COMUS
de minuit! O mystérieuse déité, que l’art ne peut évoquer que quand la terre et les airs, voilés des ténèbres du Styx, se condensent en une masse nébuleuse, arrête la course de ton char d'ébène, de ce char vaporeux où tu es assise auprès d'Hécate; et, jusqu'à ce que tous nos rites soient consommés, jette un doux regard sur tes prêtres! ne nous quitte que quand tu verras la pudibonde et
indiscrète aurore, commençant à poindre aux ri-
vages de l'Inde, montrer du doigt au soleil révélateur {14) le secret de nos solennités. Venez; entrelaçons nos mains, et frappons la terre d’une danse légère et fantastique.
( On danse.)
Ah! rompez-vous, rompez-vous; je sens avancer de chastes pas. Cachez-vous dans vos abris, sous ces arbres et ces fougères. Notre nombre pourrait effrayer. Quelque vierge sans doute (mon art m'apprend à la discerner ) s’est laissé surprendre dans ce bois par les approches de la nuit. À moi, mes piégess à moi, mes enchantemens. Je ne tarderai pas à me faire un aussi beau troupeau que celui qui broutait autour de ma mère. D'abord ma ba-
guette magique répand ainsi dans le vide des airs
les fausses apparences et les trompeuses illusions; sans cela , l’aspect du lieu et la forme bizarre de mes habits pourraient causer à la jeune vierge quelque étonnement, et déconcertér par sa fuite mes projets et mes habitudes. Puis, avec des pré-
PASTORALE-FÉERIE. 191 venances amicales et d’adroites flatteries tout naturellement amenées, je me glisse dans ce cœur facile, et je l'enveloppe de mes filets (15). Dès que ses yeux auront pompé la vertu de mes brouillards magiques, je me présenterai comme un bon villageois que l’économie attache à ses rustiques travaux. Mais elle vient; tenons-nous à l'écart, et sachons, s'il se peut, quelle affaire la conduit ici.
LA JEUNE LADY entre. .
Si mon oreille, devenue mon seul guide, ne me trompe, c’est de ce côté que partait le bruit. On dirait le tumulte d'une fête déréglée, pareil aux flûtes joyeuses et aux gais pipeaux que font résonner les grossiers villageois, quand leurs danses désordonnées célèbrent les louanges de Pan, leur protecteur, et remercient les dieux pour la richesse de leurs granges et la fécondité de leurs troupeaux. Je ne voudrais pas, à cette heure surtout, me voir exposée à la brutale insolence de gens ivres et crapuleux;et cependant quelautresecours puis-je trouver pour dégager mes pas du labyrinthe obscur de ces bois inconnus? Mes frères, me voyant fatiguée de la longueur de la route, et décidée à m’abriter ici sous l’'ombrage hospitalier des pins, se sont portés aux prochains buissons pour me cuéillir des baies sauvages , ou m'apporter quelques fruits rafraîchissans. Ils m'ont quittée au moment où le soir vétudegris,çcommeun triste pélerin quivaremplir un vœu(16), apparaissait devant le char fuyant
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du soleil. Mais où sont-ils, et pourquoi ne viennent-ils point? voilà le travail soucieux de mes pensées. Il est probable qu'ils auront égaré trop loin leurs pas, et que l’envieuse obscurité me dérobe leur retour. Ah! si tu ne méditais quelque perfidie, pourquoi, nuit infidèle, couvrirais-tu de ton noir manteau les étoiles (17) que la nature a semées dans les cieux, lampes immortelles dont l'huile intarissable éclaire la marche solitaire du voyageur égaré? Voici la place, si je ne me trompe, d’où sortait ce tumulte joyeux d’une fête, dont mon oreille a été distinctement frappée ; et cependant je ne trouve plus rien que ténèbres. Qu'estce que cela pouvait être? Il commence à errer dans ma pensée mille imaginations de fantômes qui appellent, d'ombres effroyables qui font des signes, et de voix aériennes qui articulent lentement les noms des hommes sur les sables, sur les rivages, et dans l'horreur des déserts (18). Mais quoique ces idées me fassent tressaillir, elles n'épouvantent pas un cœur innocent qui marche sous l’égide de la conscience. O foi céleste! et toi, doux ange aux blanches mains qui te balances sur tes ailes dorées, sainte espérance! et toi, chasteté, forme incorruptible, je vous vais de mes yeux. et je crois fermement que le dieu suprême pour qui le mal n’est qu’un esclave et un ministre de vengeances, enverrait à mon secours , s’il en était besoin, un gardien éclatant de ma vie et de mon honneur. Mais me trompé-je? ne vois-je pas un
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nuage grisâtre se revêtir d'une lumière argentée qu'il oppose à la nuit (19), et qui se répand sur toute la forêt ? Non, je ne me trompe point; je vois un nuage grisâtre se revêtir d’une lumière argentée qu'il oppose à la nuit, et qui se répand sur toute la forêt. Je n’ai. pas la force de crier à mes frères, mais je vais me faire entendre le mieux que je pourrai; mon courage renaît; et peut-être ne sont-ils pas loin.
(Elle chante.)
Douce Écho, paisible nymphe, qui, cachée dans ta conque aérienne, habites, invisible, les bords touffus des ruisseaux et les vallons semés de violettes, où l’amoureuse Philomèle soupire, pendant la nuit, ses plaintes mélodieuses , ne peux-tu me dire où sont retenus deux jeunes hommes aussi beaux que ton Narcisse ? oh ! si c’est toi qui les as cachés dans quelque grotte fleurie, apprends-moi de grâce en quel lieu, déesse des sons répétés et fille des sphères immortelles (50). Ainsi puisses-tu être ravie dans les cieux, et prolonger par la grâce de ta voix le retentissement des angéliques harmonies | |
COMUS entre en habit de berger.
(A lui-même.) Non, d'aucune terrestre substance ne peut sortir un si délicieux enchantement. Dans ce corps sans doute est caché quelque chose de. céleste, manifesté par des accens divins. Comme ces sons glissent avec mollesse sur les ailes du si-
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lence (21), à travers le vide de la nuit, et, à chacun de leurs accords, éclaircissent quelqu'une de ses ombres, jusqu'à la forcer enfin à sourire! J'ai entendu souvent Circé, ma mère, lorsqu'avec les sirènes et les naïades vêtues de fleurs, elle cueillait les herbes puissantes et les sucs vénéneux(22). À leurs chants, mon âme, enlevée de sa prison, semblait bercée dans les demeures élysiennes ; Scylla pleurait et forçait au silence les aboiemens de ses flots; et la cruelle Charybde murmurait de sourds applaudissemens (23). Sans doute elles endormaient les sens dans un doux sommeil, et par un charmant délire, nous dérobaient à nousmêmes ; mais une extase si sainte et si pénétrante, mais une certitude si calme d’un vif bonheur, ja- - mais jusqu'à ce moment je ne l'avais sentie. (Haut.) Salut, merveilleuse étrangère! Certes ce ne sont point ces sauvages solitudes qui vous ont nourrie, à moins que, déesse des forêts, vous n’habitiez ici avec Pan ou Sylvain (24), dans un temple champêtre, où vos chants divins défendent aux humides brouillards d’étouffer la sève heureuse de ces grands bois. :
LADY
Gracieux berger, la louange est perdue pour des oreilles qui ne l'écoutent pas. Si, réveillant la complaisante Écho, je l'ai priée de me répondre du lit de mousse où elle repose, je n’ai point vou- Ju faire briller ma voix, mais appeler mes compagnons fourvoyés.
COMUS
Quel accident vous a séparée d’eux?
LADY
L'obscurité de la nuit et le dédale rameux de ces bois.
COMUS
Comment vos guides, marchant si près de vous, ont-ils pu vous perdre?
LADY
Ils m'ont laissée assise sur le garon où m'avait jetée la fatigue.
COMUS
Sont-ils donc traîtres ou discourtois?
LADY
Oh! non; ils voulaient chercher dans la vallée quelque source rafraîchissante.
COMUS
Quoi! si jeune et si belle, vous laisser ainsi sans gardien !
LADY
Ils n'étaient que deux , et avaient promis de revenir bientôt.
COMUS
Peut-être la nuit tombant subitement les en
aura empêchés.
LADY
C’est cela même.