Tol
Ajoutons les cinq branches successivement ouvertes, dont la dernière n'entre au total que pour deux mois,et,sans compter le nombre bien plus grand de lecteurs de journaux, de revues, d'encyclopédies, de dictionnaires, ce qui porterait le total à peul- ^tre 5o millions, — nous trouverons que 1 1.704.772 volumes ont été lus.
Qui prétendrait qu'un tel fait, un tel chiffre est sans importance dans riiistoire d'un peuple ?
Un tel afflux de lecteurs dans une bibliothèque gratuite devait avoir son contre-coup sur le commerce des livres.
Il l'a eu : ce commerce est plus prospère que jamais à Edinl* bourg.
Une bibliothèque publique n'est pas une concurrence, c'est une réclame. Pour un livre qu'elle dispense d'acheter, dix acheteurs contractent le goût de lire. Les éditeurs anglais, si formidablement chers avec leurs nouveautés, spéculent sur ce goût, cette avidité de lire que répandent et entretiennent les Librairies publiques. Ilsontaccepté la concurrence. Ils luttent. Le bon marché se bal acharnement contre le gratis, et il triomphe. Voyez leurs jolies éditions de classiques à six pence: j'ai là un Thackeray relié en toile, coquet, qui a 55G pages et du plus beau papier que nos livres à 3 francs — et que j'ai payé huit sous (4d.).
Ces éditions, le tirage formidable qu'elles supposent, les machines à relier, et le goût de tels livres existeraient-ils sans le formidable développement des bibliothèques publiques?
Or, ce n'est point au hasard que j'ai choisi Edimbourg, plutôt que Manchester ou Birmingham, dont les bibliothèques publiques sont plus riches, plus belles, et plus anciennes aussi.
Mais elles sont seules, eu somme, dans leur ville.
Or, Edimbourg fut une des dernières villes à se créer une bibliothèque libre. Pourquoi?
C'est qu'il semblait vraiment qu'elle n'en eût pas besoin.
L* Ad vocales* librarj à Edimbourg' est,après le British, la plus grande de Tile. Riche de plus de 5oo.ooo volumes, elle reçoit le dépôt lé^l : un exemplaire de tout ce qui paraît en Angleterre lui parvient. Elle a un budget de 210.000 francs» Elle est riche dans le passé et dans le présent. Elle est située au centre même de la ville» à moins de deux cents mètres de la Bibliothèque libre !
C^ n'est pas tout. Dans le même corps de bâtiment, la bibliothèque du Signet réserve aux gens de loi, archéologues et autres, une collection unique, plus de cent mille volumes. Enfin, à quelques cents mètres, c'est l'Université. Celle-ci possède plus de 210.000 volumes. Et je n'énumérerai pas les richesses de la plus importante Ecole de Médecine d'Angleterre, des Facultés diverses, de collections particulières très accueillantes, et les facilités, inconnues en France, qu'on trouve dans les cabinets de lecture, non seulement de la ville, mais du royaume, car Mudie expédie partout, et fournit notamment les clubs. Enfin la London Librarj assure aux savants tout ce dont ils ont besoin.
Fh bien! il me semble vraimentqu'avant M. Carnegie Edimbourg n'avait pas de bibliothèque.
Je n'ai point à dénigrer les établissements savants où je n^ai fait que passer, ici quelques jours, là quelques heures. Ils n'ont pas de statistique et seraient bien embarrassés d'en donner. Ils ont des catalogues qui datent du siècle dernier, et seront au courant, on l'espère, le siècle prochain. Ils sont ouverts ici jusqu'à trois heures, là quand ce n'est pas vacance, et c'est vacance Tété, c'est vacance l'hiver, c'est vacance le samedi, sans parler du dimanche. Les bibliothécaires sont savants, obligeants. Je ne puis leur manquer de sympathie; ils lisent les mêmes livres que moi, et comme justement l'un avait tel tome II chez lui, il voulait aller le chercher. Je n'ai pas voulu, parce que c'aurait été très long, et que non seulement le tome II était à la Publique, mais môme le tome III que l'on n'a pas encore à la Savante, et le tome l, qui est... qui est... on a dd depuis savoir où, mais j'étais parti.
Que dire! j'étais attendri. Cela me rappelait mon pays. Et si ce n'était que ces fonctionnaires étaient si obligeants, si empressés, foi de bibliothécaire, je me serais cru en France.
Si, pour entreprendre une compilation historique ou théologique, je m'installais pour de longs mois dans cette ville, je bénirais sans doute ces lenteurs, ces allures débonnaires, cet air à la papa des vieilles bibliothèques, et surtout le silence, la
solitude propice au travail minutieux, et j'achèterais des lunettes contre le mauvais jour. Des lecteurs,installés à de grandes tables, semblent chez eux. Tout cela a du bon et n'est pas à détruire.
Je ne plaiderai même pas pour la transformation de nos vieilles maisons. Les chartistes qui veulent infuser un sang* nouveau à notre Arsenal, par exemple, me rappellent les architectes qui voudraient transformer les églises en usines. Il ne s*agît pas de détruire, môme en les restaurant, des ruines.
11 s'agit de créer une chose absolument nouvelle, que les siècles précédents n'ont pas connue : une bibliothèque libre et publique.
L'exemple d'Edimbour/^ m'a paru singulier, exemple d'une des villes les plus richas en livres qu'il j ait au monde, d'une ville dont certainement les Soo.ooo habitants possédaient un million de livres.
Qu'ya-t-il de changé? Ceci, que les Soo.ooo habitants lisent un million de livres.