COMUS
COMUS
Et, sans le besoin que vous avez d'eux, leur perte vous touche-t-elle?
LADY
Ce sont mes frères.
COMUS
Sont-ce des hommes ou des adolescens?
Ils ont l’âge et le menton sans duvet de la fraîche Hébé (25).
COMUS
J'en ai vu deux tels que vous dites, à l’heure où les bœufs fatigués quittaient à pas pesans la charrue, et où le robuste bücheron allait prendre son repas du soir (26). Je les ai vus sous la vigne verdoyante qui rampe ici près, le long du monticule ; l’un et l’autre détachaient les grappes des flexibles rameaux. Leur port était au-dessus de l'humain; je crus qu'un prestige magique enchantait mes yeux; il me semblait voir quelques-uns de ces riants esprits de l'air, qui vivent au foyer de l’arc-en-ciel, et se jouent dans les nues amoncelées. Frappé de respect, j'ai passé en les adorant (27). Si ce sont là ceux que vous cherchez, ce serait un voyage égal aux routes du ciel que de vous aider à les retrouver.
LADY
Complaisant villageois, quel plus court chemin peut me conduire au lieu où tu les as vus?
COMUS
Celui qui est là bas, à l'occident de ces buissons.
| LADY
Hélas! bon berger, ce lieu est si difficile à reconnaître dans une nuit presque sans étoiles, que le meilleur pilote de terre y perdrait sa peine, si l'habitude ne venait pas au secours de son art.
COMUS
Je connais tous les sentiers, toutes les allées vertes, tous les vallons, tous les enfoncemens de ces bois ; je puis me diriger sur toutes leurs lisières; ils sont mon ancien voisinage et ma promenade de chaque jour. Si vos compagnons sont encore égarés dans leur vaste enceinte, je promets de les découvrir, avant que l’alouette s'élève de son huinble nid pour saluer le jour naissant; sinon, je puis vous conduire, Lady, dans une pauvre mais honnête chaumière, où vous attendrez en sûreté mes nouvelles recherches.
LADY. |
Berger, j'accepte ton offre. Je me fie à cette honnète courtoisie, qu'il est plus facile de rencon-
138 COMUS
trer sous les poutres enfumées des toits dechaume, que dans les salles de damas du palais des princes. La , elle fut d’abord saluée ; là, encore à présent, il est fait grand bruit de son nom (28). Mais il n'est guère pour moi de lieu moins sûr que celui où je me trouve; je ne dois donc pas balancer d'en sortir. Veille sur mon front, céleste Providence, et mesure l'épreuve à mes forces ! Conduis-
moi, pasteur ; je te suis.
(Tous deux sortent.)
(Les deux frères entrent. } L'AINÉ.
Écartez le voile qui vous couvre (29), étoiles défaillantes ; et toi, bel astre des nuits, qui aimes à entendre les bénédictions du voyageur, fais voir à travers un nuage jransparent la douce pâleur de ton visage, et dissipe le chaos qui règne ici sur des ténèbres redoublées (30). Ou si l’épais amas des vapeurs qui vous offusquent ne peut céder à vos efforts, que du moins, avec un long filet de trainante lumière, quelque lampe propice, quelque pauvre veilleuse, échappée d’un humble pertuis , s'en vienne nous visiter; ce sera notre étoile polaire.
LE CADET
Ou si nos yeux sont privés de ce bonheur, que tout au moins nous puissions entendre ou le bêlement des troupeaux renfermés dans les claies de
leurs étables (31), ou ie sifflet échappé de la maison du garde ; ou enfin le chant du coq, du coq vigilant qui. proclame à son sérail emplumé les heures de la nuit. Ce serait une consolation, un léger encouragement dans cette inextricable prison de rameaux où nos pas sont embarrassés. Et cependant, hélas! qui sait où peutgémir, en ce moment, natre pauvre sœur que nous avons perdue? où peut-elle s’abriter contre la froide rosée? Peutêtre, au milieu des chardons et des ronces, une motte de terre est-elle son seul coussin ; peut-être, en proie à mille terreurs, appuie-t-elle contre la rude écorce d’un ormeau sa tête languissante. Qui sait si, tandis que nous parlons, elle ne se débat pas sous la griffe de quelque bête féroce ou de quelque satyre effréné?
L'AIN É
Paix, mon frère ; né soyez pas trop ingénieux à vous figurer des malheurs incertains ; nous aurons le temps de pleurer quand ils seront venus. Quelle est cette fureur de l'homme, d'anticiper sur ses peines, et de se jeter à la rencontre de ce qu'il devrait le plus éviter? Si ce ne sont là que de fausses alarmes, l'illusion n’en est-elle pas cruelle? Non, je ne puis supposer à ma sœur assez peu de prudence et de vertu pour que, sans danger réel (comme je me plais à le croire), l'ombre et le silence suffisent à troubler le calme habituel de. ses pensées, et à la livrer au désordre de ses sens.
140 COMCS,
Et quand le soleil et la lune s’éteindraient pour jamais dans l'Océan, la vertu ne serait-elle pas à elle-même un assez lumineux flambeau (32)? La sagesse n'aime-t-elle pas à se retirer dans la profondeur des solitudes où, avec la contemplation sa nourrice, elle rajuste ses plumes dérangées par le tumulte du monde , et laisse repousser ses ailes, qu'il a quelquefois endommagées? À celui qui porte dans son sein la lumière de l'âme, le jour brille du fond des plus obscurs souterrains ; mais à celui qui cache de noires et coupables pensées, le soleil se change en ténèbres; il est à lui-même sa prison (33).
LE CADET
Il est bien vrai que, loin du bruit réjouissant des hommes et des troupeaux, dangle secret asile d’une cellule solitaire, la méditation aime à se retirer, et s'y relire aussi sûrement que dans la salle d’un sénat. En effet, qui voudrait dérober à un pauvre ermite sa bure grossière, ses légendes, ses chapelets ou sa vaisselle de bois, et faire violence à ses cheveux blancs? Mais il n’en est pas de même de la beauté. Pareille à l'arbre d'Hespérie, elle a besoin que la garde d’un dragon dont l'œil ne puisse être enchanté, préserve de tout impur outrage et ses fleurs et ses fruits. Vous pourriez tout aussi bien étaler devant la caverne d’un brigand les trésors enfouis de l’avare, et croire qu’ils seront respectés, que de me dire que le
PASTORALE-FÉERIF. 141 danger respectera l’occasion , et qu’une jeune fille seule et délaissée traversera sans insulte l’immensité de ce désert (34). Oh! ce que je crains pour elle, ce n’est ni la solitude ni la nuit, mais bien es accidens de la nuït et de la solitude ; je crains que notre sœur, sans défense, ne soit en proie aux témérités de quelque main profanatrice.
L’AINÉ
Je ne veux pas dire que ma sœur soit précisé ment-hors de l'atteinte de tout danger ; mais quand l'espérance et la crainte se balancent également, mon naturel incline à l'espérance, et repousse les sinistres soupçons. Que dis-je? ma sœur n’est pas aussi délaissée que vous vous le figurez : elle a un gardien secret auquel vous ne songez pas.
LE CADET
Vous voulez sans doute parler du ciel?
L'AINÉ
Oui, du ciel, assurément; mais aussi d’une autre puissance cachée qu’on peut dire lui être propre, outre le don que le ciel lui en a fait, la chasteté, mon frère, la chasteté (35). Il n’est casque ni bouclier qui soit une plus sûre défense. La femme qu'environne ce rempart peut, telle qu'une nymphe agile, armée de l'arc et du carquois, traverser les forêts profondes et les périlleuses solitudes. Un seul rayon de la sainte innocence suffit
12 COMUS
pour contenir toute férocité. Il n’est sauvage, montagnard (56) ou bandit qui osât souiller sa pureté virginale. Aux lieux mêmes où règne la désolation, dans les cavernes et les grottes enveloppées d’horribles ombres, elle peut passer majestueuse et pure de toute offense , pourvu qu’elle ferme son cœur à la présomption et à l’orgueil. Il n’est, dit-on, nul malin esprit errant dans la nuit, dans les vapeurs ou dans le feu, sur les lacs ou les marécages, nulle sorcière hâve et décharnée, nul spectre vagabond brisant ses magiques chaînes à l'heure du couvrefeu , nul démon, nulle fée habitant la noire poussière des mines , qui aient quelque pouvoir sur la vraie virginité (37). Soyez convaincu de ce que j'affirme; ou, pour attester le suprême pouvoir de la pudique innocence, faut-il appeler à mon secours les doctes écoles de la Grèce, et les témoignages de l'antiquité? Ne figuraient-ils pas la chasteté même, ces traits et cet arc indompté de Diane, qui soumettaient les lions et les léopards, bravaient les flèches frivoles de l'amour, imposaient aux hommes et aux dieux, et régnaient sans opposition dans la profondeur des forêts? Avait-elle un autre emblème, cette Gorgone armée de serpens, que la sage Pallas portait sur son égide, et qui changeait en pierre quiconque osait la regarder? Tous ces symboles nous apprennent combien sont puissans des rigides regards d’une chaste sévérité (38), et . quelle force est donnée à la sainte modestie pour rendre muets les plus insolens, et respectueux les
plus téméraires. La chasteté est si chère au Ciel, que, lorsqu'elle est sincère, des milliers d’anges, ses serviteurs (39), lui font cortége et bouclier. Dans le mystère des songes et des apparitions, ils Jui disent des choses que des oreilles profanes ne peuvent entendre, jusqu’à ce que cette habitude de converser avec les esprits célestes répande son éclat jusque sur la forme extérieure du corps, ce temple pur de l'esprit, et finisse par communiquer à la matière l'essence même de l’âme et son immortalité. Si, au contraire, la convoitise ouvre la voix aux lascifs regards, aux jeux hardis et immodestes, aux paroles perverses, et enfin aux dernières dissolutions , l’âmne, atteinte par degrés de la contagion du mal, change de nature, perd la subtilité de son premier être, et s’abrutit au point de devenir corps (40). Telles sont ces ombres vaporeuses et humides dont on voit souvent les nombreux essaims errer autour des tombes, surtout autour des tombes fraîchement creusées; tant elles s'attachent obsiinément au corps qu'elles aimaient (41)! tant la sensualité charnelle les a jetées dans un état d'itertie èt de dégradation!"
LE CADET
O charmes enchanteurs de la divine philosophie! Combien stupide est le vulgaire, qui la suppose äâpre et chagrine ! Sa voix est aussi douce que l'harmonie de la lyre d’Apollon; elle convie l’âine
144 COMTS,
humaine à un perpétuel banquet d'ambroisic qui ne s'épuise ni ne la rassasic jamais (42).
L'AINÉ
Écoutons, écoutons; n’entends-je pas quelques cris lointains troubler le silence des airs?
LE CADET
En effet; quels peuvent être ces cris?
L’AINÉ
Sans doute ceux d'un voyageur égaré comme nous dans ces sombres forêts, ou de quelque bücheron voisin; ou, ce qui serait affreux, de quelque chef de brigands cherchant à rallier sa troupe. |
LE CADET
O Ciel! sauve notre sœur! Mais la clameur recommence et s'approche. Tirons nos épées, et mettons-nousen garde.
L’AINÉ
Je vais crier de mon côté. Si c’est un ami, tant mieux ; sinon, c’est une bonne cause que la défense, et Dieu sera pour nous.
(L'Esprit aérien entre sous la forme d’un berger.)
L’AINÉ. a
11 me semble connaître cette voix. Qui êtes-vous?
parlez. N'approchez pas, ou ces épées vous transpercent.
L'ESPRIT
Ciel! est-ce bien la voix de mon jeune maître? Ah! répétez, répélez encore,
LE FRÈRE CADET
Mon frère, c'est le berger de notre père: c'est Jui ! | L'AINÉ,
O Thyrsis! toi dont les douces chansons arrétent souvent, pour t'entendre, le cours enchaîné des ruisseaux, et charment les fleurs même de la vallée, comment te trouves-tu ici, bon berger? Quelque bélier s'est-il échappé du parc? quelque jeune chevreau a-t-il perdu sa mère? quelque agneau égaré ne peut-il plus rejoindre le troupeau? Quel étrange hasard t'a pu conduire en ces lieux où nulle trace humaine n’est imprimée?
L'ESPRIT
Cher héritier de mon maître et sa plus douce joie, ce n'est pas un si léger souci qui m'agite. Non, je ne cours point après une biebis perdue : je ne suis point occupé à poursuivre le loup dévastateur. Près du soin dont je suis ému, tous les trésors laineux de ces riches contrées ne sont rien. Mais grands dieux! pourquoi ne vois-je pas avec vous votre charmante sœur? L
BIBLIOTH. ÉTRANG. T. Il. 10
140 COMUS
LE FRÈRE AINÉ
À te parler vrai, berger, mais sans qu'il y ait de notre faute, nous l'avons perdue en chemin.
L'ESPRIT
Ah! malheureux! mes craintes étaient trop
justes.
LE FRÈRE AINÉ
Quelles craintes, bon Thyrsis? dis-nous cela
bien vite.
L'ESPRIT
. Volontiers. Vraîment ce ne sont-point desfables, comine. le croît la grossière et creuse ignorance, que ces antiques récits d'îles enchantées, de chi- mèses qui vomissent des flammes , et de rocs crevassés dent l'entrée conduit aux enfers; rien n’est plus vrai que toutes ces choses révélées jadis aux sages poëtes par la muse céleste, et qu'ils ont répétées dans leurs vers immortels; mais l'incrédulité est aveugle.
Au centre de cette épouvantable forêt, qu’un mur de cyprès enyironne, habite un magicien, fils de Bacchus. et de Circé, le puissant Comus, savant dans tous les sortiléges de sa mère. Aux voyageurs égarés iei par ses piéges adroits, il présente sa coupe pestiférée, qu'avec d’affreux blasphêmes il a remplie de doux poisons. L'effet rapide du breuvage est de transformer en vil museau
d'animal ce visage humain que la raison a marqué de sa glorieuse empreinte. J’ai appris cela en gardant mes troupeaux tout près des colliies qui couronnent ces clairières. Là toutes les nuits on peut l'entendre lui-même ainsi que sa cour monstrueuse, hurler comme des tigres ou des loups sur leur proie (45), tandis que dans les profondeurs des plus inaccessibles retraites, sont célébrés par eux les horribles mystères d'Hécate, Ils ont plusieurs amorces et divers enchantemens pour surprendre et attirer limprudent voyageur qui passe, ignorant de leurs-artifices. Ce soir, après que mes troupeaux ruminans eurent pris leur repas sur les gazons humides de rosée, et que l'étable les eut reçus, je m'étais assis sous un dôme entrelacé de lierre et de chèvrefeuille, et là, dans un doux accès de mélancolie, je répétais mes rustiques chansons, tant que la muse me les inspirait; quand tout-à-coup la forèt retentit de ses rugissemens accoutumés, et les airs se remplissent d’une barbare dissonance. Je m'arrête et j'écoute; à l'instant succède au bruit un silence morne; tes chevaux engourdis traînant à pas lents.la litière fermée du sommeil, ont pu respirer un moment. de leur épouvante. Enfin j'entendis un chant suave et majestueux se répandre comme une riche vapeur de parfums distillés. Les airs en étaient . pénétrés avec un tel charme, que le silence surpris désirait de changer de nature pour être toujours si délicieusement troublé. J'étais tout oreilles (44),
148 COMUS
et ravi en des délices qui auraient pu créer une âme dans les flancs mêmes de la mort(45); mais hélas! j'ai bientôt reconnu que cette voix était celle de votre sœur, de ma maîtresse révérée. Glacé de crainte et de douleur : « ah! me suis-je dit en moi-même, pauvre petit rossignol, que tu
chantes avec douceur, si près du piége mortel! »
Alors je me suis mis à courir précipitamment dans ces bois, à travers des sentiers que j'ai souvent pratiqués pendant le jour. Guidé par le son, je suis arrivé au lieu où, sous un déguisement que j'ai su reconnaître, et malgré la rapidité de ma course, cet infernal magicien s'était rendu sans peine avant moi. Déjà il s'était saisi de sa proie, de la vierge innocente et délaissée, qui, le croyant un pasteur du voisinage , lui avait demandé des nouvelles de ses deux campagnons perdus. J’ai bien vu que c'était vous qu’elle cherchait ; soudain j'ai pris ma course, et je ne me suis point arrêté que je ne vous eusse découverts. Je ne puis rien vous dire de plus. | LE FRÈRE CADET.
© nuit et ombres, par quel triste nœud vous êtes joints avec l'Enfer contre la faiblesse désarmée d’une vierge seule et sans secours ! Est-ce là cette confiance que vous m'’inspiriez,. mon frère?
L'AINÉ
Oui; et je la conserve constamment ; je ne crains point de m'appuyer sur elle; je ne la renierai
jamais. C’est ainsi que je me tiens ferme contre la malice, soit des enchantemens , soit de ce pouvoir nommé Hasard par les aveugles mortels. La vertu peut être assaillie, jamais réduite (/6); surprise par une force injuste, jamaïs jetée dans les fers. Tout le mal qu'on médite contre elle doit, dans l’heureuse épreuve, tourner définitivement à sa gloire; car les temps viendront où le mal finira par rebrousser sur lui-même sans pouvoir plus se mêler au bien : seul et séparé comme une impure scorie, il se servira de pâture et de destructeur. Si cela n’est pas, dites que la terre-est édifiée sur le chaume, et que les piliers du firmament ne sont que pourriture et fragilité.
Suivez-moi; partons. Puisse cette épée vengeresse n'être jamais tirée contre la volonté ni contre la puissance du Ciel! Mais pour cet horrible sorcier , fût-il entouré de toutes les affreuses légions qui combattent sous les noirs drapeaux du Styx, des Hydres, des Harpies, et de toutes les formes monstrueuses répandues entrè l'Afrique . et l'Inde, je pénétrerai jusqu’à lui; je le forcerai de rendre sa proie, ou je le traîneraï par les cheveux à une mort effroyable et maudite comme sa vie.
L'ESPRIT
Hélas! bon et vertueux jeune homme, j'aime ton courage et ton audacieuse entreprise; mais ton épée te serait là d’un faible secours; ce sont d'autres. armes qu'il faut opposer aux puissans
150 COMCS,
cochantemens de l'Enfer (47). Apprends que, de sa seulc baguette, il peut briser tous tes nerfs et disloquer toutes tes jointures
LE FRÈRE AINÉ
Mais, berger, comment as-tu osé l'approcher de lui d'aussi près?
L'ESPRIT
L'ardent désir que j'avais de sauver ma jeune dame de ses infâmes entreprises, m'a remis dans la mémoire un certain jeune berger. Quoique d’une apparence chétive, il était très-savant dans la connaissance de ces végétaux bienfaisans et de ces herbes salutaires dont les feuilles verdoyantes se déploient aux rayons du matin. Il m'aimait beaucoup, et me priait souvent de chanter; et, lorsque je chantais, lui, couché sur le gazon , se tenait, comme ravi en extase, à m'écouter. Puis, en récompense, il ouvrait un petit sac de cuir, me montrait des milliers de simples dont me disait les noms, et m'apprenait à connaître leurs puissantes et merveilleuses facultés. Parmi toutes, il m'en choisit une; c'etait une racine petite et désagréable à la vue, mais d’une vertu surhumaine ; les feuilles en étaient noires et piquantes. « Dans d’autres chmats, me dit-il, elle produit une belle fleur de couleur d'or ; mais dans le nôtre, elle n’est ni connue ni estimée, et, sous sa chaussure armée de clous, le grossier pasteur va la
\ PASTORALE-FEÉERIE. 151
foulant tous les jours. Cependant les effets de cette plante surpassent ceux du fameux Moly que Mercure donna jadis au sage Ulysse: » Le berger l'appelait Hémonie. 11 m'en fit présent, et me dit de la garder comme remède d'un souverain usage contre les enchantemens, la nielle, les brouillards et l'apparition des horribles furies. Je la pris et la coriservai sur moi (48) sans y attacher beaucoup d’imiportance. C'est le péril dé ce jour qui n’a fait connaître tout son prix. Par elle j'ai su distinguer l'enchanteur à travers le déguisement sous lequel il s'était caché; par elle, j'ai posé le pied jusque sur Îles gluaux de sa magie, et j'ai pu l'en retirer inpirnément. Avec cette plante que je vous renrettrail, vous pouvez assaillir haïdiment la retraite du nécromancien. Alors, l'épée brandissante, jetezvous sur lui sans crainte, brisez Sa coùpe, répandez-en sur le sol la mielleuse liqueur; surtout emparez-vous de sa baguette, quoique ses monsres et lui se préseñtent en bataille, avec d'horribles hurlemens ; et; tels que lés fils de Vulcain, Yoinissént des torrèens de fumées. Dès que vous aurez ébranlé Iéat chef, vous Ies verrez s'enfuir tous.
LE Faène AIMÉ.
‘Thyrsis, conduis-nous; je te suis; et puisse quélque’‘boï ange étendre devaäñt nous son bouclicr! .
"(Hs sottent,)