les autres œuvres!

3^ Je voyageais un peu. L'exposition de 1900 fut un de ces voyag'es. J'appris que la nouvelle Vérité n'avait pas d'écho à l'étrang-er, et que tandis que la France rayait ou arrêtait ses catalogues méthodiques, de tous côtés on s'efforçait de les perfectionner, de tous côtés on cherchait un système simple, commode, scientifiqtie de classer et trouver les livres. . 4^ J'avais déjà remarqué que quelques médecins avaient une précision particulière dans leurs demandes et je croyais, comme les chartistcs l'affirment encore, que tous ceux qui ont fait des études sérieuses savent les titres et les auteurs...

Pas du tout ! J'appris que ces titres exacts étaient fournis par une agence qui, munie, elle, de catalogues méthodiques, en faisait un commerce, un commerce prospère !

5° Je fus moi-môme amené à quelques études scientifiques.

Tant que je m'étais borné à la littérature, le nom d'auteur me disait tout, l'esthétique m'enseignait que l'univers n'a de sens que perçu par quelques âmes d'élite. Ainsi les idées socia^ les, morales et alimentaires de Tolstoï se classent tout naturellement à Tolstoï, et suscitent grand enthousiasme chez les gens du monde qui viennent demander Tolstoï dans lesbiblio* thèques. Mais quand ces mômes personnes veulent faire de la politique, de la sociologie, du droit, de la cuisine ou de la médecine, l'ouvrage de Tolstoï où il parle de cela, le nom môme de Tolstoï ne leur revient plus à l'esprit ; ils demandent le catalogue du droit, de la médecine, de l'économie politique ou ménagère...

Un jour donc, amené à étudier de près quelques points de comptabilité, d'horticulture, dont je ne savais rien, et à réétu*

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dier quelques sciences oùj'avais des notions totalement démodées, j'eus à chercher des livres pour mon compte, et comme j^avais un peu oublié le savoir spécial acquis en vue de trois examens spéciaux de bibliothéconomie, examens où je n'avais pas brillé, je confiais mon embarras à des collègues de grand éclat bibliographique.

Ceux qui ont étudié l'allemand au lycée (vieux système), et, passant la frontière, furent réveillés la nuit par un homme rouge portant une lanterne sur son ventre, qui pour demander les billets rugit quelque chose qui commence par Dzihh'nn 1 et se termine par Houssl... ceux qui assistèrent à la réception de S. M. l'Empereur de XXX par le titulaire de lachairede XXX àTEcole des langues orientales... — ont vu le visage de la Science Etonnée.

Oui, nous avons longtemps, selon nos maîtres, cru à l'avènement de la méthode scientifique dans les bibliothèques

Jusqu'au jour où nous eûmes à nous occuper de sciences.

Alors nous comprîmes qu*elle s'applique justement et uniquement au domaine de la fantaisie : à la littérature, et à ces degrés tout primitifs des sciences : théologie, droit, histoire, etc. — où la matière n'est rien« où le texte, l'auteur est tout.

Je sais que beaucoup de gens accordent une valeur scientifique au droit et à l'histoire^ mais là où l'expérience ne peut être renouvelée, il en est comme de la fantaisie pure. La personne de l'auteur donne seule quelque valeur à ce qu'il dit.

Cependant il y a des faits, des actes, des monuments. Ils subsistent, chacun peut les voir. Il y a même dans les statistiques et documents qui n'ont pas été faits exprès dans ce but, une sorte de part expérimentale du droit. Eh bien I tous ces faits, tous ces éléments scientifiques vrais — les rangerau nom d'auteur équivaut à ne pas les ranger du tout.

A mesure que la science augmente, la personnalité des auteurs se perd. Une vérité vraiment acquise n'a plus de père. On ne cherche plus la Pesanteur à Newton. On cherche encore un peu la Sélection à Darwin.

On nous raillera de prendre le problème de si haut, de décrocher les Sciences et la Littérature, alors qu'il s'agit uniquement de trouver vite un livre, — le titre ou Fauteur étant une c/e/*, pas autre chose, celle qui ouvre le mieux.

De tous les procédés de recherches, l'ordre alphabétique est le plus simple et le plus rapide.

C'est la vérité. Bien plus, titre ou auteurs, c'est le seul range-

ment possible pour toute uoe classe de livres, — œuvres complètes, essais, fantaisie, théâtre, roman, etc. , les journaux même, en partie. Cette classe peut atteindre la moitié la plus utile. Mais remarquons que c'est ici un classement de matière, la matière étant l'auteur lui-même. Aussi bien que Ton n*a pas à discuter s'il faut classer au titre ou au sujet l'ouvrage intitulé ce la Criminologie i» de Garofolo, on peut sans hésiter classer à Diderot les œuvres complètes de Diderot dans tous les systèmes possibles. Seulement les discussions sur l'authenticité du Neveu de RameaUy on aurait quelque intérêt à les trouver aussi à Diderot, car j'ai bien lu un livre là-dessus... De qui. ..J'ai mêmeconnu Fauteur... N'était-ce pas Dupuy? — Alors, je ne cherche pas. Trop de Puits qui s'écrivent de trop de façons...

Le Catalogue du Brilish Muséum, catalogue d'auteurs, n'hésite pas à ajouter aux œuvres d'un auteur les travaux dont il est l'objet. A Descartes, DescarteSy de Liard, et toutes les Vie de Descartes, et Philosophie de Descartes, cartésianisme, etc. On voit qu'il v a le moyen terme. On peut soutenir que Descartes est bien l'auteur indirect de la Vie de Descartes. Il y a contribué, c'est sûr.

Chercher la cote de tel ouvrage sur Paris à Paris va moins vite que de le chercher à Dulaure, Lebœuf et Lefeuve. Mais on a plus de chance de se rappeler le nom de Paris et son orthographe exacte. Quant à chercher une note sur un petit village de Normandie au milieu de plusieurs milliers d'écrits signés Delisle, Delille, et de L'Isle, le nom d'auteur ne semblera pas le moyen le plus rapide.

Ainsi l'ordre alphabétique est commode, c'est vrai. Mais il ne s'en suit nullement que Tordre alphabétique le plus rapide soit uniquement celui des titres et des auteurs, ï Or,cette modestie. qui ne cherche qu'à donner vite le numéro d'un livre dont le titre est connu — et l'auteur aussi! — est bien ambitieuse quand il s'agit non pas d'un répertoire local, remplissant le but d'un ascenseur ou d'un cornet acoustique: aller plus vite, mais d'un catalogue publié, imprimé à grands frais, absorbant tout 1 effoi-t et l'argent d'un établissement pour apprendre à l'univers que la Nappe et le Torchon, de Wanderbuch et Alboise, sont classés Yf. 435.

Il n'est point nécessaire d'imprimer ses comptes de blanchissage, à moins qu'ils ne présentent un intérêt historique, et il est clair que cette conception du rôle des catalogues — catalo-

jçues imprimés, publiés — n'a pu venir qu*à de. purs historiens, qui considèrent les livres comme des objets uniques, comme il faut considérer des manuscrits et incunables, comme il faut considérer les donjons en ruines : uniques et inutiles, et d'autant plus précieux 1 — Mais ici nous ne parlons que de maisons de rapport.

Un livre est-il un fait, un objet qui se décrit comme un vase précieux, ou est-ce un récipient, une bouteille qui ne vaut que pour ce qu'elle contient?

Pas plus que rien dans le monde, ces distinctions n*ont de muraille. Il y a des vins qu'on préfère parce que la bouteille platt,et le vin du Rhin se boit dans des verres spéciaux. Cependant la pratique ne s*encombre pas de ces subtilités, et il n'est venu à l'idée d'aucun conservateur du Musée du Louvre d'acheter un litre à seize, de le vider, de le mettre sous verre et de le décrire dans un coûteux catalog-ue. Les Catalogpues des vins de nos (grands épiciers mentionnent quelques bouteilles de luxe, maisen général elles sont classéesau vin qu*il j a dedans. Ceux des verriers mentionnent verres à bordeaux, verres à champag^ne — ce qui est méthodique. Mais la verrerie de Venise ou de Nancy ne mentionne pas l'emploi qu'on peut en faire, prol)ablement parce que Ton n'en fait aucun : verres à rien y verres à laisser vides.

11 semble bien grossier de dire de tels truismes. Cependant, sous le prétexte que la distinction est difficile entre le livre d'art et le livre utile, la moitié de l'argent que la France donne à ses bibliothèques, TefTort séculaire de nos bibliothécaires, la science naïve de nos chartistes concourent au vaste et stupide eflFort de classer des litres à seize comme des verres de Venise, ce qui n'est que bôle et coilteux, mais ce qui est plus grave : on continue à ne pas nous dire ce qu'il y a dedans.

Je ne crois pas pouvoir mieux poser la question du Catalogue de matière et de celui d'auteurs. Je reconnais que la distinction est difficile. Mais ce qui est difficile à un savant ne l'est pas au public. L'usage aurait depuis très longtemps décidé si l'on se servait des bibliothèques. £t le mal est que l'on ne s'en sert pas assez et que les bibliothécaires font tout ce qu'ils peuvent pour qu'on ne s'en serve pas. Et que peuvent-ils faire de mieux, pour qu'on ne s'en serve pas, que des catalogues qui supposent qu'on sait ce que l'on veut apprendre?

La question est tout à fait d'importance : les bibliothèqaes dépensent plus en catalogues qu'en livres.

Les tendances ne sont pas très libérales en France, et le public n*y enfii^age pas. L'accès libre du public au magasin des livres y rencontre plus de difficultés qu'ailleurs. Le public ne connaît les livres que par le catalog'ue. C'est donc ni plus ni moins la question de savoir si les bibliothèques serviront à quelque chose.

Il est très difficile de ne pas se répéter : il faudrait parler de tout à propos de tout, replacer ici le chapitre de la science dans les bibliothèques jod nous montrons que les membres de rinstitut sont loin de savoir les titres des livres qu'il leur faut! Nous étudions différents catalogues, à propos de Washing-ton, de Glasg-ow, de la Sorbonne, mais surtout nous allons étudier le Catalogue général de la Bibliothèque nationale, où tout ce que nous disons va trouver un exemple. Enfin nous avons dit, à propos de périodiques, que le fait d'être tiré à part ne constitue pas un droit spécial à toute brochure pour figurer dans un catalogue, et que, non tiré à part, tout article de revue peut prétendre au même sort.

Tout ceci se résume dans l'accaparement des bibliothèques par l'histoire et les lettres.

Vouées aux sciences de curiosité, dépensant tout leur argent à des catalogues qui servent peu au public, elles s'éloignent de ce public autant que des sciences. On peut dire que l'Etat dépense déjà trop — en proportion du reste — pour Térudition, Tà-côté historique, la bibliophilie, etc. Le Moyen-âge coûtait cher. La Révolution française commence à coûter encore plus. L'inventaire pleut sur les Finances. Et l'Etat se lasse de paver, non pour acheter des livres, mais pour les cataloguer.de telle sorte que ni le public, commerçants, industriels, ni les gens de science, ni les députés eux-mêmes n'en tirent le moindre profit I

A la Nationale, la haine de la méthode est si forte qu'on a été jusqu'à briser des recueils de pièces formés sur un même sujet — et qu'un catalogue de thèses étrangères qui se publie chaque année à grands frais les classe aux villes, les classe aux noms d'auteurs, — alors que les volumes sur les rayons sont classés fav faculté, et qu*au moins le droit d'iéna voisine avec le droit d'iéna, — si bien que c'est exprès que, dans les

a83 pages de ce catalogue, le droit et la médecine s'em* broaillent, crainte sans doute qu'un jurisconsulte ou quelque médecin se permette de consulter ce catalogue dans un autre, but que l'histoire des universités ou la biographie des didats. . .

Cest aussi cette crainte qui, dans un Bulletin mensuel des liyres nouveaux, les range en ordre alphabétique, mêlant sciences, religion. Chat noir et histoire grecque — les mêlant exprès, provisoirement, car, séparés d'abord, on les reséparera après — mais les mêlant exprès, chaque mois, pour le public... dans cette crainte, la seule, celle de servir à quelque chose. Chacun en effet irait droit à sa partie, verrait les nouveautés, et demanderait des livres... On en demande déjà trop! Le catalogue d'auteurs seul est réglementaire dans les bibliothèques universitaires et nous décrivons comme modèle le catalogue des périodiques de TUnivcrsité de Paris, a lettres, sciences, tout y est en tas, il faut tout lire... » Ton a bien mis en queue un petit index de sujets, mais pas pour les collections « parce que ce serait trop long I )>

Enfin pour en revenir à la Préface de M. Dclisle, nous y

lisons, même page, cette réflexion si juste que maintenant ce

n'est plus à des livres, mais à des mémoires et à des articles

de revue, que doit être demandé le dernier état a d'une foule

de questions » — ces questions sont toutes les sciences ! —

mais que ce dépouillement « ne saurait entrer dans le catalogue

d'une bibliothèque ».

C'est donc qu'un catalogue ne saurait être utile !

Vraiment ! Il suffira cependant qu'au lieu d'articles parus

dans une revue scientifique importante, connue pour ne publier

que des études de valeur, on se trouve en présence d'une scie

de café-concert imprimée à part, à la condition que ce soit

sans la musique, — avec la musique, ce n'est plus digne d'être

catalogué — pour que le catalogue d'une bibliothèque le

décrive avec le plus grand soin.

Les exemples abonderaient. Les seuls catalogues systématiques imprimés sont ceux de toutes petites bibliothèques, qui feraient mieux d'acheter un peu plus de livres que de systématiser quoi que ce soit. Les sciences ont depuis peu leur bibliographie, mais encore maintenant les travaux des « sociétés savantes », dont la bibliographie se publie avec grand soin, ne sont pas classés au sujet, mais aux départements et aux académies I II n'importe donc pas de savoir, même en his-

toire, quels travaux se rapporteat aux sépultures romaines, mai» bien si la société philomatique de Castres s*en occupa.

11 ne faut pas dire que nos bibliothèques font trop de catalojiTues. Elles refont toutes le même, et elles font trop celui-là. Mais elles ne fout pas du tout l'autre, Tutile au public, celui qui renseignerait sur les livres, les périodiques. Elles ne le font pas... que dis-je! Elles n'utilisent pas ceux qui sont faits. Car lorsque nous parlons du catalog'ue d'une bibliothèque, nous ne songeons pas à des livres de grand luxe, mais à des répertoires manuscrits, ou boites de fiches, n'importe quoi dont le public puisse se servir.

Et les répertoires abondent, que l'on n'a qu'à découper ou annoter.

Or, nos bibliothèques, qui, pour un pays civilisé, sont d'une pauvreté honteuse, impriment des catalogues, les impriment à grands frais.

La Bibliothèque de Commercy n*a pas lo.ooo volumes. Elle a un catalogue imprimé et 2 suppléments. Un bud|8;«t de 920 fr. est triste. 11 suffirait pourtant à acheter la moitié de Balzac,qui manque. Spencer, dont on n'a rien, VOrigine des Espèces de Darwin (3 fr.) ou les Origines de la France de Taine ou ï Histoire de France de Michelet... qu'on n'a pas !

Non. Commercy réimprime tout son Catalogue.

Nîmes, glorieuse, riche bibliothèque... Catalogue énorme. Le 8® volume, « Belles-Lettres de ce siècle », vient d'en ôtre imprimé, sans doute pour nous apprendre qu'elle passède quelques \o\umei> desGoûcourt^ quelques-unes, pas beaucoup, des œuvres traduites de Tolstoï et Ibsen, qu'elle a an volume de Verlaine, un de Maeterlinck. Les noms de Verhaeren, Romain Rolland, Henry de Régnier ne sont pas connus à Ntmes !

Alençon n'a que 17.850 habitants, mais commande un département assez dense : 827.000 habitants. Alençon possède une bibliothèque de 28.000 volumes^ dont le budget d'entretien est de 2.800 fr., celui d'achats de 1. 100. Elle possédait déjà 10.000 volumes vers i845. C'est donc une bibliothèque populaire assez pauvre, moins de i3.ooo volumes qui n'aient pas 60 ans! plus un musée de 10.000 vieux livres, 178 manuscrits, 26 armoires de chênes d'un beau style et des bas-reliefs en bois du xvi*. Elle est ouverte de midi à 5 h., le dimanche de midi à 2 h., fermée tous les lundis et un mois d'été. Il n'est pas question de donner un chitFre de lecteurs ou de communications... Nous pouvons seulement dire qu'un employé de plus permettrait

de l'ouTrir un peu plus longtemps, et qu'il y a bîeo des tentations» avec onze cents francs pour achats, fournitures, rdiure,etc.9 de dépasser ces crédits, et que 1 on pourrait rùver une salie de journaux, le prêt, des bibliothèques de campag'oe... Le marché, chaque semaine, attire les gens de loin.

Il Tient de paraître en 5 volumes et i table le catalogue de celte bibliothèque.

Ce catalogue est méthodique, il semble admirablement fait. 11 contient même des dépouillements très intéressants, et fait le plus grand honneur à la science du conservateur, M. Richard. On ne peut que louer sa méthode et son zèle.

Mais je ne sais pas qui a payé ce catalogue ni ce qu'il coûte. Il est tiré à 5o4 exemplaires. Les volumes ont de 3 à 700 pages, soit environ i5o feuilles d'impression très variée et très soignée, avec du petit texte. Il est hors de doute que le prix d'un tel catalogue équivaut à plus de cinq, si ce n'est dix fois le budget annuel d'achats de la pauvre bibliothèque.

Maintenant ouvrons la section Belles-Lettres. Vous n'y trouverez pas Byron en français, Balzac y a deux romans : Paris Marié et Les Fantaisies de Claudine, On trouve de H. Beyle 2 vol., de Brunetière 2 vol., de Brcal X seul, deBrizeux, i seul, de Burnouf, un seul, de Paul Bourget rien du tout. Aucun poème de Th. de Bèze; de Bossuet XïTiQ édition de 181 5... — Nous ne sommes pas sortis du B, pris au hasard.

Dans la section jurisprudence, le Répertoire de Dalloz laisse regretter son absence. Sciences... 11 n'y en a pas lourd. Mais la philosophie... 11 semble que notre Th. Ribot a écrit plus de 3 ouvrages, et que 35 ouvrages de psychologie ne suffisent pas à Tétude de cette science. La Bibliothèque n'a pas encore éprouvé le besoin de connaître un auteur anglais nommé Spencer, ni un allemand nommé Nietzsche. Enlart et Choisy sont inconnus à Thistoire de l'architecture, Charcot, Brouardel, Reclus, Fournier, Dieulafoy à la médecine... Mais la partie importante de la bibliothèque d'Alençon doit être évidemment l'agriculture ?

On y offre sur ce sujet 260 ouvrages. Je laisse à part une collection ancienne et intéressante sur les abeilles. On a tout juste a volumes sur les ^céréales, dont un sur celles de la Chine. Il y a un volume sur les moutons. Il est de 1827. Sur les chevaux, l'un des forts commerces du pays — la foire de la Chandeleur est fameuse — on trouve six vieux bouquins.

On en trouve un de i84o sur le fromage et un de i86a sur le beurre : la collection d'arboriculture est plus riche : 6 ouvrages parus entre 1708 et i855 I On peut continuer ainsi indéfiniment, et s'étonner, après, que les gens du pays, presque tous agriculteurs, ne viennent guère !

Telle est la bibliothèque qui s'offre un si beau catalogue. Paris n'est pas loin, et Balzac coûte 8 sous sur les quais. Ne semble-t-il pas qu'une promenade à Paris aurait été plus salutaire à tous points de vue que ce long travail sédentaire...

Y a-tril quelques raretés à faire connaître ? Oui, meus il suffisait de publier celles-là. On les aurait mieux trouvées isolées. C'est, à vrai dire, le seul étonnement devant ce catalogue monstrueux qui me Ta fait parcourir et y découvrir les quelques pages sur l'apiculture, qui seules étaient à publier.

Il est pénible de blâmer un si beau travail, parfaitement désintéressé. Tant de gens croient que les bibliothécaires ne font rien. Quel dévouement, quel amour I Ils cataloguent comme une mère soigne son garçon. Ce serait bien s'il restait toujours petit, petit... Mais c'est à le tant gâter, hélas f qu'il ne grandit pas I

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