COMUS
(La scène se change en ua magnifique palais où sont réunies toutes les délices ; musique voluptueuse et table chargée de, mets exquis. Comus parait avec ses monstres, la jeune Lady est assise sur un siége enchanté. 1] lui offre son breuvage; mais elle le refuse, et essaye de se lever.)
COMUS
Non, jeune lady, restez assise. Si j'étendais seulement ma baguctie, tous vos nerfs deviendraiïent albâtre, et vous-même statue; ou vous prendriez racine, comme Daphné fuyant Apollon.
Furieux, cesse de te vanter. Tous tes charmes ne peuvent rien sur la liberté de mon âme, quoique le ciel te permette d’enchaîner pour quelques instans mon Çorps,
COMUS
Pourquoi vous tourmenter, jeune vierge, et pourquoi froncer le sourcil? Ni les rigueurs, ni le courroux, n’habitent en ces lieux. Loin de ces portes le chagrin fuit. Voyez se rassembler ici tous les plaisirs que l'imagination peut faire naître en de jeunes pensées, quand le sang circule avec ” force et vitesse, et s'épanouit comme le bouton d'avril dans la saison des primevères. Et d’abord considérez cette joyeuse liqueur qui pétille et saute dans le cristal (49), et dont les esprits odorants sont encore excités par des mixtions savoureuses.
Jamais ce Népenthès, présent d’une reine d'Égypte à Hélène, fille de Jupiter , n’eut le pouvoir de réveiller une si grande joie dans les cœurs ; jamais il ne sut, à ce degré, rafraîchir la soif ni faire circuler la vie. Pourquoi voudriez-vous, en le refusant, - vous montrer si cruelle à vous-même et à ces membres délicats que la nature a créés pour les plus doux usages? Mais vous violez ses lois; et, tel qu'un mauvais emprunteur, vous mésusez du trésor. Vous rejetez cette condition nécessaire attachée au soutien de la faiblesse humaine : délassement après le travail, soulagement après la douleur ; et vous aussi, belle vierge, à la suite d’une rude journée que les mets ni le repos n’ont rafraichie, vous avez besoin de mets et de repos; prenez ce doux breuvage, il restaurera vos forces.
Ah! traître, il ne pourra restaurer ni la vérité ni l'honneur , que les mensonges ont bannis de tes lèvres. Est-ce là cette pauvre chaumière, est-ce là ce modeste asile que tu m'avais promis? Quelles sont ces horribles figures , quels sont ces monstres à têtes hideuses? Défends-moi, céleste miséricorde! Et toi, vil imposteur , fuis avec tes pernicieux enchantemens! Déjà, par tes bas artifices et par ton hypocrite fausseté, n'as-tu pas trompé ma crédule ignorance? Et tu cherches encore à me saisir par tes attrayantes amorces, auxquelles des brutes seules peuvent se prendre? Ta liqueur
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serait celle des banquets de Junon, que je ne veudrais pas la goûter. Le bon ne peut sortir que des bons (50), et ce qui n’est pas tel est sans délices Pour un appétit sage et bien gouverné.
COMUS
Oh! que l'homme est fou de prêter l'oreille à ces docteurs fourrés de l'école stoïcienne, qui vont chercher jusque dans le tonneau cynique les préceptes d’une pâle et maigre abstinence! Pourquoi la nature nous a-t-elle versé ses largesses avec profusion, couvrant la terre de fleurs, de fruits, de troupeaux, et peuplant les mers d’habitans innombrables, si ce n’est pour satisfaire et rassasier nos désirs délicats? N'est-ce pas pour vètir ses enfans, qu'elle occupe à filer La soie, dans leurs verdoyans ateliers, des millions de vers industrieux? N'est-ce pas pour qu'un seul coin du globe ne reste point privé de richesses, qu'elle a caché dans ses propres reins l'or et les pierres précieuses, ornément de ses créatures? Si chacun, esclave d'une froide tempérance, devait se nourrir de légumes, étancher sa soif dans un clair ruisseau, et ne se vétir que de bure, le grand distributeur de toutes choses resterait sans Hosannahs ét sans louanges ; plus de la moitié de ses dons demeurteraient méconnus et méprisés ; et nous le servirions à regret, comme un. maitre avare eb parcimonicux. Nous serions les bâtards et non les fils de la nature, qui succontberait accablée. de'son propre poids et
PASTORALE-FÉERIE. 155 étouffée sous son exubérante fertilité. La terre gémirait de son abondance ; les aïrs seraient obscurcis d’un nuage d'oiscaux ; les troupeaux déborderaient leurs maîtres; les mers gonflées méconpaîtraient les rivagés, et les diamans dédaignés éclaireraient de tant de feux la surface des eaux, que Jes poissons , apprivoisés par degrés à la lumière, viendraient regarder insolemment le soleil. Écoutez-donc, jeune fille, cessez de vous laisser éblouir par cé vain titre de vierge. La beauté est la monnaie de la nature. Elle re doit pas être enfeuie, mais mise en circulation. Son prix consiste .@® jouissances mutuelles et partagées; le plaisir qu'elle goûte à jouir d'elle-même est insipide et misérable, Si vous laissez tristement s'écouler le jeune âge, rose oubliée, vous vous fanerez et pencherez la tête sur votre tige (51). La beauté est l'orgueil de là nature; elle doit briller dans les cours, dans les fêtes, dans les hautes solennités, partout où elle peut fixer avec plus d'éclat les regards des hommes. C'est aux laides à garder la maison ; c’est aux tailles épaisses , aux joues sans fraîcheur , que conviennent l'aiguille et le fuseau de la ménagère. Mais des lèvres teintes de verrnillon, des yeux qui lancent les flèches de l'amour, des tresses semblables à celles de } Aurore bnt été donnés pour un autre emploi, Réfiéchissez bien à cela, vous qui brillez de la fleur de l'âge.
Le silence m'aurait seul convenu dans l’odieux
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séjour que j'habite, si ce fourbe n’eût tenté de fasciner à la fois mes yeux et ma raison. Non; il serait trop révoltant que le vice püût étaler complaisamment ses sophismes, et que la vertu manquât de paroles pour réprimer son insolence.
Imposteur! n’accuse point l’innocente nature de vouloir prodiguer ses richesses. à l’intempérance et à la dissolution. Sage économe, elle ne les destine qu’à ceux qui vivent sous les heureuses lois de la sobriété. Si chaque honnête homme que le besoin consume, avait seulement quelques faibles débris du superflu qu’amoncelle sur ses tables. le luxe couronné de pampres et de fleurs , la nature verrait se répartir plus également ses richesses, et l'excès de son abondance ne la surchargerait pas (52). C’est alors que le dispensateur suprême serait mieux honoré; c’est alors qu'il recevrait toutes les bénédictions qui lui sont dues. Car au milieu de ses orgies dégoûtantes, l’ignoble gloutonnerie ne tourne jamais ses regards vers le ciel ; mais, dans l’abrutissement de son ingratitude, elle se gorge de pâture et blasphême son nourricier. Dois-je poursuivre, ou en ai-je assez dit? En vérité, j'aurais beaucoup à dire encore à celui dont la langue profane s'arme de mépris contre la céleste chasteté; mais à quoi bon? Tu n'as ni âme ni oreilles pour entendre les hauts mystères, les sages et sérieuses doctrines de la virginité (53) ; et tu es bien digne de ne connaître d'autre bonheur que celui de la fange où tu croupis. Gomplais-toi dans
tes subtils argumens et dans ta fausse éloquence; il te serait trop afiligeant d'être convaincu. Va, si j'essayais seulement de plaider cette cause divine, la force invincible de mes paroles allumerait dans mes esprits la flamme d’un si céleste enthousiasme, que même les choses muettes en seraient émues avec sympathie; on verrait la terre s’animer, et, dans sa violence, secouer assez haut son énorme masse pour que tes fraudes magiques, écrasées par ce poids, retombassent sur ta tête criminelle.
COMUS à part.
Elle ne ment point. À ses discours inspirés par quelque puissance supérieure, je sens la crainte se glisser en moi; quoique immortel, je sens une sueur froide me pénétrer sourdement, comme lorsque les éclats du tonnerre et les chaînes de l'Erèbe font entendre aux dieux la colère de Jupiter. N'en témoignons rien pourtant, et redoublons d'énergie, s’il est possible. (Haut.) Assez, assez; ce n’est là qu'une morale babillarde, qui offense nos canons et nos statuts (54). Je ne-dois pas la souffrir plus long-temps ; elle ne sert qu’à noircir les pensées des brouillards de la mélancolié. Mais cette liqueur va guérir le mal. Une scule gorgée suffit pour enivrer l'âme et la jeter dans des délices ineffables. Soyez sage, et buvez.
(Les deux frères se précipitent l’épée à la main, arrachant à Comus sa coupe et la brisant contre terre(55). Sa suite veut
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faire résistance, mais ils sont tous repoussés. Pendant cela, Y'Esprit survient. )
L'ESPRIT
Que vois-je ? vous avez laissé s'échapper le perfide magicien ? O iaconsidérés! il fallait rompre sa baguette, et le charger de chaînes. Si sa baguette n'est brisée, si l'enchantement de cette jeune dame n’est détruit par des paroles contraires (56), nous ne pouvons rendre le mouvement
à ses formes, que le marbre oppresse et engourdit.
Mais patience ; ne vous troublez pas. Je crois avoir en mwa possession d'autres secrets que m'a jadis appris le vieux Mélibée, le plus véridique des pasteurs qui ajent jamais enflé les pipeaux.
Non loin d'ici, habite une nymphe bienfaisante qui dirige d’une main légère les paisibles ondes de la Saverne, Sabrina est son nom, vierge pure, fille de Locrin, qui recut le sceptre de Brutus, son père. Elle, tout innocente, fuyant la colère. insensée de sa marâtre Guendolène, recommanda aux flots sa pudique beauté, et les flots la protégtrent en l’enveloppant. Alors les nymphes charmantes qui se jouaient parmi les eaux, la recurent mollement dans leurs bras ornés de perles, ét la portérent au vieux Nérée. Le dieu prend pitié de son infortune; il soulève sa tête froide et inanimée, et la remet à ses filles, qui la plongent en un baïn de nectar parsemé d’'asphodèles(55); et, infusant l’ambrosie dans tous ses sens, la rappellent
PASTORALE-FÉERIE. 159 enfin à la vie. Sabrina, ainsi ressuscitée, devint immortelle, et déesse de cette rivière. Dans cet état, elle conserve toute sa douceur virginale ; souvent le soir, parmi les rosées du crépuscule, elle s'en va visitant les troupeaux, et, par le bienfait d’une précieuse liqueur , les délivre des sortiléges et des maléfices, Aussi, dans leurs joyeuses réunians, les bergers célèbrent-ils ses louanges en chansons rustiques, et s'empressent -ils de jeter dans le fleuve, en son honneur, des guirlandes de pensées, d'œillets et de brillantes asphodèles. Cette déesse, ainsi que le vieux berger me l’a dit, peut rompre le nœud puissant des charmes et fondre la glace des enchantemens, pourvu qu'elle soit invoquée en des byrmnes mélodieux ; car elle aime les vierges ; et, vierge elle-même, elle est toujours prête à les secourir (58). Je vais donc faire Pépreuve de sa bienveillance, et joindre au pouvoir de mes chants, la force de quelques mystiques adjurations..
(11 chante. )
Belle Sabrina, écoute, du fond de tes demeures humides et transparentes; cesse d’entrelacer les lis dans tes beaux cheveux parfumés d’ambre, qui tombent en boucles sur tes épaules. C’est l'honneur d'une vierge qu'il s'agit de secourir : déesse du lac d'argent, écoute et sauve!
Écoute, et apparais-nous au nom du grand Océan, par le trident de Neptune, agitateur de la
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terre, et par les pas graves et majestueux de Téthys; par la chevelure hérissée et blanche de Nérée , et par la houlette du devin des antres de Carpathie ; par la conque recourbée de Triton, et par les enchantemens du vieux prophète Glaucus; par les jolies mains de Leucothée et par son fils, gardien de plages océaniques; par les pieds éblouissans de Thétis, et par les doux chants des sirènes (59) ; par la tombe sacrée de Parthénope, et par: le peigne d’or avec lequel Ligéa (60), assise sur des rocs de diamant, lisse et ondule l’ébène de ses cheveux; par toutes les nymphes aux regards séduisans , qui dansent la nuit sur tes ondes limpides , je t'adjure (61), lëve-toi, lève-toi; qu'’audessus de ton lit de corail, ton beau visage nous apparaisse ; fais taire le murmure de l’onde pour entendre nos prières. Écoute et sauve!
SABRINA paraît, accompagnée de Naïades, et chante :
Ici près, sur les rives bordées de joncs, où croissent le saule et l’osier humide, j'ai arrêté la course glissante de mon char orné d’agathes, de turquoises et d'éméraudes, et du bord des eaux jusqu'ici j'ai posé sur la tête veloutée de la primevère un pied si agile et si délicat, qu'elle n’en a point été courbée, et que mes pas n’y ont laissé nulle empreinte (62). Gentil berger, je viens à ta prière; parle, que veux-tu de moi? |
L'ESPRIT
Divinité propice, nous implorons le secours de
PASTORALE-FÉERIE, 161 ta main puissante pour dénouer les liens magiques qu'a jetés sur une vierge pure Fart d'un vil et odieux enchanteur.