‹ Bibliothèque, essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans lesChapitre 44 sur 118 · DU VOL ET DES MOYENS DE L'ENCOURAGER · texte numérisé non relu

DU VOL ET DES MOYENS DE L'ENCOURAGER

Les paniques, plus dang^ereuses oue les larcins mêmes. — Du lirre public et du livre à soi. — Trois crranas remèdes contre le vol : le prêt, le bon marché el l'habitude. — De Torg^anisation du prêt et de l'acoat possible, facilité par les bibliothèques libres publiques.

Il est certainement difficile de ne pas voler, mais c'est une habitude à prendre. Je parle bien entendu de ceux qui aiment les livres, pour qui la possession est un véritable plaisir ; les autres ne sont pas intéressants I — et malgré ces petits polissons du boulevard dont les vaudevilles espèrent abolir l'instinct de jalousie, je me réjouis d'être venu au monde tandis que les rubans tentent encore les femmes, et tandis que la Beauté — môme celle des livres — suscite encore assez d'enthousiasme pour pousser au désir de possession exclusive.

Cependant le respect de la chose commune se prend vite. On peut être jaloux de ses livres qu'on aime, jusqu'à ne pas les prêter, jusqu'à ne pas les montrer, et consulter le Tout-Paris dans un café. Le môme homme jaloux chez lui, boulevard Haussmann, est un collectiviste pratiquant rue Marbeuf. Tel autre chasse celle qu'il aime : elle le trompa une fois, — el recherche de banales consolations. L'Ani^lais, qui saccage tout, respecte les parcs de son île. Les musées y sont ouverts plus largement qu'ailleurs, les livres prêtés presque sans références, et, en ce pays de pick-pokets, on ne juge pas utile de rien mettre sous clef. En Grèce on vole encore les bornes des chemins. C'est que les chemins sont rares. Quelle opposition rencontra rétablissement de la télégraphie en France ! Allait-on mettre une sentinelle à chaque poteau? Non ; le paysan escalade honnêtement le mur du château, va loin dans la forêt, la nuit, voler son bois, mais respecte les poteaux plantés le long de la route.

Les notions de droit public et de propriété privée en matière de science et d'art ne sont pas absolument celles du tien et du mien. Il y faut largement admettre le communisme, et de même que nous tiendrions pour un grand criminel celui qui détiendrait seul un remède efficace contre le cancer^ on commence à considérer comme un VOLEUR celui qui, par droit d'achat^ soustrait au reste de l'humanité tel chef-d'œuvre, tel document unique dont la connaissance peut modifier Thistoire, la science, ou simplement priver les honnêtes gens d'une grande joie : le monsieur qui détient inédite une œuvre de Beethoven par exemple.

La loi sur les monuments historiques empêche bien des destructions, et si elle pouvait empêcher aussi les restaurations, elle ferait bien. La restauration est un vol. Le rêve d'un seul y vole le rêve de tous les autres.

Il faut cependant distinguer Tunique do ce qui ne Test pas. Car s'il y a des choses susceptibles de propriété commune, il y en a qui ne le sont pas : un bon plat, par exemple. Cette poularde veut être mangée ; elle ne régalera pas un nombre infini d'humains, n'ayant que deux ailes et un seul croupion. Ne la mettez pas au musée du Louvre. Mangez-la, avec vos amis.

Cependant nous voyons tous les jours des propriétaires enragés léguer à des musées de ces choses dont l'usage seul pouvait tirer profit, de ces choses qui ne valaient qu'en étant à quelqu'un : de beaux livres, par exemple.

Ah 1 ces reliures sous verre, ces livres à images qu'on ne peut pas feuilleter, ces poètes qu'on ne peut lire, qu'on vous montre à une page qui n'est jamais tournée... Ne voyez-vous pas que les donateurs sont des sortes de voleurs posthumes ? C*est absolument l'opinion de M. Carnegie : ceux qui veulent donner doivent donner de leur vivant.

C'était l'opinion d'Edmond de Concourt. Il ne voulait pas pour ses œuvres d'art l'œil indifférent du visiteur de musée, mais l'œil avide, anxieux de l'acheteur aux enchères!

Ceux qui, ne pouvant emporter leurs bouquins dans la tombe, les lèguent à des musées, tuent ces livres qui devaient vivre : être lus, maniés, usés.

II est un point cependant où l'objet devient unique ; de tel livre le monde n'a plus que quelques exemplaires,... et il n'est pas besoin que ce soient des choses précieuses ; le prospectus qu'on jette, le journal qu'on brille seront rares un jour. Oui,

Il a5

ce journal que tu coupes pour faire une couverture à ce roman jaune que tu ne veux pas salir sera plus précieux un jour que ce roman lui-même...

Ici Tobjet ne vaut plus par luî-môme, il vaut beaucoup plus que sa rareté. Il vaut par sa fécondité. Ce n'est plus une fleur à voir et à sentir. C'est une graine à semer.

Conserver des témoins du passé et du présent est le rôle des grandes bibliothèques, de la Nationale chez nous, et l'on ne peut leur reprocher certaines difficultés d'approche. Le devoir de conserver y passe parfois avant celui de communiquer. Le particulier qui vole un livre de ces dépôts publics, celui qui arrache une page, ou simplement la salit, celui qui raye un passage, ou inscrit sa pensée en marge, ce docteur allemand qui fut pincé en igo5 corrigeant dans un livre les fautes de français — du français qu'on enseigne à la K. K. Universitât, — le colonel qui croyait indigne de lui de copier un passage de V Eclair au crayon, — il est certes plus militaire de le copier au canif, — encourent des châtiments terribles dans nos lois. Mais si je voudrais voir ces châtiments plus doux, ce n'est point par sympathie pour ces sauvages, c'est simplement parce que des peines plus légères seraient plus agiles et toucheraient mieux. Le petit plomb réussirîiit mieux que les grosses balles. Ces menaces de châtiments épouvantables aboutissent au non-lieu ou à l'acquittement, parfois même à des transactions. L'Angleterre, où le pick-pocket passe pour adroit, protèg-e mieux ses dépôts publics par un simple tarif d'amendes qu'on affiche dans les salles. En outre TAngleterre a pratiqué très largement la grande assurance contre le vol le plus fréquent, le vol avec espoir de restituer, qui peut être qualifie d'emprunt illégitime :

Ainsi queTécIuirage des rues est la meilleure des patrouilles, le plus vii^ilant des guets, ainsi que les voleurs honoraires sont les meilleurs dos policiers — ainsi que pour abolir le culte des pierres, les prêtres les bénissaient et mettaient des croix dessus, le meilleur remède contre l'emprunt illégitinac est le prêt légitime.

Dans nos dépôts publics qui fermenta 4 heures, on ne s'effrave pas trop d'un livre disparu. Les livres sont de bons chiens qui connaissent leur logis. Très souvent ils revienaeut le lendemain matin.

Un livre n'est pas une somme d'arc^ont qui fond quand on s'en sert, et ne laisse à lenipruntcur illégitime qu'un remords

inefficace. Le livre emprunté par nK^garde peut être rendu intégralement. Les gens qui aiment les livres au point de les emporter en risquant la prison sont en général soigneux. Mais tandis que l'argent mangé laisse les mains vides, le livre lu demeure, encombre, et ce qu'on a de mieux à Faire, c'est de le rendre. C'est généralement là qu'on pince ces voleurs, on les attend au remords. Il est plus simple et plus moral d'inscrire sur un registre les volumes empruntés.

Il faut en arriver non à considérer, selon Todieux paradoxe d'un révolutionnaire, la propriété comme un vol, mais le vol comme une propriété embryonnaire, une propriété bâtarde et incomplète, à laquelle il faut donner la régularité qui lui manque.

Le fonctionnement du prêt régulier a partout diminué le nombre des voleurs.

Le peuple est entré tout droit dans le communisme des livres; il respecte même l'ordre et range soigneusement, rue Titon, les volumes qu'on lui permet do prendre lui-même.

Les Libri et, récemment, cet érainent architecte, qui profitait bien mal des documents artistiques qu'il volait — puis^ que nous lui devons le Grand Palais des Champs-Ëljsées — n*ét<iient pas le vil public. Ce dernier, que la République avait payé fort cher pour qu'il se bâtisse a son » palais, où il logeait, qu'il avait fait à son goût, son goût à lui, un mauvais goût, trouvait naturel de se meubler aussi aux dépens deTËtat. C'était d'ailleurs un homme généreux qui permettait aux arts, aux autos et aux chevaux d'exposer de temps eo temps dans ses salons.

L'œuvre d'accoutumer les hautes classes de la Société à ces mœurs socialistes est encore à accomplir. Les rapports sont formels, unanimes sur œ point. L'habitude d'avoir les choses à soi se perd difficilement. Les quartiers riches perdent ou chipent les volumes, brisent les dos, arrachent les pages. Les partitions municipales sont bien souvent sans la romance; l'air des Bijoux est trop tenUmt; ce n'est pas distingué, la besogne de recopier. L'honnêteté s'arrête là où il y a un piano. Là même cependant on a trouvé un remède. Les séries musiciiles commencent à être riches. En plus de Faust, elles ont parfois Mireille, Alors on respecte Faust dans l'espoir de Mireille, Il ne tient qu'au Conseil Municipal d'ajouter quelques titres à la liste si courte. Les nouveautés garantissent les vieilleries. Et mémo les élégants qui sont le plus tentés de

garder, rapportent, une fois dressés, et ne froissent plus le gibier.

Un livre digne d'ôtre lu est digne d'être acheté, dit Ruskio. Je dirai plus : il est digne d'être volé. Et c'est avec tristesse que je constate Thonuêteté de mes concitoyens...

Je sais bien qu'il en est qui volent pour revendre...

Cela n'est pas de jeu . Ce n^est pas du tout de cela que je parle... Mais parlons de ceux-là tout de suite, pour en finir.

Le vol dans les Bibliothèques, le vol pour revendre, peut être à peu près aboli. Il n'y a qu'à frapper les acheteurs au lieu de frapper les voleurs. Une règle uniforme peut être établie pour tous les livres publics : les marquer aux pages i, i6, 96 (usage adopté à la Bibliothèque Nationale). On peut demander aux libraires de ne pas l'ignorer. Je ne dis pas de oc pas frapper le voleur aussi, pour la forme, mais celui-ci agit par suggestion, impulsion, passion, occasion, un tas de motifs sur lesquels la crainte du châtiment est de moins d'efiPet. L'honnête commerçant achète avec son bon sens et sans sortir de son caractère; et s'il achète des livres déchirés aux pages i, 16,96, un châtiment sera parfaitement compris. Ainsi j'ai vu condamner de pauvres diables sans travail, l'un ayant trois enfants, j'ai vu aussi condamner de mauvais bougres, qui ne volaient des livres que faute de mieux ; mais six mois, six très justes mois de prison ne guérissaient ni la misère de l'un ni les vices des autres. Un simple mois aurait sûrement instruit et guéri tel honnête commerçant qui ce ne savait pas », achetant dix francs des livres dépareillés de collections très chères, tous déchirés aux pages i, 16, 96 et reliés aux armes de France, qui ne savait pas... sinon qu'il les achetait 10 francs et les revendrait cinquante. Voilà vraiment l'homme qui a besoin d'apprendre. Mis hors de cause, il continue le métier d'expert.

Au moment où paraît ce livre l'on est encore sous l'impression causée par les vols invraisemblables de cet architecte dont nous venons de parler, qui entrait comme chez lui dans nos bibliothèques les moins publiques ; une panique s'est emparée des fonctionnaires, on parle d'interdire tout paquet dans les bibliothèques, d'exiger Télat civil des lecteurs chaque jour... C'est à qui invoquera les pi'écautions les plus absurdes...

On m'assure, ëcrit M. Heary Maret, que la panique i*est emparée de nos irrandes bibliothèques, ce qui est une grave erreur, car ce sont celles oîi il vient beaucoup de monde qui offrent le moindre danger. Les mauvais coups s'exécutent d'ordinaire dans les endroits isolés.

Ce qu*il y a d'admirable, dans ce coup de TEcole, c*est le soin avec lequel on avait enfermé une collection, dite publique, dans un cabinet dont l'entrée était interdite, afin qu'elle fût cachée à tous les yeux, cependant qu'on en confiait la clef au seul voleur, pour qu'il ne fût pas gêné.

Le même Henry Maret, qui avait tellement raison ce jour- là, montrait la plus complète iji^norance des bibliothèques quelques jours après :

J'estime qu'on agirait très sagement en supprimant les prétSj à n'importe qui, et pour quelque motif que ce soit. Nul ne devrait {ràuvoir emporter à son domicile un livre ou une estampe.

Tout le monde connaît l'anecdote de ce monsieur, qui, faisant admirer sa bibliothèque par un visiteur, refusa de lui prêter un livre.

— Non, dit-il; car un livre prêté n'est jamais rendu. Ainsi, tous ceux que vous vovez là, ce sont des livres prêtés.

Rien de plus exact. On vous rendra à la rigueur, rarement, mais enfin cela se voit, de l'argent que vous aurez prêté ; on vous rendra une femme, une machine à coudre, un dtner, un parapluie, mais un livre jamais. Je ne connais pas d'exemple qu'un livre ait été rendu...

Il n'y a pas de garanties qui tiennent. Il en est de nos bibliothèques comme de l'île de l'honneur, les livres n'y peuvent plus rentrer, quana ils en sont dehors.

La Ville de Paris en 1882 constata que sur 363. 3aa prôts 3io volumes avaient été rendus en mauvais état ou égarés. Cette proportion d'un pour mille est moindre encore aujourd'hui que le public s'est habitué au prêt. On no perd pas 5oo volumes, maintenant qu'on en prête deux millions.

A la Nationale des vols ont pu être commis — mais seulement dans les parties réserv'ées... Il n'y a pas d'exemple, depuis que le prêt des manuscrits fonctionne régulièrement, qu'il 7 ait eu perte ou dégât. Or on en*prête cinq à six cents par an, quelques-uns très précieux, et à 1 étranger.

Le public a, comme Cartouche, une grande âme de brigand. C'est défendu, il prend. Vous lui confiez... il rend.

Mais encore faut-il qu'il y ait un service organisé, des registres tenus, c'est-à-dire que le service de prêt soit assez important pour nécessiter une comptabilité.

Un banquier saurait à un centime près l'argent qui existe dans les coffres de la banque, mais l'argent qu'il a dans sa poche, les sous qu'il a pris ce malin en s'en allant... du diable s'il se rappelle...

Il y a donc des systèmes. Ils ne sont pas tous bons.

I^a Nationale, par exemple, avait inventé contre le public

un système de vexations dont la plus grande utilité était d'infliger au public une longue attente, et d'immobiliser deux fonctionnaires et deux gardiens qui, pendant ce temps-là, ne peuvent surveiller personne I Soit six mille francs au moins par an, de quoi payer une police plus efficace. Ce système vient enfin d'être changé, juin igo8 : l'attente jadis înflic^ au public n'existe plus. C'est le commencement.

Le mal que font les voleurs n'est guère dans ce qu'ils emportent, c'est dans les paniques qu'ils causent et les précautions coûteuses qu'on prend contre eux.

Deux grandes mesures contre le vol. D'abord» le préL Et secondement, avoir des bibliothèques très fréquentées. Puis habituer le public à prendre et rendre les livres» et lui rendre rhonnôteté commode, automatique...

Pourtant faire que d'apprendre au peuple à aimer les livres, ce qui est le but, je pense, des populaires municipales, ne pourrait-on lui apprendre à les aimer jolis?

Jours de mon enfance! Dégoût du sale Delagrave d'no vilain jaune, d'un jaune de pion et de pensum... Hachette était vert pûle, sur du papier glacé. Nous aimions Hachette...

Je ne demande pas que l'on fasse de jolies reliures. Je demande seulement qu'on n'en fasse pas du tout. Laissez les livres tout nus, et ne les reliez qu'en cas do nécessité. Or la nécessité ne dit pas que le livre broché a mauvaise tenue, et qu'une Bibliothèque ne doit garder que des livres convenables. Laissez les livres se mettre à leur aise chez eux. S*ils vont dans le monde, il sera temps de leur acheter un habit. Mais plutôt que d'habiller des vieux, achetez des neufs. Un neuf coûte deux habits de vieux, souvent moins. Il y a dans les Bibliothèques de quartier une bonne moitié de livres, et parmi les meilleurs, qui sont si peu demandés qu'ils pouvaient parfaitement se passer de reliure.

C'est que cette reliure est vraiment une horreur. L'uniforme des collégiens, — dont le but doit être de rendre les garçons ridicules aux yeux des filles — part d'une moralité semblable : rendre le potache inviolable et le livre involable. Non, cet objet cafard, personne n'en veut chez soi. Vraiment de très pauvres diables en sont dégoûtés. On peut au même prix relier moins laidement. On reconnaîtra tout aussi bien que le livre appar-

tient à la commune si Tuniforme est moins laid. En avant pour un concours de gentille reliure 1 — Ceci était écrit lorsqu'oti m'a apporté un Loheng^rin municipal relié en blanc. Vive la Ville de Paris ! Voilà donc un progrès. C'est simple, propre et

gai- Pas si gai cependant qu'une non-reliure. Cette loi de la

reliure, pour éviter le vol d'un volume, vole moitié des crédits

d'achats. Encore une fois, c'est absurde.

La reliure a un autre effet que do conserver, c'est de reconnaître tout de suite que le livre est prêté. Est-il si nécessaire que l'on reconnaisse tout de suite qu'un livre est prête ?

Je viens de dire que des marques discrètes, mais précises, et une législation mieux appliquée, peuvent parfaitement suffire h reconnaître un livre volé.

Mais le vol pour garder est-il un grave délit?...

En principe, oui, évidemment. On vous prête, il faut rendre. Il faut développer l'honnêteté communiste, le respect du bien de tous, habituer les enfants à ne pas dégrader les monuments publics, à no pas cueillir de fleurs, etc.

Cependant le prêt des livres n'a-t-il pas été inventé spéciament pour développer le goût des livres ? Non pas seulement de la lecture courante, rapide, qui fait de certains cerveaux de femmes une sorte de tuyau où coulent des romans, non pas, surtout, du feuilletage rapide dans les bibliothèques! — mais le goût du livre qu'on relit, qu'on aime, que l'on garde enfin...

Alors ce petit qui ne rapporte pas après le 2« rappel le volume emprunté, qui aime mieux garder celui-là que d'en prendre un autre, no réalise que trop bien le but de l'institution elle-même... N'a-t-il pas droit à de l'estime, à des encouragements ?

Il m'intéresse. Je voudrais qu'il fût encouragé, non tout à fait dans cette voie-là, mais dans celle d'à-côté, qui va dans le même sens. Il prend à travers champs. Montrez-lui donc la route, elle fait un petit détour, mais on arrive plus vite.

Pour ne pas avoir Tair de rêver montrons l'exemple réel. Le Times a organisé un gigantesque prêt de volumes. Notre chapitre la Guerre des livres raconte ce curieux essai ; voici comment il s'applique dans le chapitre présent :

Les volumes prêtés par le Times n'ont ni marque, ni estampille quelconque. Ce sont do beaux volumes neufs ou presque neufs. Vous pouvez dire à vos amis : j'ai acheté cela. Et de fait, si le livre vous plaît, vous pouvez, V ayant lu, parle

simple envoi d'une carte postale, avertir que vous le gardez.

La combinaison est facile, parce que chaque abonné a ud compte; par le seul fait qu'il paye l'abonnement, il estsolvable jusqu'à cent francs.

Mais le Times prête des volumes qui valent 5o francs, cl prête 3 vol. à la fois. A Paris, pour un volume, un seul, da prix neuf de 2 fr. 10. — on fait une reliure, on prend une assurance-reliure d'un franc!

Les moyens peuvent varier de quartier à quartier ; on peut en imaginer tant qu'on veut : dépôt d'une petite somme, inscription à la Caisse d'épargne, garantie des parents, voire confiance Stins garantie jusqu'à telle somme.

Mais je veux noter quelques avantages bien réels pour la bibliothèque môme : solde des dépôts, pas d'encombrement de vieux livres, renouvellement fréquent.

Songez à ceux qui n'osent pas rendre un livre taché ou cassé... Le bibliothécaire, s'il s'en aperçoit, estime le dégftt. Croyez-vous que celui qui donne quinze sous pour réparer ne serait pas plus content d'en donner vingt pour garder?

Relisez l'enquête sur la science dans les bibliothèques, que fit la Revue scientifique en igo5. Admirez ce professeur de physique qui est content quand un élève a cassé un appareil : ça lui a appris quelque chose. Réjouissez-vous de voir vos livres s'user. Un livre qui s'use rend plus de valeur qu'il n'en perd.

La Free Library d'Edimbourg, qui achète 10.000 volumes par an, en détruit couramment 5. 000.

Allez plus loin : le bibliothécaire devient un banquier de livres. On sait le succès des ventes à tempérament et des ventes en livraisons. Peut-être sait-on moins comme elles tromjHînt le public, le surfont d'une manière indigne I Presque tous les ouvrages vendus de la sorte sont de rebut, ou peu après se vendent à des prix dérisoires. Je ne parle pas des grandes souscriptions scientifiques, mais des soldes à grand prix divisés en petits paiements qui écoulent des romans et de vieux dictionnaires avec des armoires et des bouteilles de Champagne. Les placiers de ces grands maquillages pénèti-ent chez des employés, clercs, et autres malheureux qui ont un salaire infime, mais régulier, garanti, saisissablc; ils abusent (les goilts studieux et du reste d'amour pour les lettres de ces pauvres types qui, ne sortant que quand les boutiques ferment, ne savent pas le cours du rabais et la valeur dos

soldes. Et les Bibliothèques aussi ferment h cette heure h\!

Ils ne savent pas qu'il y a des livres bon marché, qu'on peut avoir à soi, d'autres qu'on emprunte gratis, et que tout le neuf qu'on leur offre n'est que du démodé dont les quais ne veulent plus.

Eh bien I je crois que le temps est venu de ne plus considérer le livre comme un objet unique, précieux, qui doit servir à tous, se garder indéfiniment, se transmettre aux petits-fils, et ne finir pas moins qu'à la Bibliothèque Nationale.

J'en appelle à vous qui avez hérité de la bibliothèque de votre grand-oncle, et cherchez à la vendre.

II est temps de considérer autrement une bibliothèque que comme un dépôt d'antiquités. Elle ne doit pas fournir un savoir éculé. Exigez d'elle ce qu'il y a de plus neuf; aller lire le passé dans les bibliothèques et garder chez soi le neuf, quel contresens!

J'ai besoin chez moi d'un bon livre que je connais, que j'aime fidèlement. Mais j'ai besoin d'aller savoir ce qui se fait de neuf, de parcourir le nouveau pour choisir ce qui me convient, ce que je pourrai étudier longtemps, à loisir, ce que je laisserai vieillir chez moi — ce que j'achèterai.

Eh bien ! cet achat élémentaire de livres, je voudrais qu'il fût facilité, disons mieux : enseigné. Je voudrais que toutes facilités fussent données à l'emprunteur pour ne pas rendre les livres qui l'ont intéressé.

Je dis que cela ne coûterait pas cher et qu'on peut essayer. Je débute môme par une économie : n'affublez pas vos livres de ces reliures ignobles.

De cette manière le livre tentera l'emprunteur. On pourrait autoriser, pour commencer, à garder le livre moyennant son prix d'achat, — moindre que celui des boutiques, avec escompte. Laissez crier les éditeurs, ils y auront profit, plus tard, ou feront des livres moins chers. Donc le livre A, qui vaut 2 fr., peut être prêté pour i5 jours moyennant 2 fr. qui seront rendus si on rend le livre, moins le prix de réparation, s'il est abîmé. Mais puisque la non-reliure mettrait quelqu'argent de plus dans nos bibliothèques, ne pourrait-on faire mieux, autoriser l'emprunteur à payer o fr. 5o une quinzaine supplémentaire du volume. Mais cçs o fr. 5o seraient acquis. Au bout de deux mois le volume serait à lui. Il pourrait le revendre en toute honnêteté.

Je ne donne ce mécanisme que comme un possible, le pre-

micr qui se présente à mon esprit, et je suis silr qu'il y en aurait de meilleurs. L'important est d'appeler Tattention sur deux points :

i<> La reliure, La reliure n*a que deux buts dans une bibliothèque : la beauté, pour attirer le public; l'économie, pour faire durer les livres très lus. Deux fois sur trois, elle est une dépense inutile. Quanta être une marque de propriété, il j on a de plus sûres et de moins chères.

2* L'achat. Forcer le public à rendre les volumes n*est pas désirable du tout. Vraiment le but des bibliothèques publiques est magniBqnoment rempli si cet homme qui ne lisait jamais a tellement pris le g^oût des livres qu'il veut les garder, et si cette femme — qui avalait deux romans par jour ^- en a découvert un qu'elle désire conserver !

Quant aux enfants, quel goût plus noble leur Inculquer?...

Mais il ne faut pas — et cela ne réussirait pas — que ce soit le goût de vilains livres qu'on donne. Le livre doit orner la chambre aussi bien que Tesprit. Je suis très sûr que le succès de ces ventes populaires se ressentirait bien loin dans le monde des relieurs. Mais nous n'en sommes pas là. Vendons des livres brochés.

La facilité d'acheter des livres après les avoir lus me semble le couronnement naturel de la grande œuvre entreprise dans le monde ces trente dernières années, l'œuvre qui, à l'église du village et à Técolo, a ajouté la bibliothèque.

Avantages : Thygiène. — A Paris on traite encore les volumes avec de tels respects que j'ai vu désinfecter et réparer des volumes de vint^t sous qui avaient été prêtés à des malades et circulaient depuis plusieurs années... S'il y avait une dernière économie à faire sur eux,c'était de les employer à l'allumage des feux I

L'Instruction. — Un livre lu deux fois en vaut quatre lus une fois. Mais il faut souhaiter que ce livre soit le meilleur des quatre. L'idéal d'une bibliothèque de prêt serait d'être: i^ une source de renseignements pratiques; 2^ un moyen de choisir les bons livres.

La critique a disparu des journaux, la marque des éditeurs n'a plus grande valeur. Ne regrettons pas ces vieux moyens de sélection, si nous pouvons choisir nous-mêmes. Là est l'avenir.

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