PERSONNAGES
Un Esprit subalterne reparaissant ensuite dans le personnage de THIRSIS.
COMUS et sa Suite.
Une jeune Lapy.
Le FRÈRE AIRE.
Le FRÈRE CADET. .
La Nymphe SABRINA.
Les principaux acteurs furent :
Le Lord BRADLEY.
M. Taomas EGERTON, son frère.
Lady Azicra EGERTON, leur sœur. ,
(La scène représente la forêt de Haywood, dans le comté de Hérefort.) %
COMUS
L'ESPRIT descend ou entre.
Daevanr le seuil étoilé de la cour de Jupiter, en ces régions où les formes brillantes et immortelles des esprits aériens vivent enveloppées de calme et de sérénité, ma demeure est placée au-dessus de la fumée et du bruit de ce point nébuleux (2) que les hommes appellent la Terre (3). Là, parqués comme des troupeaux, ils s'agitent pour conserver une fragile et infirme existence, sans songer à la couronne qu'après la rupture des terrestres liens , la vertu réserve à ses fidèles serviteurs parmi les trônes éblouissans des dieux.
Toutefois, dans cette foule, il en est quelquesuns qui dirigent vers le ciel la rectitude de leur marche, et qui aspirent à poser une main irré- prochable sur la, clef d’or du palais de l'Éternité. . C’est seulement à | ceux-là que s'adresse mon message; pour tout autre que pour eux, je ne voudrais pas souiller la céleste ambroisie de mes ailes
126 COMUS, dans les fétides vapeurs de cet amas d'impuretés (4).
Mais n'oublions pas ma tâche. Outre l'empire de l'Océan et des fleuves, Neptune, dans son partage du monde avec Jupiter et Pluton, reçut la souveraineté de toutes les îles qui, telles que des perles riches et variées, décorent le sein nu de la mer. Sous lui, des divinités tributaires régissent les diverses parties de son domaine; il permet à leurs fronts la couronne de saphir, .et à leurs mains l’orgueil d’un trident subalterne. Pour cette île, la plus grande et la plus belle de ses liquides états, il la divise entre plusieurs de ses dieux aux chevelures azurées. Toute cette belle plage; que visitent les regards mourans du soleil, est soumise à un gouverneur puissant qui, d’une main modératrice, conduit une nation antique, fière, et vaillante. Sa brillante postérité, nourrie dans les arts des princes, vient ici pour faire cortège à la magnificence paternelle, et pour honorer le sceptre qui lui est nouvellement confié; mais leur route est difficile à travers les sentiers tortueux de ce bois sauvage, qui, balançant avec horreur ses cimés ténébreuses, menace le voyageur errant et abandonné. Leur tendre jeunesse pourrait être en péril dans cette profonde solitude ; aussi l'ordre empressé de Jupiter m'envoie pour être leur défenseur et leur gardien. Écoutez contre quel danger : je vais vous apprendre des choses que Jamais en histoire ou en ballade, dans les
PASTORALE-FÉERIE. 127 salles ou dans les bosquets, barde ancien ou moderne n’a racontées (5).
Batchus qui, le premier , exprima de la grappe purpurine le doux poison du vin, côtoyant, après la métamorphose des matelots toscans, le rivage de la mer Tyrrhénienne (6), fut jeté par le caprice des vents, dans l’île de Circé. Qui ne connaît Circé, cette fille du Soleil, dont la coupe magique changeait en pourceau grommelant quiconque en avait goûté les sucs enchanteurs? Cette nymphe, séduite par les cheveux du dieu, bouclés en grappes(7), par la guirlande de lierre dont ils étaient entrelacés, et surtout par sa pétulante et folâtre jeunesse, eut de lui, avant son départ, un fils qui ressemble beaucoup à son père, mais à sa mère bien plus encore. La déesse l'éleva et l'appela Cowvs. Le jeune Comus grandissant, et brûlé des feux de la puberté, alla visiter les contrées du Celte et de l’Ibère, d’où il est venu se fixer dans. cette sinistre forêt. Couvert ici de l'épaisse profondeur des ombres, il surpasse sa mère dans la puissance de son art. À chaque voyageur haletant sous les flèches du soleil, il offre dans un cristal brillant sa liqueur orientale (8), que l’ardeur insensée de la soif ne leur permet pas de refuser. Ils boivent, et soudain leur visage, cette ressemblance expresse des dieux, se change en une tête affreuse d'animal, ours, loup, panthère, tigre, ou chèvre barbue, tandis qué tout le reste du corps retient la forme humaine (9). Maïs voici le comble
128 COMUS
à leur misère : loin de s’apercevoir de leur hideuse transmutation, ils se croient plus beaux que jamais, et, oubliant tous leurs amis et toutes les douceurs du toit natal, ils se vautrent avec délices dans la sensuelle.étable où ils sont jetés. Lors donc qu’un favori du grand Jupiter aventure ses pas dans cette forêt fatale, je me précipité des cieux, aussi prompt quelescintillement d’une étoile (10), pour le conduire et le sauver, comme je le fais en ce moment. Mais il faut d’abord que je me dépouille de cette robe céleste, tissue des trames colorées de la jeune Iris, et que je prenne les habits et la figure d’un berger, serviteur de ces domaines ; d'un berger dont les doux pipeaux et les chants harmonieux imposent silence au bruit sauvage des vents et au balancement des grands bois. Sous ce déguisement de gardien des montagnes, je pourrai, avec non moiñs de fidélité et plus de vraisemblance, offrir mes secours aux pupilles de Jupiter. Mais cachons-nous ; j'entends des pas odieux; il ne faut pas être apercu.
(Comus entre, sa baguette magique dans une main, sa coupe dans l’autre. 11 est accompagné d’une multitude de monstres, ayant des têtes d'animaux sauvages qui surmontent des corps d'hommes ou de femmes : leurs vêtemens sont brillans. Ces
. monstres, des torches à la main, accourent avec un bruit tumultueux et effréné. )
| COMUS
Je vois briller dans les cieux l'étoile qui rappelle les troupeaux aux bergeries; l'axe enflammé du
PASTORALE-PÉERIE. 129 char du jour est déjà lavé (11) des eaux de la mer d’Atlas, et le soleil oblique heurte ses rayons contre les ténèbres du pôle, pour entrer dans son palais d'Orient. Accourez, joie ct délices, bandes folâtres de minuit, réjouissances nocturnes, danses déréglées et bruyans plaisirs! Tressez avéc des nœuds de rose et baignez de parfums et de vin les riches ondes de vos chevelures (12). Maintenant sont couchés les rigueurs austères et les conseils au front scrupuleux ; maintenant l'aigre sévérité du vieil âge et tout l’essaim des graves sentences reposent dans les bras du sommeil. Pour nous, qu’un feu plus pur nous embrâse; imitons le chœur étoilé qui, dans la splendeur des sphères vigilantes, emporte en une ronde légère et les mois et les années. Les détroits et les mers, avec tous leurs troupeaux écaillés, se meuvent en cadence (13) vers la lune; et sur les sables et les écueils glissent les fées agiles et les lutins vigoureux. Au bord des fontaines rejaillissantes et des ruisseaux semés de fossettes, les nymphes des bois, parées de marguerites, se livrent à leurs doux passe-temps et à leurs veilles joyeuses. Qu'a de commun la nuit avec le sommeil? La nuit a bien d’autres plaisirs à goûter ; voici Vénus qui s'éveille et qui réveille l'Amour.
Allons, commençons nos cérémonies; il n’est de péchés que ceux que le jour éclaire; pour les nôtres, l'ombre épaisse n’en dira rien. Salut, déesse des voluptés nocturnes, obscure Cotytto,
pour qui brûlent les flammes cachées des torches