‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques; (volume 2)Chapitre 20 sur 57 · HISTOIRE DE NELLA RAJA · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE NELLA RAJA

Anis avoir présenté ma plus humble obéissance à l'illustre et divin Vichnou , je vais raconter l’histoire de Nella Raja.

Que tous les hommes mettent autant de soin, à orner leur esprit de cette narration choisie, qu'ils en mettraient à parer leur personne d’un pectoral de pierres précieuses; car quiconque lira ou entendra ce récit, jouira de toute sorte de honheur et de bénédiction planétaire. Ceux qui porteront respect à Nella Raja, ne pourrant jamais être approchés par Chuni; et toutes les heureuses personnes qui écouteront ses revers, apprendront à marcher dans des sentiers libres de péché. Bref, Chuni n'aura pas le pouvoir d'afiliger. même les. copistes de ce livre. J

Les rois qui perdent la faveur de Vichnou sont, à son bon plaisir, dépouillés de leurs honneurs ; telle est l’éclatante leçon que renferme cette recommandable histoire, les délices des. poëtes et des sages de tous les temps.

Dans les anciens âges, le bon mais infortuné roi Derma Raja, errant dans un désert avec ses frères,

198 IISTOIRE | vit un certain Mouni s'approcher de lui d'un pas majestueux, ayant ses longs cheveux tressés et rôulés eh boucles et son front marqué de vibôuti. De nombreux richis entouraient sa vénérable personne. Le raja se présenta humblement devant le saint personnage ; il lui offrit ses complimens avec la plus grande révérence, lui essuÿa les pieds, le conduisit respectueusement à un siége de ver- ‘doyatit gazon ; ét 14, les mains jointes avec humilité, il lui parla en ces termes :

« O toi qui resplendis de ta lumière native, tutélètre appui dé tous céux qui reconnaissent ton “pouvoir ,'téi qui peux remettre tous les péchés ; toi, la: ‘perfection de la bienveillance ,'et qu’on voit -sans'ceséé én'méditation sur la pureté suprême, “permets-mof de informer dé ta santé et de celle ide tes saints diséiples. » À ce complinient, le mouni -vépondit de’ ta manière la: plus gracieuse : : « Nous -te-remértiüns, Derma Raja, de ton attention ari- “câte ; ubique;'eri vérité, Île plaisir et’ la peine ‘pous' soient: égaux ét indférens. Quant à vous (1), bon. roi, nous ne sommes point étrangér à vos mérites. Votre nom répond très-bien‘à votre aiihuble naturel; niais dîtés , qui ‘Vous ähiène, vous et vos ‘nobles fièfes ; dans éètte solitude écartée? -Ce ne sont 'fas là les retraites des cours. ÿ Derma Raja, poussant un profond soupir, et joignant toujours les mains, répliqua : « Je vais te rapporter ‘en deux'mots les'cruelles infortunes qui m'ont ‘conduit dans’ le fond de ces déserts. ‘!

»* Le raja Terioten m’a dépouillé de tout mon royaume ; et, je le confesse à ma honte, il me l’a gagné au jeu (2). En ce moment, à pieux solitaire , il en est en possession; mais comme je ne vois là aucun motif légitime d'allumer la guerre, j'ai, avec ma femme et mes ‘enfans, quitté notre pays; et, résignés à notre sort, nous habitons, en ermites, dans cettesolitude. Nous jadis élevés avec tant de luxe .et de délicatesse par notre tendre mére, nous sommes maintenant réduits à nous nourrir de fruits et de racines sauvages qu'il nous faut arracher ou piocher péniblement. Nous qui reposions naguère sur des lits moelleux où les doux chants du couyl nous invitaient au repos, nous n'avons plus que des nuits sans sommeil, que nous passons sur la dure, effrayés par les tristes burlemens des jackals. Avez-vous jamais été visités, ou jamais oui parler de personnes que les décrets de Bruma aient rendues si complétement misérables ? » |

Le mouni consola le malheureux monarque ;.

mais il méla quelques remontrances à ses caresses : « Convient-il qu’une personne d’un caractère aussi élevé que le vôtre, se laisse abattre comme le vulgaire des rois? Vous avez autour de vous votre femme, vos parerns et quatorze mille fidèles serviteurs. Un nombre encore plus grand de bramines, les uns gardiens de la flamme sacrée, les autres glorifiés par le feu, s'attachent à votre fortune. De plus, vous êtes accompagnés de richis et de mou- .

nis, grands et saints personnages, qui, par de délicieux récits, charment pour vous la longueur des jours. Les revers supportés par les rois, même dans les premiers âges de bonheur, surpassent autant vos maux légers, que l'éléphant est audessus de l'atome. Avec autant de circonstances atténuantes que vous venez de m'en raconter, s’affliger cest tout-à-fait inconvenable. Dites, Ô raja, pourriez-vous, même dans votre capitale, jouir d'autant de plaisirs naturels ou intellectuels, que vous en avez à votre portée dans cette solitude? Je suis vraiment surpris qu'entouré de tels personnages, vous puissiez vous désoler. Quelle comparaison, par exemple, de vos souffrances avec celles de Nella Raja; de ce prince, si éminemment célèbre , et resplendissant de tant de gloire; souverain de Nichti; fils de Vérachain ; riche en justice et en sagesse ; maître de sept des huit divisions de la terre! Tumanti, sa royale épouse, joyau de piété et de chasteté, lui avait donné deux fils, un garçon et une fille, lorsque, tel que vous, hélas! ce puissant monarque fut, par son imprudence, frauduleusement dépouillé de son royaume; et, tel que vous, dut au jeu sa ruine. Séparés de leurs enfans, de leurs palais, de leurs propriétés, de leur peuple, sa femme et lui furent chassés publiquement de leur ville dans une horrible forêt, où un seul vêtement servit pour les couvrir tous deux. . Là, ils ne vécurent que d'herbes et de racines, et furent ensuite obligés de se faire les serviteurs do-

mestiques des rois anciennement leurs tributaires. Cependant, après tous ces désastres accumulés, Ja faveur ‘renaïssante de Vichnou leur rendit et leur royaume et leur bonheur. Dites, maintenant, vos souffrances peuvent-elles se comparer aux siennes? »

Derma Raja, surpris, répondit avec soumission : « Saint mouni, daigne me raconter les particularités d'une histoire qui paraît avoir une si étroite ressemblance avec la mienne! Quoi! la passion du jeu dominait aussi dans ces temps bienheureux (3)! S'il en est ainsi, quelle raison aurais-je, en nos jours de dégénération de blâmer Terioten, ou de me plaindre de lui? Je t'en supplie, raconte -moi cette histoire en détail. » Le mouni y consentit de bon cœur, et commença dans les termes suivans :

« Jadis, par la bénédiction de Letchmi, florissait une ville éclatante. Aucune sur la terre ne pouvait lui être comparée. Elle abondaïit en vail- . Jans héros. Dans tous ses quartiers, on ne voyait qu'éléphans, chevaux superbes et chars magnifiques. Là, les hauts arbres et les fortes murailles élevaient à l'envi jusqu’au ciel leurs orgueilleux sommets. Là, brillaient les vénérables assemblées de poëtes élégans. Ses portes même étaient couvertes d’or et de joyaux. Ses boutiques splendides étalaient en abondance tout ce que l'imagination peut désirer. Des femmes d’une chasteté sans tache, et des danseuses charmantes y déployaient

des-séductions de genres différens (4), tandis que les accens de la joie et de la musique faisaient retentir les airs. D’inexpugnables citadelles environnaient des temples immenses, dont les portes majestueuses inspiraient un saint respect, et où les devoirs religieux étaient continuellement accomplis. Cette ville, appelée Nichti, avait pour prince Nella Raja. Dans son royaume, le gouvernement se contentait d'imposer le dixième des produits de la terre, et laissait les habitans jouir en paix de tout le reste (5). Ceux-ci n’abandonnaient aux jeunes veaux, qu'un seul côté du pis de leurs vaches, dont ils prenaient pour eux l’autre part; et ces petits nourrissons avaient assez d'intelligence pour ne jamais attirer à eux les trayons réservés aux habitans. Toute l’administration de Nella Raja était conduite avec une équité semblable; sa surveillance s’étendait jusque sur les animaux. :

» Il arriva, par exemple, qu’un jeune bœuf s'étant égaré dans les bois, s’approcha d’un tigre, et, bondissant gaîment tout auprès, frappa par hasard de sa queue le farouche animal. Transporté de rage à cette insulte présumée, le tigre féroce s’écria (6): « Oses-tu bien, misérable insensé, traverser. cette forêt , et te jouer ainsi en ma redoutable présence, plus ‘indifférent aux terreurs que j'inspire, que n’est le robuste éléphant? Je sens fort bien que la toute-puissantc protection de Nella Raja te met à l'abri de ma vengeance immédiate; mais courbien de temps cela durera-t-il? De même que tous les

autres rois, il doit mourir un jour. Alors, sois sûr que je ne perdrai pas l’occasion de me venger.» À peine le tigre avait-il aimsi exhalé: sa fureur, que la terre trembla ; et resplendissant -d'une lamière extraordinaire, annonça l'approche du formidable Caucrum de Ja divinité. Le. glaive descendit.. des nucs., et sous l'œil des assistans frappés de stupeur, punit la sacrilège- insinuation du tigre en séparant sa tête de son corps." : t" ":"

» En un mot, l'excellence du roi préservait son peuple du. péché inôme et des maux qui en sant la suite.

+ »Un.; Jour, dans la fleur. de ses ans, ce > imerveil- Jeux prince. reposait eu un jardin, surun lit de fleurs, à l'ombre du parasada, tandis que le mougri, le chumpak , le myrte et le yati répandaient à l'entour leurs parfums. De charmans oiseaux gazeuillaient et sautaient légèrement çà et là; parmi leurs concerts, les tendres sons du couyl se farsaient surtout remarquer ; et les zéphyrs éventaient le printemps nouvellement éelos. Le cœur du prince ,;:amoalli par cette scène, se:fondait en pensées amourceusçs; l’image de Turhaati ; fille de Bim Raja, vint tout à-coup .se présenter À:son âme:(7)..: Tous mes sujets, siécriait le . jeune monarque enflammé ,. déclarent qu'elle seule: est digne de ma couche; ; je suis sûr. qu elle égale la déesse Letchmi ; accorde-moi, gracieux Vichnou, de pouvoir jouir .tavec cette beauté, des dernières délices de l'amour! » Tandis qu'il poussait

les élancemens de cette ardente prière, une troupe d'anais, blancs comme le plus pur laitage, et pareils à une guirlande onduleuse de perles, efleura, en volant, le raja surpris qui, par un mouvement rapide, saisit brusquement un de ces aimables oiseaux. Les autres, cependant, loin d’être effrayés, voltigeaient autour de leur frère captif, tandis que celui-ci adressait au roi des représentations sur son injuste rigueur. Le prince tâcha d'apaiser son brillant prisonnier, et ce ne fut pas sans succès ; car bientôt, prenant un ton plus solennel, le céleste oiseau lui parla ainsi :

« O Raja, nous nous apercevons que votre sein est enflammé d'amour ; sachez donc que nous accomplirons vos désirs, en vous mettant en possession de la jeune Tumanti. » Le raja enchanté témoignait cependant quelque doute qu'un simple oiseau si merveilleusement doué de la connaïssance et de la parole, fût capable de mettre à fin cette grande aventure. « Apprenez, seigneur, dit l'anai, que nous appartenons au monde des Dives ; à la vérité nous n'avons point ici d'habitations fixes ,. mais les pensées des hommes nous sont néanmoins découvertes. Ne vous méfiez point de mes paroles. Tumanti et vous, êtes seuls. dignes l'un de l’autre; et jusqu'à ce que nous vous ayons unis, nous ne retournerons point dans le monde qui nous est propre. Soyez convaincus que les oiseaux-dives sont incapables de tromperie. Nous ‘allons fuir à l'instant vers Tumanti, la prévenir en.

DE NELLA RAJA. 209 votre faveur, et accourir vous rendre compte de notre succés. »

» Le roi, transporté d’allégresse , relâcha l'oiseau en lui disant : « Prince des anais, vous êtes libre, Mais avant de me quitter, charmez mon oreille, je vous en supplie, par une fidèle description de la personne et des parens de cette beauté célèbre. » « Trés-volontiers, dit l'orateur emplumé.

» Elle possède le doux éclat de la lune; le dieu du feu, que dis-je, le majestueux soleil lui-même n'est pas plus resplendissant. Bim Raja, le fameux souverain de Viderapour, voyant qu'il n'avait pas d’enfans et désirant d'atteindre à ce suprême bonheur (8), accomplit les dévotions et les sacrifices accoutumés du feu; mais il reconnut avec peine que c'était sans succès. Il assembla donc ses nobles, ses bramines , et autres principaux officiers, et s'étant assis sur un trône de pierres précieuses, placé dans sa salle de cérémonie, il leur adressa la parole en ces termes : « Nobles, et vous mes autres respectables sujets, écoutez. le discours de votre roi. Vous savez que ceux-là seuls sont heureux, qui possèdent des enfans, tandis que Îles personnes qui n’en ont point sont rejetées loin du monde de la félicité. Depuis long-temps j'en désire avec ardeur ; le bonheur d'en avoir est d’une évidence qui frappe les yeux. En effet, lorsqu'on s'informe de la situätion d’un homme, quelle est la question qu'on lui adresse? on ne lui demande point quels sont ses biens, ses trésors, son pou-

voir, mais quel nombre il compte de garçons et de filles. À l'oreille paternelle que des enfans enchantent par l'harmonie de leurs voix, combien la plus délicieuse musique est insipide ! En un mot, le père seul est un mari complétement heureux. Ces considérations m'ont déterminé à entreprendre un pèlerinage de pénitence pour obtenir une telle bénédiction, la première de toutes. Je délègue môn autorité durant mon absence à mes principaux nobles, et requiers l'obéissance de tout mon peuple à leurs commandemens. »

+ Bim Raja termina son discours par des expressions de tendresse envers ses sujets, et se prépara au départ avec la reine, son épouse. Tous deux étaient habillés comme des ermites ordinaires, portant leurs cheveux. tressés et roulés en boucles (9), et vêtus chacun d’un simple habit de pèlcrin. Leur peuple, qui les aimait, les suivit en versant des larmes; enfin le raja insistà pour qu on se séparât de lui.

»Le roi et la. reine poursuivirent leur voyage, jusqu'à ce qu ‘ls arrivassent à la cellule: d’un célébre mouni à qui ils présentèrent leurs réspects ; ils le servitent long-temps en qualité d'humbles disciples et de serviteurs (10), et marchèrent dans tous les sentiers de la foi ét de la vertu. Un jour qu'ils conversaient avec leur saint maître, le raja hasarda d'exprimer son ardent désir d’avoir un enfant, et, pour obténir ce bonheur, supplia le saint de lui accorder la faveur de sa puissante 1n-

fluence. Le mouni, hautement satisfait de sa dévote et humble conduite, promit d'accomplir ses désirs, et l’assura même qu'il aurait un fils que nommerait le mouni lui-même , ainsi qu'une fille, qui s’appellerait Tumanti. Après cette gracieuse assurance , il congédia le raja et la reine, qui, ravis de leur succès, le remercièrent avec les plus humbles expressions d’une vénération reconnaissante, et, prenant congé de lui, retournèrent dans leurs états, où ils reprirent en grande pompe leur royale autorité.

« Conformément aux promesses du saint, ils -eurent, au temps convenable, un fils et une fille. Celle-ci, pour ses aimables qualités, surpassait méme son charmant frère. Le roi enchanté se regardait comme possédant, en elle, les délices de la mer de lait, et de la sublime montagne Mairou. * Il déclara avec transport que sa fille, resplendissante comme la lune, le rendait le plus heureux des mortels. oo

» Ainsi, 6 Nella Raja, dit l'oiseau en finissant, je vous ai fait connaître les détails de la beauté et de la naissance de cette princesse. Nous vous répétons qu'à tout événement nous sommes déterminés à vous unir avec elle; n’en doutez point ; comptez sur nos paroles, que nous allons incontinent méttre à exéculion. » |

Alors le raja : « Comment pourrai-je reconnaître une tellé faveur? Disposez cette charmante fille à me rendre heureux ; hâtez-vous et revenez vite. »

208 | HISTOIRE À ces mots, pressant l'oiseau sur son sein, il le laissa s'envoler.

L’anai , s’élevant dans les cieux, joignit ses brillans compagnons, et tous, unis dans la ‘ferme résolution de remplir leur promesse envers le raja leur favori, voyagèrent sans s'arrêter. Le plus éclatant lotus (11), flottant sur la surface des étangs, ne put tenter leur convoitise, ni les fraîches ombres des verdoyans bosquets les exciter à fuir les ardents rayons du soleil, jusqu’à ce que leur inconcevable vitesse les eût portés à la cité de Tumanti. Ils la trouvèrent dans une situation précisément semblable à celle du raja, c’est-à-dire, couchée sur un lit de fleurs dans un jardin de plaisance. Son imagination émue se remplissait, en ce même instant, de l’idée du jeune prince, dont on lui avait beaucoup vanté le mérite. L’approche des anais la fit sortir de ses tendres rêveries. Ils se mirent à jouer délicatement autour d'elle; et, comme s'ils eussent désiré. d'accroître la grâce de leur port en imitant celui de cette aimable princesse, on les voyait par intervalles voltiger devant elle, puis derrière, puis à côté. « Sùrement, sécria Tumanti frappée de surprise, Munmoden, le dieu d'amour, qui a brûlé mon cœur, envoie icr ces charmans oiseaux!» Dans le désir de s'emparer de celui qui volait le plus près, la princesse et ses femmes se mirent à leur donner la chasse, et s’engagèrent si vivement à Jeur poursuite, qu’elles laissèrent tomber de leur sein leurs.

habits négligés, et leurs tresses parfumées flotter au caprice des vents. Enfin quelques-unes d’entre elles, heureuses dans leur chasse, portèrent leurs doux captifs à leur maîtresse qui en prit un dans ses mains, le caressa, et trouvant son corps moite de transpiration, par l'effet du long voyage, demanda aux oiseaux avec une curiosité badine la cause de cette agitation extrême, et le motif de leur visite.

Les oiseaux souriant l'étonnèrent beaucoup en lui répondant en sons articulés : «0 fille de Bim Raja, qui es toi-même la véritable extase d'amour, toi qui éblouis comme un brillant poignard subitement dégaîné, retiens soigneusement nos paroles. De même qu'aucune femme ne peut vous être comparée, soyez assurée qu'aucun mortel n'est - digne de posséder le trésor de vos charmes, si ce n’est l'irréprochable Nella Raja; chacun de vous est seul digne de l’autre. Apprenez, aimable fille, que, par toute la terre, il n’est point de contrée que nous n’ayons fréquentée; point de prince dont nous n’ayons intimement étudié le caractère, et cependant nous répétons que le seul Nella Raja mérite d’être l’heureux possesseur de votre beauté. Mais pourquoi insister sur ce sujet? il doit être à vous. Souvenez-vous que nous appartenons au pays des Dives, et qu’à ce titre nous sommes incapables, par quelque considération que ce soit, de proférer des paroles trompeuses. C’est noire affection désintéressée pour. vous deux, qui seule occasione

notre médiation. Pourrions-nous vous laisser tomber en la possession d’un autre raja qui n’apprécierait pas suffisamment son bonheur? Vous seriez dans de telles mains, ce qu'est un bouquet odorant daus les pattes d’un singe, indignement jetée à l'écart. En ce monde terrestre ne voit-on pas, par de longues prières, des jeûnes et des pèlerinages, les femmes implorer du Ciel un mari désirable? mais aucune ne saurait s’en procurer un si aimable, ni si puissant que Nella Raja. Il est beau comme le dieu d'amour. La seule différence entre eux, c'est que l’un a un corps substantiel, que l'autre n’a pas. Ah! certes Munmoden, pour posséder des formes pareilles, entreprendrait un pèlerinage de siècles. Les bénédictions de Vichnou et de Chiven sont sur lui. Son visage est majestueux comme la pleine lune (12). Il est brillant et puissant comme Chiven. C’est le favori de.Letchmi ; et encore bien que la déesse de l’éloquence ellemême fût impuissante à exprimer ses perfections, je vais essayer de les décrire. Toutes les nations ne reconpaissent que lui qui soit digne d’être le souverain du monde; que lui, dont le pouvoir est égal aux conquêtes desgrandsgardiens des huit coins de la terre. Les dieux mêmes seglorifient de ses prouesses. O Tumanti, ce roi fut certainement introduit dans le monde pour quelques desseins particuliers! Jusqu'à présent il était étranger à l'amour; mais à peine a-t-il oui parler du pouvoir de vos charmes, qu'il en est devenu soudainement amou-

reux. Sa force, quand on lexcite, est terrible comme la tempête. Fameux par sa véracité et par sa justice, il se montre un lion contre les rois appresseurs. Son mérite est le délicieux entretien des richis et des pèlerins les plus élévés en piété. I ést orné d’une pureté sans tache. Dans tout son royaume il a aplani les inégalités de la terre, et l'a rendue une superficie plate et unie (153). 11 le gouverne tout entier avec la justice infaillible et irrésistible du divin Chucrum. l n'existe sur la terre aucun prince qui ne se reconnaisse son tributaire. Malheureuse la femme qui, aspirant à un tel époux, succomberait dans ses espérances. Cependant, vous n'avez rien à craindre; vous êtes pour lui une digne compagne. Munmoden luimême et son épouse Ruti, s'ils savaient combien vos charmes sont en harmonie avec les perfections de Nella Raja, seraient jaloux du bonheur mutuel qui vous attend. Oui, Munmoden lui porterait envie; lui dont l’arc formé d’une canne à sucre, subjugue l'univers, et dont le magique pouvoir enchante toutlegenrehumain. Véritablement, on peut direaujourd’hui qu'il existe deux déités de l'amour. Cecidoitsuffire pour votresatisfaction; quantä l'époque précise à laquelle vous serez unis, nous-mêmes avouons que nous ne la connaissons pas. »

Durant ce discours, des pleurs de ravissement

et de défiance coulaient des yeux de Tuman ti. Tout son corps était agité d'une extase pénible; et, la tête languissamment inclinée sur son sein enchan-

LS

teur , elle répondit : «J’ai souvent, et de différentes parts, entendu les louanges de la beauté, de la grandeur et du pouvoir de ce prince. Cet universel témoignage, confirmé par vous, oiseaux du ciel, ne me permet plus de douter de ses mérites. Je vous confesserai donc sans détour que je suis profondément blessée des traits de Munmoden, et J'avouerai que, dès mon enfance, ma constante prière à Sirasouati, a été de me rendre l'heureuse épouse de Nella Raja. Faites donc, doux oiseaux, qu'il connaissé mon attachement pour lui. Faites que nous nous appartenions l’un à l’autre! N’avez-vous pas vous-mêmes déclaré que mes grâces virginales sont dignes de ce prince accompli, et dignes de lui seul? Hâtez-vous donc; prévenez-le en ma faveur ; il n'est aucun médiateur à qui je puisse m'en rapporter autant qu’à vous. Je n’ai point de suivante à l'amitié de laquelle ; j'osasse confier mes peines, rendues plus douces en les communiquant. Je sens que je viens de franchir les bornes de la délicatesse, en vous ouvrant ainsi tout mon cœur. Si vous me rendez un tel service, quel digne retour pourrai-je jamais vous en offrir? la terre et le monde des Dives, s'ils étaient en ma possession , ne seraient pas une récompense suffsante. Quand la pluie tombe sur les campagnes désséchées, qui peut reconnaître ce bienfait ? aucune créature terrestre, assurément. De même je serai hors d'état de m’acquitter de vos bons offices; mais soyez certains que, tant qu'un souffle animera

ce corps, jamais je ne les oublierai. Croyez, doux anais, que cette assurance est sincère. Faites connaître mon amour au raja , et favorisez mes désirs. Mais si, définitivement, mes vœux étaient trompés, sachez que je n'y survivrais pas. Encore moins serais-je capable de me donner à un autre. Non, si mon attente n’est point. réalisée. les flèches de Munmoden ; le doux bourdonnement des gracieux vondous ; la musique des couyils; la lumière sereine de la lune; le souffle du zéphyr, le son de la viole, rien de tout cela n'aura plus d’attraits pour moi. Soyez-en bien sûrs, et que vos succès auprès de lui empêchent mon âme de s'envoler de ce monde. » |

« Douce fille, répondirent les anaïs, si nous ne pouvions vous rendre un service si facile, combien notre puissance serait-elle donc insignifiante? N’êtes-vous pas notre sœur? nous vous aimons comme si une mère commune nous avait engendrés ; quoique nous supposions que la vôtre vous a donné naissance avec peine et travail, tandis que notre mère nous a enfantés sans douleur. O notre sœur chérie, ne vous désespérez point ; nous vous : . unirons certainement à Nella Raja. Nous ne goûterons pas un instant de sommeil que la chose ne soit faite. Réjouissez-vous donc et fiez-vous à notre promesse. Ne sommes-nous pas des oiseaux célestes? sommes-nous capables de fausseté ? »

En disant ces mots, ils reprirent leur vol vers le pays de Nella Raja , et trouvèrent ce prince profon-

dément blessé des traits de l'amour. Toutes ses pensées étaient ensevelies dans l'idée charmante de Tumanti. Il reposait sur une couche aussi resplendissante que Île soleil, et surmontée d’un dôme que formaient les branches entrelacées de l'arbre punai, qu'avoisinait un étang d'ondes parfumées, dans un jardin de mougrais et de myrthes. « Que sont devenus les anaïs? pensait-il. Peut-être attirés par quelque étang couvert de lotus, ils dissipent leur temps en badinages. » Tandis que son esprit s'égarait dans ces soupçons, les fidèles messagers de l’air apparurent, et l’un d’eux lui dit : O raja, Tumanti est à vous. Nous l'avons abordée dans un moment propice (14); la description que nous lui avons faite de vous l’a enflammée: elle est à vous; vos désirs Seront couronnés. Nous n'avons jamais vu beauté semblable. Aucune femme mortelle, ni même les anges femelles de Vichnou, ni les épouses des dieux, ni leurs bellés musiciénnes, ne sont égales à Tumanti, Sûreinent Bruma, comprenant qu’une seule lune n'était pas suffisante pôur éclairer le monde, l’a gratifié de cette nouvele lumière. Je n’exagère point ; Bfuma seul connaît toutes ses perféctions. La plamité de ses pieds . ressemble à des grappes de fleurs écarlatés (15). Sés jambes; bien proportionnées, fermes et douces comme le tronc lisse du plantain, s'amincissent délicatement par le bas, ainsi que le petit doigt de . sa belle maïn. Sa taille est plus déliée que le céntre du Oudoukai, soù nombril est pareil aux éeréles

que forme le coùrant dans le cristal d'une eau pure. Le duvet délicat répandu sur son aimable personne, est régulier et fin, comme un cordon d'industrieuses fourmis, vu dans l'éloignement. Son sein est brillant et globulèux comme deux coupes d'or. Ses mains sont blanches et mouchetées comme Ja fleur de lumière. Sa figure a précisément la proportion et la vive splendeur du fruit kovai, d’un rouge ardent. Ses dents semblent des boutonsdelafleur mougrai,égalantiablancheur du lait. Son col arrondi est lisse comme le chank. Son nez a la forme de la fleur coumilum. Ses yeux éblouissans rayonnent dans leurs orbites limineux comme l'éclatant voundou perché sur une feuille de lotus. Ses sourcils sont cintrés de même que l'arc des dieux, d'où s’échappent des flèches mortelles. San front proéminent est tourné comme la lune dansson enfance. Ses cheveux ondulent avec tes nuances variées des ailes du voundou. Son visage a le doùx éclat de lapleine lune. Sa personne est pure et resplendissante comme l'or de cent carats. Son port est plus gracicux que celui des anaïs; et, pour couronner le tout, son cœur est l'asile de la chasteté même. En im-mot:, dans vos embrassemens, elle surpassera Munmoden lui-même, qui subjugue tout l'univers. Telle ést Tumanti, dont je ne vous ai décrit que faiblement les attraits. La peindre dignement, exigerait un millier de langués éloquentes. O prince, tandis que nous lui parlions de vos charmes, ses yeux s’énflammaient d'amour, et elte

s'écria passionnément que sa résolution était formée , d'être à vous ou de mourir. Nous prenons à témoin de la vérité de notre récit, ce conservateur de tous les êtres créés, le divin époux de la déesse Letchmi, et même le suprême Narayen. Lorsque vous serez uni à elle, vos tendres doutes seront dissipés; vous reconnaîtrez que nous ne vous avons point déçu. »

‘ À ces mots, les anais se retirèrent, et le roi, toujours défiant , épuisé par les veilles et par l’agitation de l’âme, tomba dans un profond sommeil. Cependant ses songes présentaient toujours à son imagination l’aimable Tumanti; et, après un repos court et troublé, il se leva. Oppressé d'amour et d’anxiété, il ne parlait plus à personne; il refusait la nourriture et le sommeil. Sa seule occupation était de chanter les louanges d’Ari. Il ne touchait pas à ses instrumens de musique, et chaque moment lui semblait un siècle. Laissons-le en cet état, pour retourner auprès de Tumanti. Depuis le moment que les anais l'avaient quittée, son cœur était abîimé d'amour et tourmenté d’inquiétude. Au seul nom du raja, tous ses nerfs vibraient ; elle tressaillait comme la pauvre biche privée de son compagnon. Elle négligeait entièrement sa musique, ses récréations, ses parfums, sa parure. Elle avait pris les alimens en dégoût’, et ne pouvait dormir. Ses perroquets favoris n’obtenaient plus d'elle aucune attention. Elle ne parlait pas aux personnes de sasuite. Son jardin avait perdu

À DE NELLA RAJA. 917 pour elle toutes ses délices; elle oubliait même ses bains accoutumés. Sa tête penchée reposait continuellement sur son bras: ses larmes ne cessaient de couler; Nella Raja était sa pensée éternelle. Elle ne regardait plus personne; ou si par hasard ses yeux s’arrêtaient sur quelque femme, ce n’était plus que pour la critiquer , chose si contraire à ses précédentes habitudes ! Quelquefois la violence de sa passion était telle qu’elle la renversait par terre. Elle ne pouvait plus soufftir le bourdonnement musical du voundou; le cri de ses perroquets lui était importun; et même les chants mélodieux du couyil n'étaient plus récompensés que par des mouvemens de colère. « Ces apais, s'écriait-elle, sont-ils vraiment retournés vers Nella Raja, ou m'’auraient-ils trompée? ou peut-être sont-ils fidèles, mais lui, se montre insensible à mon amour. Peut-être possède-t-il plusieurs femmes aussi belles que moi. Cependant, après tout , il n’est pas impossible que la description de ma personne l'ait séduit. Délicieuse pensée ! Combien je voudrais connaître la distance de sa capitale à ce séjour! »

Quelquefois elle tâchait de flatter sa passion et de satisfaire ses recherches en conversant avec ses suivantes. Si elles tardaient de paraître à son appel, la princesse s'écriait d'un ton chagrin : « Est-ce ainsi, femmes, que vous vous moquez de moi?

Je le vois; c’est là votre dessein ; mais prenez garde à VOUS. »

Ld

Le moindre zéphir qui souffle lui cause de l’épouvante. Que, dans son jardin où elle consent à peine à se promener, une fleur ou une feuille tombe, elle tressaille avec effroi. Une chanson mélodieuse lui met les nerfs en irritation , et des discours joyeux allument sa colère. Elle enverra suivante sur suivante pour la moindre bagatelle ; et, avant qu'elles aient rempli leur insignifiante commission, de nouveaux ordres seront donnés. Toutes ces aigreurs, toutes ces inégalités, si contraires à sa douce humeur, ne proviennent que d’une seule cause, de la crainte de n'être point aimée (16).

Ses femmes ne voyant aucune fin à ces caprices extraordinaires, se hasardèrent enfin de lui dire : a O maîtresse chérie, d’où peut provenir cet excessif chagrin? quelle est la cause d’un tel désespoir? Sûrement, sous la forme de ces méchans anais, quelques démons sont venus causer vos tourmens. Oui, se disaïient-elles lune à Pautre, cé sont eux qui l'ont enflammée par l'imâge de ce Nella Raja. Ah! ces anaïs, ces lotophages ônt ; par leurs enchantemens, ensorcelé notre doùce fille. Voyez-vous, chères amies, les terribles éffets de ce charme? Elle ne mange plus, ne doit plus, ne nous païle plus. Elle cesse de s'amuser avec notés ;

son Nella Raïa est sa seule et continuelle rêverte.

Que férons-nous, que pouvons-nous faire ? »

Alarmées du progrès de sa passion, ces ‘fidèles suivantes, après s'être consultées entre elles, pri-

rent la résolution de raconter toutes ces circonstances au roi son père. Elles allèrent donc le trouver, ét lui dirent : « Depuis long-temps vous avez confié à nos soins votre fille unique, et nous l'avons élevée avec une tendre sollicitude, de l’enfance à la nubilité; mais, hélas! nous sômmes obligées de résigner notre emploi. Ceci vous surprend, seigheur; nous allons vous en dire les raisons. Îl y a peu de temps que de beaux añaïs descendirent des cieux, et, volant joyeusemént autour de votre file, cherchèrent à exciter son attention. Elle prit soudain l’un de ces traîtres oiseaux , prompte à saisir les entraves qui dévaient si cruellement la blesser (17)! Son captif volontaire sut vite profiter del’octasion. Il lui peignit avec desi séduisantes couleurs lès pérfections de Nella Raja, qui l’envoyait, que l’image de ce princé, nous en sommes convaincues, ne peut jamais être effacée de son cœur. Nous ne pouvons réellement souffrir de voir notre chère enfant abîmée à ce point dans sa passién nouvelle, qui surpasse tout ce que nous avions vu ou éntendu dire sur ce sujet. Ah! seigneur, c'est en vain que nous avons essayé toute espèce de remèdes, d’amusemens, de distractions ; rién ne peut la soulager. La fièvre dè son amour est si violente, qu'elle dessèche le myrthe et le lotus dont son lit se compose. Elle ne peut supportér la vue ni de ses perles, ni de son bois de sandal, ni de ses autres parfums. Sûrement il faut que Vichnou ui-même aît pris la formre de Nella

Raja, pour avoir allumé dans son sein cette flamme immodérée. Toutefois, dans ces circonstances, permettez-nous de faire sentir à Votre Majesté combien serait utile l'annonce publique du dessein de marier votre fille. Tous les rois de la terre vont accourir à la recherche d’un tel trésor. Parmi eux, on verra certainement paraître le raja ; c'est sur celui de tous qui vous paraîtra le plus digne et le plus acceptable , que vous pourrez faire tomber l'honneur de votre choix. En attendant, aucune espèce de folie n'est égale au délire de cette pauvre enfant. »

Le vieux raja, après y avoir bien réfléchi, approuva et suivit ce conseil. Son intention ne fut pas plutôt connue, que soixante-six monarques parurent (18) et couvrirent de leurs chariots, de leurs éléphans et de leur suite, la contrée environnant la capitale de Bim Raja. Parmi eux, Nella Raja se fit voir , ainsi qu'on s’y était attendu.

Les choses étaient ainsi, lorsque le grand mouni Ichuver Narda se rendit au monde des Dives, et s'approchant de leur souverain Divuntren, qui était assis dans sa salle de réception, entouré de myriades de déités, il bénit le roi céleste, et dit : « Selon vos désirs de connaître par nous tous les événemens extraordinaires qui peuvent se passer dans le monde terrestre, j'ai à vous rendre compte d’un fait singulier. Bim Raja ayant rendu publique sa volonté de marier sa fille , il a paru, pour disputer Jl’honneur de sa main , jusqu’à soixante-six

DE NELLA RAJA. . 22) rivaux couronnés. La beauté de cette princesse est au-dessus de toute description; elle surpasse en un mot celle même de votre divine épouse Indirani. » … |

La curiosité de Divuntren fut vivement enflammée par ce récit. À peine Narda venait-il de se taire, que le dieu se leva avec trois des huit gardiens de la terre, et, montant sur. son char doré, descendit aux lieux témoins de cette grande scène. Il n'eut pas plutôt aperçu la belle Tumanti, qu'il s’écria : « Quelle est cette splendeur vivante? Estce un fil délicat d’or pur? est-ce Farc fleuri du dieu d'amour? est-ce un éclair de lumière? » L’amoureux Divuntren la fit remarquer à ses trois compagnons, en disant : « Regardez-la, et dites: quel être peut mériter le bonheur de la posséder. » Puis bientôt , apercevant Nella Raja : « Voilà, s'écria le roi des Dives, voilà le seul homme digne d’une telle épouse. Parmi les mortels, c'est Munmoden, le dieu d'amour lui-même. Il ressemble au soleil levant. Si nos épouses célestes le voyaient, elles ne voudraient plus de nous. Ne me parlez plus de la beauté de la lune. Voyez si, sous cette ombrelle, ce n’est pas la pleine lune dans sa gloire? La faveur particulière de Vichnou a pu seule produire une telle mervgille. Voilà l’homme qui mérite vraiment Tumanti. pourquoi tous ces autres petits rajas s’attachent-ils vainement à le suivre, comme un cordon de chétives fourmis s’efforcerait de suivre un éléphant ? Osent-ils se flatter que

Tumanti les endure? Mais, que dis-je? Ô mes compagnons, elle est digne de notre amour même ; c'est un de nous qui doit la posséder. Oui, la” chose est résolue. Cependant, pour garantir le succès de nos desseins, il nous faut user de stratagéme. Ainsi, puisque nous ne pouvons l'empêcher de voir le raja, employonsle raja lui-même comme notre émissaire auprès d'elle, Un semblable ministère va le déshonorer à ses yeux; et, quand cette charmante fille viendra résider dans notre monde de délices, ses attraits abaisseront l’orgueil de mon épouse Indérani. Allez donc, et faites venir ici le raja. »

Un des grands gardiens partit incontinents et, apercevant Nella Raja qui dominait sur le groupe des rois comme la lune au milieu des étoiles étincelantes, il lui ordonna d'aller trouver Divuntren. Nella Raja obéit à l'instant ; et, paraissant devant le roi des Dives, il lui offrit à mains jointes ses respects, en s'écriant avec révérence : « Quelles : bonnes actions ai-je faites dans une précédente vie, qui me procure le bonheur de contempler le roi des Dives? Ordonne, je t'en supplie; que veux-tu de moi? car ceux qui sont appelés à servir les Dives sont véritablement fortunés. »

Divuntren répondit gravement : « Le service que vous pouvez nous rendre est d'une telle importance, qu’à lui seul il en vaut mille; et il est de telle nature, que vous seul pouvez satisfaire nos désirs. Apprenez donc que c’est l'amour pour Tu-

DE NBÊLA RAJA. 223

manti, qui nous a conduits en ces lieux ; et c’est pour que vous soyez, en cette occasion, notre messager et notre avocat, que nous vous avons appelé près de nous. Allez donc, Nella Raja, et décidez cette beauté à choisir un de nous pour son époux céleste. Ne soyez point arrêté par la crainte d’être découvert dans cette négociation (supposé qu'une telle crainte puisse vous agiter); car nous allons prendre des mesures pour déguiser tellement vos traits et votre maintien, que vous serez inconnu à tous,excepté à Tumanti elle-même. Allez, Bous nous reposons du succès sur votre fidélité. »

Le raja, déconcerté, avait d’abord été loin de croire qu'on lui demandät ses services pour une fonction aussi dégradante que celle d’entremetteur. Après avoir déploré en secret sa cruelle destinée, il s’adressa ainsi à Divuntren : « O roi des Dives , on nous apprend dans ce monde que ceux qui s’engagent dans de basses intrigues, qui ont recours au masque et à de semblables déceptions, sont considérés comme des jongleurs (19) et des malheureux, affranchis de toute crainte de péché; et tu me proposes cet office criminel! Mais il y a plus. Je suis venu moi-même ici comme poursuivant de cette dame; et puis-je, monarque et amant , oublier ce double caractère jusqu’à descendre. au rôle de négociateur amoureux? Tous mes sujets me regarderaient avec un juste mépris. D'ailleurs , je n'ai pas, pour cette tâche, moins d'inhabileté que de dégoût. Accoutumé au ton im-

périeux des princes, je suis tout-à-fait étranger à l’art insinuant de gagner, par de douces harangues , le cœur d'une femme. O souverain d’Amarapati! convient-il à la dignité de ta nature et à l'élévation de ton séjour, de dégrader ainsi ton serviteur ? Bienfaisant prince des Dives, est-il possible que ce soit un pareil projet qui t’ait fait quitter le paradis ? Je te répète, toutefois, que je refuse absolument cette étrange commission, et que je te supplie de m'en excuser. »

Mais Divuntren : « Est-ce bien vous, dont la véracité et la bonne foi sont si hautement vantées ; vous, qui nous offriez vos services volontairement et sans réserve ; est-ce bien vous qui, maintenant, retirez votre royale parole solennellement engagée en ma présence? Dis-moi ; manquer à sa promesse, est-ce chose réputée honorable parmi les rois de la terre?. Parlons franchement; nous savons que .cette femme est tellement éprise de votre caractère, qu’elle ne refusera rien de ce que vous lui proposerez, pas même cette demande.

Aucune considération pourrait-elle induire Nella Raja à violer la parole qu'il nous a donnée? refuserait-il d'accomplir un acte de complaisancé auquel il s’est offert, lorsqu'il a les moyens de l’exécuter? Mais vous imaginez-vous que nous ne puissions pas exiger impérativement, contraindre même les services de ceux que nous employons à quelque message que ce soit? Apprenez que Chiven lui-même ne peut refuser de satisfaire

à nos demandes. Et vous, vous, oseriez-vous bien balancer? oseriez-vous parler avec mépris de nos déterminations? Apprenez, seigneur , que les autres rois regarderaient comme un surcroît d'honneuf pour eux la confiance qui nous porterait à les tmployer pour quélque ordre que ce püt être. Enfin, si vous nous rendez cet. agréable service, votre renommée sera exaltée au-dessus de la sublime moôntagné Mairou, et votre gloire sera éternelle comme k sainte colonne de feu (20). Pouvez-vous ignorer que, d'obliger les Dives en une seule circonstance, est pour vous un plus grand bonheur que ne pourraient être un million de mariages contractés par vous sur Ja terre? Ne vous avisez-donc pas, tel qu’un prince ignorant et in considéré, de négliger les désirs des Dives. »

Ce discours éveilla les réflexions de Nella Raja. «Il m'est impossible, pensait- -il, de prévoir, encore moins de rendre nulles Îles impénétrablés intentions de Bruma sur ce sujet; et qui suis-je . |. après tout, pour lutter contre la volonté des Dives Retournant donc vers lamoureux. monarque , il lui déclara qu'il était prêt à obéir à ses commandemens. « Allez, répondit Divuntren; mais si Tumanti et sés femmes témoignaient quelque admiration de votre personne, souvenez-vous d’imprimer efficacement dans leur esprit la pensée que vous n’étes qu’un simple messager; ne vous occupez pas de votre propre gloire, mais exaltez notre grandeur. » Le raja prit congé d'eux, en

226 | HISTOIRE leur donnant l'assurance, parfaitement sincère, de s'acquitter avec fidélité de sa commission. Cependant il observa qu'il'ne pouvait répondre des résolutions de la princesse, qui, après tout, n'était soumise qu’à l'influence des décrets de Bruma. . Lorsqu'il arriva devant Tumanti , la jeune princesse ne l’aperçut pas plutôt (c'était la première fois qu'il s'offrait à sa vue), qu'elle fut frappée d’adimiration et d’étonnement. « Ah! s’écria la vierge surprise, vois-je Munmoden, le dieu de l'amour, ou bien le sacré Vichnou? » Ses jambes tremblantes ne purent pas plus long-temps la soutenir, et elle tomba évanouie dans les bras de ses femmes.

Aussitôt qu'elle eut assez recouvré l'usage de ses sens pour écouter Nella Raja, il lui parla en ces termes : « Vous voyez devant vous, Madame, le souverain de Nichti ; mais il ne vient ici que pour le compte des autres, et en qualité de messager; veuillez donc écouter l’objet de ma merveilleuse ambassade. Divuntren, roi des dives, Gouberen, dieu des richesses, Varounen, dominateur de l'océan , et ÎImen, seigneur de la mort, sont descendus sur-terre, uniquement amenés par leur amour pour vous; et c’est pour savoir duquel d'entre eux il vous plaît d'être la femme’, qu'ils m'ont prescrit de venir vous trouver. Ces personnages sont suréminens en grandeur et en puissance. Ce sont des Dives; ils sont au nombre des gardiens des huit côtés du monde : ils sont invin-

cibles. Et cependant, il n’est pas moins vrai que miraculeux, qu'ils daigrent vous proposer de choisir l'un d’eux pour ‘époux. Vous peindre le bonheur -dont vous êtes appelée à j jouir, est audessus de mes forces : tout ce que je puis vous . dire, c'est que, si vous acceptez cette offre ,; une glorieuse immortlalité devient votre partage. Il n’y , aura point daris le monde des dieux, de femme qui vous égale en dignité; et quant aux -femmes terrestres, aucun pèlerinage, iucune péniteñce ‘ ne peut leur procurer un tel excès d’hünneür. Dans ces divines retraites, habite, pour toùté l'éternité , la sainte Kamadn ; les arbres gurpica -et parasada-y étemdent leurs immortels feuillages : là réside en ün mot la perfection absolue. Je suis Chargé, en outre, de vous assurer que les Dives congédieront leurs favorites actuelles, pour ne s’attacher qu’à vous seule. Quant à leurs célestes qualités, voici l’'énumération qu'ils en font eux-mêmes, « Dites-lui, s’est écrié Divuntren, que je suis le roi des Dives ; et que, pouvant commander à toute . chose, je ne veux éprouver d'elle aucune résistance. Imen‘vous annonce que, comme il porte sur terre l'honorable nom de Derma Raja, voûs serez ‘avec lui étrangère à toute espèce de besoin. Varounen, roi de l'océan et de la pluie, m'a recommandé amoureusement de murmurer à ‘votre oreille qu'étant la source de la richesse et de la grandeur, aucuñ époux ne peut lui être comparé. Enfin Gouberen vous assure que ses palais regor-

228 u HISTOIRE .

gent de pitrres précieuses des neuf différentes sortes (21); que vous y vivrez avec lui dans une splendeur infinie, et dans les délices d’un amour sans égal. ‘O femme (22), suivez.mon conseil, et choisissez pour votre glorieux époux une dc ces divinités. » 5 Tumanti confondue à cetle harangue, que cependant elle ne pouvait croire sérieuse, lui répondit : « Vous, raja, qui, par l'intermédiaire des magiques anais , avez gagné ce cœur palpitant sous

les traits de l'amour , pouvez-vous bien vous amu-

ser par la supposition d’un étrange message? est-il de votre caractère de. vous jouer ainsi des espérances et des craintes d’une faible femme ? A peine est-il besoin de vous dire que c’est la. seule espérance de vous attirer ici, qui a.engagé mon vénérable père à convier les rois de la terre dans sa coùr, Est-ce pour confirmer ce proverbe discourtois, « que l'esprit d'une femme ressemble à celui des paigols (25), que vous êtes venu, par cette feinte bizarre, éprouver mes sentiméns ? Si le proverbe est vrai, du inoins vous en trouverez dans moi une éclatante exception. Quant à votre prétendu message, s’il est besoin d'y répondre, je vais le faire en deux mots: Je suis une femme, ce sont des Dives; comment une pauvre fille terrestre pourrait-elle recevoir des dieux une pareille proposition? Je considère les Dives comme mes pères, et c'est en cette qualité que je les ai - constamment priés d'accomplir mes vœux à votre

égard. Oui, ce sont rnes pères, comment donc

une telle, conduite pourrait-elle leur convenir ?

De plus, pourrais-je croire qu’un monarque aussi éminent que vous, s’abaissât jusqu'à faire l'office d'un messager ordinaire ; et cela dans une cause si peu noble pour lui? Non, vous auriez refusé un pareil emploi, lors même que les Divés auraient été capables de vous le proposer. Mais supposons, pour un moment, que ces paroles soient sérieuses , et que vos propres sentimens aient dû céder à la dignité de ceux qui vous envoient; dans ce cas, apprenez de moi que cette démarche des

Dives, qui, possédarit des femmes célestes, vien-

nent dans le monde de la terre en chercher une mortelle , est bicn peu digne de leur nature exal:

” tée. Laissons-là cette absurde supposition, ct faites- + moi la grâce de me dire si c'est pour m'honorer de votre choix que vous avez pris là peine de venir ici ou, si votre intention n'est pas telle, déclarez-le sur-le-champ, et alors laissez-moi mourir ; car jamais , non jamais, je ne donnerai ma main à un autre. Souvenez-vous, je le déclare solennellement, que je ne considère comme mon époux que vous seul, et que tous mes autres poursuivans, dieux ou rois, ne seront jamais à mes yeux que des pères dignes de mon respect. »

Tandis que Tumanti proférait ces paroles animées, Nella Raja la regardait avec des émotions

étouffées de tendresse et de .ravissement. « Oh!

Madame, reprit-il, je dois vous assurer de nou-

veau que je ne viens ici que comme messager des Dives , et je ne puis, en cette qualité ; que désapprouver entièrement un langage si extraordinaire. Considérez de nouveau en faveur de qui je plaide. Ces personnages ne sont ricn moins que Divuntren, souverain de tous les Dives; Imen, le répresseur et le destructeur de toute iniquité ; Gouberen, qui possède une vertu parfaite, et a le pouvoir d'effacer les péchés; Varounen enfin, dont les forces irrésistibles peuvent surmonter tous les obstacles. Pouvez-vous parler sérieusement de rejeter des offres de mariage faites par des êtres doués de si hautes qualités? par des êtres continueliement en rapport avec ce divin Narayen, qui repose sur le sacré serpent Ati Chaiïsun ? et tout cela pour qui, pour un bomme mortel ! Persister dans une si indigne préférence, vous rendrait le mépris du genre humain. Quel époux sur la terre pourrait, ainsi que ces Dives, vous assurer l'hommage, non-seulement des hommes, mais des Achurers , des Kinnerers et de toutes les autres intelligences supérieures? Nous, faibles humains , pe recherchons-nous pas, au prix des plus longues et des . plus laborieuses. pénitences, d’être admis dans Les plus humbles demeures du monde des Dives? Et qui pourrait vous approuver de préférer à uñe glorieuse union avec eux , la main d'un être qui n’est pas même égal à la poussière de leurs pieds? Laissez-vous donc persuader , et corrigez votre fatale erreur, »

Tumanti épouvantée de l'énergie et du sérieux de ce discours, ne put d’abord répondre que par un déluge de pleurs. Enfin, recouvrant quelque force : « O raja, dit-elle, j'ai déjà déclaré que j honore et révère les Dives comme mes parens célestes, pourquoi donc vous obstiner à me les présenter sous l'aspect'odieux et inconvenable d’a-. mans? Vous seul êtes mon époux. Je me regarde comme étant à vous, et à vous seul. Répondez à mes vœux et je suis au comble de la félicité. Mais si vous rejetez celle dont vous avez subjugué le cœur (faites bien attention à mes paroles , et n’attribuez qu'à vous-même le crime de ma mort prématurée), ma résolution est prise de n'y pas survivre. Le trépas d’une femme innocente, qui n'est coupable que dè trop vous aimer, retombera sur | votre conscience avec un poids intolérable. Vous connaissez trop bien la nature humaine pour ne pas savoir que les femmes ne sont point effrayées de mourir; pourquoi donc voudriez-vous attirer sur votre âme un si pesant fardeau? Retournez, Nella Raja, retournez auprès des Dives, répétezleur ce que je vous ai dit, que je les regarde comme

,mes pères, et qu'il m'est absolument impossible de croire qu'ils aient jeté les yeux sur la couche de leur propre fille et d'une fille terrestre, »

Le raja, la voyant déterminée, prit congé d’elle;

| et alla reporter aux dieux sa réponse. Quelque contrariés qu'ils fussent , ils rendirent justice à la fidélité de leur mandataire. « En faveur de nous ,

lui dirent-ils, vous vous êtes soumis à une mortifiante et pénible épreuve, et vous avez déployé dans cette circonstance une intégrité que nous confessons franchement ne pouvoir pas reconnaître, Mais nous ne sommes pas assez déraisonnables pour exiger que, par rapport à nous, vous renversiez les décrets de Bruma et sa, suprême volonté. Lorsqu'un agent réussit, on lui donne . des louanges ; mais doit-on le réprimander quand il ne réussit pas ? Non, assurément. Retirez-vous en paix, et soyez sûr que nous n’oublierons jamais votre belle conduite envers nous. »

Le raja retournait à son camp, l'esprit troublé des circonstances extraordinaires dont il venait d’être témoin, lorsqu'il futtout-à-coup interrompu par des joueurs d’instrumens , qui vinrent en grande cérémonie l'introduire lui et les autres prétendans royaux dans la capitale de Bim Raja. Les habitans montaient jusque sur les toits de leurs maisons pour voir passer le cortége, tandis que les matrones et les vierges répandaient autour de Nella Raja le riz matrimonial, teint de jaune (24), et que les femmes saintes apportaient pour lui leurs enchantemens les plus efficaces contre la malice des nécromanciens (25). Tous, à l’aspect de Nella Raja, furent saisis de joie et de surprise. « Il est beau comme la pleine lune, disaient-ils; Jeune, vertueux, plein d'assurance. Son maintien est bienveillant et favorable comme celui de Letchmi. Beaucoup de rajas sont arrivés ici, mais nous n’en

DE NELLA RAJA. | 233 voyons pas un qui mérite de lui être comparé. » Pendant queles vieilles femmes exprimaient ainsi Jeur juste admiration, les vierges éprises d'amour poussaient en silence de doux soupirs. Elles mettaient tant d'ardeur à voir, fut-ce dans sa plus petite partie, la personne de l’aimable étranger, qu'elles ne läissaient pas leurs yeux se détourner de lui un seul moment, tandis que de leurs poitrines émues tombaïent à demi leurs vêtemens négligés ! « Bruma, pensaient-elles, a-t-il bien pu créer un mortel semblable? Sûrement c'est le’ s0leil ou la lune, ou Gouberen, ou Divuntren, ou c'est le dieu du feu; ou Munmoden, plus proba- . blement? Non, il faut que ce soit Vichnou luimême. Lorsqu'il est monté sur un éléphant blanc (26), nous le prenons pour le roi des Dives. Si sa main était armée d’un éclair de lumière, nous reconnaîtrions en lui le dieu d'amour. Enfin, s’il portait le chank et le chucrum, ce serait certainement Narayen. » | |

Cependant Nella Raja, accompagné de soixantesix autres rois, traversait avec grâce ka foule éperdue d’admniration, jusqu’à ce qu'enfin ils arrivèrent au palais de Bim Raja, qui fit l'accueil le plus aimable à cette foule de souverains. Il leur assigna des appartemens, où ïls étaient somptueusement entretenus; et, par ses ordres, le bétel (27), les danses, et toute espèce de luxe (28) leur furent prodigués. La ville entière fut décorée pour hono-rer leur présence. |

Le jour suivant, le roi ordonna aux femmes.dle sa fille de La parer et de l’amener devant lui. Après l'avoir plongée dans le bain, elles la revêtirent de: tissus d'or; bouclèrent avec grâce ses cheveux ; introduisirent le maï au bord de ses paupières; collèrent le tellertum sur son front ; attachérent des joyaux à son front et.à son nez; lui mirent des bracelets, des pendans d'oreilles, un collier de pierres précieuses , des guirlandes de perles, une riche ceinture, et chargèrent d’ornemens la cheville et les doigts de ses pieds. Enfin, après qu'elles eurent complétement habillé la charmante Tu- : manti dans son plus splendide appareil, elles la conduisirent devant un miroir pour contempler : ses charmes, puis, la plaçant sous une ombrelle de perles, elles la menèrent doucement à son père, qui l'embrassa, et l’assit sur un somptueux palanquin, | |

Après les cérémonies d’usagey, il s'écria : « Venez, ma fille, faites librement votre choix dans cette assemblée de souverains.» Alors il fit marcher devant elle les grands.et les ofliciers de son palais, et la suivit lui-même en grande pompe. Les femmes de.la princesse, qui envirénnaient son palanquin , lui désignaient les différens rajas, et, à mesurc qu'elle passait, lui indiquaient les divers mérites et la dignité dé chacun d'eux. —

Mais lorsqu'elle arriva au lieu où se tenait le souverain de Nichti, et que les suivens du prince proclamèrent le nom célèbre de Nella Raja, elle

| DE NELLA RAJA 299 aperçut tout-à-coup cinq personnes se tenant l’une à côté de l’autre, et dont. chacune reproduisait avec une parfaite exactitude les traits et le maintien du raja. Tumanti stupéfaite , se rejeta un instant en arrière pour recueillir ses esprits, lorsque tout-à-coup il lui vint à la pensée que ce devait être là une déception de ces Dives qui avaient re- ‘cherehé sa main. « Je ne dois pas, se disait-elle, leur faire l’éffront de rejeter directement leurs amours, de peur qu'ils ne me’ maudissent; mais je veux tâcher par adresse, de les amener à se prenoncer pour mai contre eux-mêmes. » En conséquence, sans hésiter davantage, elle sortit de son palanquin, comime saisie de respect à la présence reconnue des dieux ; puis elle se prosterna devant . les Dives et leur parla ainsi : « Je suis certaine que, sous ces apparences , mes vénérables Dives ont daigné visiter leur enfant. Recevez donc l'hommage de votre simple et innocente fille, qui vous révère comme ses pères divins. Consentez à vous manifester à elle dans vos formes véritables, et mettez le comble à yoa bienfaits en lui donnant gracieusement Nella Raja pour époux. »

La présence d'esprit de Tumanti, et la tournure de sa prière plurent tellement aux Dives (car c'était eux-mêmes, e’étaient les personnages qui l'avaient recherchée en mariage), que reprenant leurs formes naturelles, ils bénirent solennellement par ces mots la princesse et le raja : « Mariez-vous, ct soyez heureux l’un ét Fautre. »

ee

: Tandis que cette scène se passait, les autres rajas s’extasiaient devant Tumarniti avec un étonnement qui croissait à chaque regard : « Est-il bien possible , s'écriait l’un d'eux, que Bruma ait créé une beauté si parfaite? Sûrement elle est venue dans ce monde terrestre, armée des flèches de Munmoden pour enflammer les cœurs. » Un autre disait : « N'est-ce pas la lune dans son premier éclat? ou bien est-ce un éclair de lumière? ou contemplé-je les brillans jets de clarté de quelque diamant enfanté par les eaux des mondes supérieurs?» Un troisième ajoutait : « Ce qui frappe nos yeux ne peut être que mortel, sans doute c'est le javelot fleuri ou l'arc de canne à sucre du dieu -d’amour ? ou n'est-ce pas le céleste perroquet de Ruti, son épouse? À moins que ce ne soit ce dieu Jui-méme, embräseur des hommes. Mais si c'était un jeune anai? ou plutôt Indirani, reine des Dives? Il se peut que ce soit quelque magique apparence, formée exprès pour nous priver de toutes les puissances de la raison. Quelles pénitences Bim ‘Raja doit avoir accomplies pour qu il ait obtenu une telle fille! Hélas! qui parmi nous a, par de semblables épreuves, acquis un mérite suffisant pour atteindre à ce prix P» | | Les cieux en même temps étaient peuplés d'Àchurers, de Kinnerers, de Gainderers, et de semblables esprits qui venaient être témoins de ce : spectacle extraordinaire. Alors Fumanti, habile à. saisir le moment favorable, s’avanca vers Nellæ

Raja, et, pour montrer qu'elle fixait sur lui son. choix, suspendit gracieusement à son cou une guirlande de fleurs qu'elle tenait dans la main. En ce moment résonnèrent les chœurs des aériennes harmonies: et, de tous les cieux à-la-fois, s'échappèrent des pluies de fleurs. Narda fit retentir les cordes.de son divin instrument, tandis que les Rombais célestes entrelaçaient des danses éthérées. | Quant 2 aux malheureux rivaux, confondus de leur disgrâce , ils se regardèrent cntre eux avec un . profond silence; et tel qu’un orgueilleux vaincu fuit du champ de bataille avec honte devant le triomphateur, de même ces rajas se retirèrent l’un après l’autre du théâtre de leur humiliation. Leur départ n’empêcha point le bon vieux Bim Raja de saluer immédiatement Nella Raja comme son gendre. : | Cependant les Dives, pour compléter 4 sa vic- toire, versaient leurs célestes présens sur ce princé . modèle de toute perfection. Divuntren le doua de cette prérogative digne d'envie, que les feux sa- . crés (29) qu’il pourrait allumer, soit par dévotion, soit dans tout autre dessein, séraient exempts de la malice de ces démons, qui cherchent en les éteignñant , à en détruire les miraculeux effets. Le dieu du feu, également présent à la cérémonie du mariage ,.assura le raja que toutes les fois qu'il serait évoqué par lui , il ne manquerait. pas d'ap- : paraître. Imen dota d’une immortelle renommée

| et d'une entière efficacité toutes les bonnes actions qu'il pourrait faire. Gauberen le gratifia du pouvoir de faire éclore des richesses quand il voudrait (30). Varouner déclara que le pluie tombe-

rait à son commandement. Munmoden, cnvisa-.

geant le roi avec une admiration jalouse, ne lui accorda aucun don, mais fut forcé d'avouer, quoique avec répugnance, que Nella Raja Fégalait en beauté , et en toute espèce de séduction.

Les Dives ne furent pas plutôt partis, que Bim Raja dont les préventions en faveur de son gendre étaient devenues , d’après tout ce qui venait de se passer , une véritable vénération, ordoùna que la cérémonie du mariage fut faite avec uhe grandé pompe. La mariée fut placée sur un siége. élevé. Des matrones chantèrent des poëmes à sa louange. Les bramines allumèrent des feux propices, tandis que des femmes choisies répandaient à l’entour le riz matrimonial. Mais ce qui, sans aucune comparaison, réfléchit sur cette union la splendeur la plus éclatante, ce fut la présence des divinités supérieures qui daignèrent apparaître dans cette occasion solennelle, Le redoutable Chiven, luimême, avec son illustre reine Parvati; Vichnou et Letchmi, son épouse; Bruma et son éloquente déesse Sirasouati, se rendirerit visibles dans ce palais trois fois honoré. Ils étaient suivis d’un grand nombre de divinités moindres, parmi lesquelles étaient le Soleil, et sa femme Sayadivi, ainsi que

la Lune avec Roguni son beau compagnob. Tous

an de 7 7 me - M

DE NELLA RAA. 239.

avant de-quitter la foule prosternée, pronomeérent.

individuellement une bénédietion ser ce couple radieux. Bim-Raÿa, selon Fusaye, offrit d’une main libérale, des présens et du bétel à tous les terrés- - tres assistans, et plus particulièrement aux bra: mines; ef fit distribuet avec profusion , aux bardes et aux danseurs, des friandises, du bois de sandal, des parfüms et du bétel.

Tandis que les choses se passaient avec tant de joie et de magnificence dans la cité de‘Bim Raja, Divuntren , environné des Dives ses sujets, retourpait à sa divine habitation. Il était déjà trés-avancé

dans son voyage aérien , lorsqu'il rencontra Chuni

qui, n'étant pas moins sensible, qne Divuntren Jui-même (ainsi qu'il le fit voir dans la suité) aux charmes incomparables de Tumanti, précipitait sa course vers Viderapour, dans le dessein de s'offrif comme prétendant. |

Il traversait les airs en grande hâte. Ses regards eûflammés, sa chévelure en désordre et sés hàbits

négligés, qui flottaient au.gré des vents, miar-.

quaient fortement son impatience. Le gracieux Divuntren , souriant à cet aspect désordomné , lui demanda la cause de son extrême diligence ; ét le malin esprit, les yeux rayonnans d'un plaisir peu ordinaire à son espèce, lui répondit ? « O roi des Dives, je viens d'apprendre tout à l’heuré que Bim Raja doit accorder aujourd’hui sa fille à celui des poursuivans qu’élle préférera. Je sais que sabeauté est supérieure même à celle des femmes célestes.

240 * MISTOIRE

Mais je n'ai pas le temps de m'occuper de la description de ses chârmes; voici, grâce à vous, le jour que j'attendais avec une si vive ardeur. » Quelque pressé que fut Chuni de poursuivre son voyage, il ne put s'empécher d'allonger ce petit dialogue, en communiquant aux Dives ses alarmes de quelques fâcheux présages qu'il avait rencontrés dans sa route, et qu'il leur détailla. « Néanmoins , ajouta-t-il, aucun obstacle sans doute ne peut s'opposer à mon mariage; sans doute aucun autre rival n'est encore accepté. Mais je ne puis endurer une plus longue incertitude ; adieu donc; et toi, Divuntren, fais-moi le plaisir d'ordonner au gardien de tes jardins toujours fleuris de me laisser entrer, quand j'ambnerai ici cette beauté terrestre. »

Les gardiens des huit côtés du monde ne purent entendre ce langage extravagant, ni voir la mine affreusement burlesque de Chuni, sans frapper des mains et sans partir d’un éclat de rire immodéré. Enfin, composant un peu leur visage, ils lui dirent : .« Est-il possible, Chuni, que vous ignoriez qu'aujourd'hui même, dans le monde terrestre, Tumanti a été mariée à Nella, raja de Nichti? Épargnez-vous donc toute espèce de trouble à ce sujet : sachez que nous-mêmes sommes de retour en ce moment d’un voyage infructueux, , entrepris pour obtenir sa main. » Alors ils lui racontèrent brièvement les circonstances de leur aventure. .

À cette nouvelle, l’odieux Chuni, grinçant les

dents de rage, et les yeux étincelans des éclairs de la vengeance, s’écria : « Ce mortel, ce Nella Raja, peut-il donc, sous aucun rapport, être comparé à moi? et quelle a été Fétrange démence de cette jeune fille? Insensible à votre beauté, à vos perfections, à l'élévation extrême de votre rang, elle a été assez folle pour vous rejeter en faveur d’un homme ! Confiante dans votre indulgence, elle vous a donné artificieusement le titre de pères , voulant sans doute insinuer, par cette expression , l’inconvenance ou plutôt l’impossibilité de vos poursuiies amoureuses ; et voilà comment vous êtes tombés dans ses piéges, et vous vous êtes désistés de votre concurrence ! Qu'est-ce à dire? mais je ne souffrirai pas que, dans son union téméraire, ce couple présomptueux s’enivre tranquillement de délices. Ils n'auront pas impunément trompé mes vœux , comme ils ont frustré les vôtres. Je vais préparer la ruine complète du raja ; il perdra tout son royaume. Séparé de sa nouvelle épouse , il sera réduit à errer avec abandon à travers d'immenses solitudes. Ses traits brillans de beauté se changeront en un visage dégoûtant; et, les débris d’un vase de terre à la main, il ira mendier sa vie dans les cuisines des rois, aujourd'hui ses tributaires. O Dives! si je n’accomplis pas toutes ces choses, et bien plus encore, ne me reconnaissez plus comme le rejeton. du puissant soleil. Quant à l’extravagante Tuimanti, quoi-

qu'elle ne soit pas en état de calculer toute l'étendue BIBLIOTH. ÉTRANG. T. Il. 16

242 HISTOIRE de sa folie et de son crime, je veux néanmoins la tourmenter aussi, pour l’amener à ne s'occuper que de moi. Nous verrons alors cominent ils réaliseront les songes passionnés de leur félicité mutuelle. Ignorent-ils donc qui je suis? Eh quoi! Bruma, Vichnou, Chiven lui-même tremblent à mon seul nom, et ce raja mortel ose rivaliser avec moi ? » . | Quittant les Dives à ces mots, il poursuivit sa route, jusqu'à ce que la pleine confirmation de ses craintes l'eût livré sans partage aux pensées de $a vengeance, Ïl fit usage en conséquence de sa faculté de se rendre invisible, et observa soigneusement Nella Raja. D'abord, à l'aspect de ce cœur pur et bienveillant, qui opposait à ses mauvais desseins une barrière invincible, il se laissa abattre par le désespoir. Résolu cependant de saisir et d'élargir la plus petite ouverture favorable, que la fragilité de Nella Raja pourrait lui présenter, il continua d’épier de très-près toutes ses pensées et toutes ses actions. | Cependant l’heureux époux, qui ne se doutait point de l'inimitié de Chuni, goûtait avec enivrement, dans la possession de sa femme, les plus exquises voluptés que puisse faire naître l'union de la beauté, de l’amour et des vertus. Après quelque temps passé dans les caresses les plus tendres et dans de continuels amusemens, Nella Raja rappela à l’aimable reine qu'il lui devenait urgent de retourner dans son pays. « Car qui sait,

ajouta cet excellent prince, quelles oppressions et quelles misères mon peuple peut supporter en mon absence? Allez donc, ma chère Tumanti , trouver votre mère, et, dans les termes les plus doux, communiquez-lui mon intention de quitter incontinent ce royaume,»

Tumanti se leva respectueusement; et, docile aux ordres de son seigneur, se rendit à l'instant même aux appartemens de sa mère, pour lui annoncer son prochain départ et celui de son royal époux. Empressée, cependant, de chercher la tournure la plus gracieuse pour lui donner cette mauvaise nouvelle, elle entra en matière ainsi qu’il suit : « Ma respectable mère, nous avons un proverbe qui dit qu’une fille ne doit jamais considérer comme sa dernière habitation la maison où elle ést née. Et maintenant, hélas! ajouta-t-elle, en Yersant un torrent de pleurs qu'il lui fut impossible de retenir , je reconnais la vérité de cette observation. Mais je m'aperçois que vous devinez l'objet qui m’amène; vous voyez que je viens vous demander la permission d'accompagner mon mari dans son royaume. — O ma fille, s’écria la reine, ma vie, ma douce tourterelle, il faut donc nous séparer! oui, je reconnais, hélas! qu'il le faut. Mais , du moins, reviendrez-vous quelquefois consoler vos tristes parens?» Elle ne put achever, et tomba évanouie. À ce désespoir d’une tendre mere, Tumanti sentit également ses forces l’abandonner; et les femmes de leur suite, presque aussi défail-

lantes que leurs maîtresses chéries, étaient tristement occupées à leur rendre l'usage de leurs sens, quand le bon vieux Bim Raja entra dans l'appartement , et joignit ses soins aux empressemens des femmes.

Aux douloureuses approches de la séparation, le vieux roi prit à part Nella Raja et. Tumanti, et, après les avoir comblés de présens d'une immense valeur, il dit à sa fille : « Mon enfant , vous savez que, pour accomplir vos vœux, j'ai attiré ici soixante-six rois, dans la seule vue de vous unir à Nella Raja; et, comme j'approuve entièrement votre choix, je ne puis que me réjouir de cet événement. .Vous n’oublierez pas, néanmoins, que vous êtes le fruit de mes longues et difficiles pénitences, quoique la gloire et le bonheur que je vous dois m'en aient suffisamment récompensé. Je me flatte que vous considérerez toujours mon palais, non moins que celui de votre époux, comme votre maison propre, et que vous viendrez de temps en temps visiter votre mère et moi. De mon côté, je ne manquerai pas de vous donner fréquemment de nos nouvelles. »

Tumanti écoûta ce discours affectueux avec une tendresse filiale ; et se tournant vers son frère, qui ‘se tenait près d'elle en silence, et versant des pleurs, elle lui parla en ces termes : « Ne vous afligez pas pour moi, mon cher frère; mais montrez combien vous est cher le bonheur de notre père, en exécutant tous ses ordres avec joie et ponctualité.

Si vous attachez quelque prix à l’amitié de mon respectable époux, de ce favori des dieux, vous vous pénétrerez des instructions de nos parens, et vous les changerez, pour ainsi dire, en votre propre substance. Ne méprisez point cet avis, comme venant de votre jeune sœur, mais qu’il soit recu et apprécié de vous comme mon dernier adieu.

Ne vous chagrinez pas, mon frère... » Alors, abimée dans sa tendresse, elle laissa tomber sa tête sur son sein, jusqu’à ce qu'elle fût soulagée par une nouvelle abondance de larmes. Mais elle-même avait grand besoin de la consolation qu'elle s’efforçait de donner aux autres. Bim Raja, avec plus de - Courage, mais non moins de sensibité, lui représenta qu'elle trouverait une autre mère dans celle de son mari, et lui fit sentir délicatement qu'il serait inconvenable qu'elle eût l'air de suivre le roi avec répugnance.

Enfin le moment fatal arriva. Bim Raja plaça sa fille sur un palanquin d'ivoire, tandis que l’amoureux époux montait sur son char. Le vieux roi, avec une suite éclatante et nombreuse, les accompagna à quelque distance de la ville. Avant de quitter sa fille bien -aimée, il s'entretint encore particulièrement avec son gendre, pour les hautes qualités duquel il montrait non- seulement des égards, mais le plus grand respect, et termina en ces mots : «O mon royal fils, chérissez, je vous en conjure, ma pauvre enfant. Rappelez-vous son extrême jeunesse ; rappelez-vous que, comme une

plante délicate, elle a été élevée à l'ombre d'une douce indulgence, Ayez pour elle, à cause de moi, de la complaisance et de l’amour. Vous savez, mon fils, que notre fille est la récompense de mes longues pénitences , et des services dévots que j'ai rendus à un saint Mouni. C’est en son nom sacré que je vous recommande solennellement de la chérir et de la protéger. Mais à quoi bon ces instances, comme si je doutais de votre bonté? Adieu donc, mon enfant! adieu, mon fils !... Encore une fois, Nella Raja, ne laissez pas ma belle plante se flétrir sous les rigueurs de l'oubli! »

C’en est fait, la dernière séparation est consommée. Le tendre couple ne fut pas plutôt resté seul avec sa suite, que Neïla Raja invita sa brillante compagne à monter sur son char, où il lui présenta le bétel; et, durant tout le voyage, il chercha, par les plus douces caresses, à la consoler de la perte de ses parens. Lorsqu'ils arrivèrent près de la capitale de Nichti, des ordres furent envoyés pour les préparatifs de leur réception, qui se fit avec la plus grande pompe. Comme le cortége marchait très-lentement, Nella Raja eut le loisir de montrer à la reine surprise toutes les beautés de cette ville éclatante, particulièrement les remparts, les palais et les portiques, où l'or massif était répandu avec profusion. Les rues étaient remplies d’une foule innombrable d’habitans, dont quelques-uns portaient des lampes d'huile camphrée; d'autres présentaient de sacrés

antidotes contre les enchantemens et l'influence des mauvais regards. Les bramines étaient prodigues de bénédictions. Les officiers du palais, décorés des cannes d'or de leurs charges (31), proclamaient les titres de leurs souverains, tandis que: les rois tributaires, marchant à pied, environnaient ceux-ci de toutes parts. En même temps, des matrones choisies répandaient sur eux le riz matrimonial, mêlé de fleurs et de perles. Tous les yeux, tous les cœurs étaient dirigés vers le couple: charmant qui, à son arrivée au palais, distribua avec une libéralité sans bornes le bétel et les présens aux bramines, aux poëtes, aux nobles et autres personnes de leur suite.

Tumanti, de som côté, remise par degré de sa douleur momentänée , Jouissait pleinement de son bonheur; ses sentimens et ses actions s'élevèrent bientôt à la dignité d’une personne mariée depuis long-temps. Son époux et elle étaient absolument inséparables ; on eût dit deux corps animés par une seule âme. Îls buvaient à pleine coupe les charmantes délices de l’amour (32) ; mais non pas pourtant avec assez d’excès pour interrompre dans Nella Raja le ponctuel exercice des devoirs de la royauté. Au contraire, sa justice impartiale et son active bienfaisance redoublaient l'affection de ses nombreux sujets, et les faisait fleurir dans la paix et dans la prospérité.

[ Ici le saint narrateur s'arrêta, ayant, hélas! ,

atteint cette période de son histoire, où il avait à développer une série d’événemens bien différens des heureuses scènes qu'il venait de décrire. Puis, après un intervalle de repos, reprenant le fil de son récit, le mouni parla comme il suit à Derma Raja, qui l'écoutait avec une profonde attention :]

. Cet excellent couple passa ainsi environ deux années d’une inconcevable félicité, accrue encore par la naissance de deux beaux enfans; d’un garçon, l'image de son père; et d’une fille, dont la ressemblance avec Tumanti n’était pas moins frappante. Dans ces deux occasions, Nella Raja invita de se rendre à sa cour l’'éminent mouni Vudichter, qui accomplit les cérémonies convenables , et tira l'horoscope des enfans. Les sages-femmés furent magnifiquement récompensées , et de grands présens furent distribués à la cour en bétail, grains, toiles , argent , etc.

Mais, durant cette longue période, l’implacable Chuni, qui pouvait à peine endurer d'être le témoin de leur extrême bonheur, surveillait impatiemment son rival qui ne s’en doutait pas, et cela dans Îa vue de découvrir la plus légère fragilité qui viendrait se manifester en lui; mais à sa grande confusion , il avait été jusqu'alors complétement déçu dans ses espérances. Souvent cet extravagant esprit s’abandonnait à d'amères réflexions. « Vraiment, s’écriait-il dans les angoisses de son cœur, vraiment j'ai bien opéré de me répandre devant

les Dives en d’ orgueilleuses jactances ! Je croyais que ce n'était rien que ce Nella Raja ; mais maintenant je suis contraint d’avouer qu'il n’a pas son pareil parmi les rois de la terre; il est véritablement parfait en bienveillance et en vertu. Je n'ai d’autres chances d'accès dans son esprit ou dans son corps, que l'omission qu'il pourrait faire, par un très-grand hasard , de quelque cérémonie religieuse. » |

Dans cette attente perverse et presque désespérée il continua d’épier incessament le raja durant ces deux années entières, sans se permettre un seul moment de relâche; mais ce fut en vain. « O dieux ! s’écriait le malin esprit, devais-je avec tant | d’absurdité manifester à Divuntren ma folie et mon impuissance? Comment ai-je pu arriver à me laisser captiver si misérablement par une femme? Je me suis vanté de ma puissance en termes immodérés et blasphématoires, et maintenant je suis puni de l’orgueil de mon cœur. Tant il est vrai que nos tourmens sont notre propre ouvrage!

O dieux! je vais être pour vous tous un objet de dérision. Comment reparaîtrai-je devant vous?»

Dans ces tristes réflexions le temps s’écoulait, et sa haine acharnée contre le raja s’irritait encore de son impuissance à se satisfaire, lorsqu’enfin sa malveillance éprouva quelque joie d’un incident que voici. Un jour , Nella Raja, après avoir fait ses ablutions accoutumées , négligea de laver un tout petit coin de son pied, pas plus grand, véritable-

250 HISTOIRE ment , que la pointe d'une épine. À l'instant même Chuni s'introduisit par ce point ; et les fatales conséquences de son introduction ne tardèrent pas à se manifester. ‘ - Les sujets du raja étaient heureux et florissans, et les rois, ses tributaires, mettaient leur gloire à exécuter ses ordres avec promptitude; soudain au milieu de cette prospérité, cet aimable prince for— ma le dessein d'exécuter une grande chasse, la plus extraordinaire qui eût encore été ordonnée, pour détruire toute chose ayant vie (33). Cette résolution fut solennellement proclamée ; et le roi; montant sur son char, se rendit, accompagné de la reine, dans la profondeur des forêts. Il était suivi d'un cortége brillant et pompeux, et de chasseurs choisis, armés de lances, de filets, et de piéges de diverses sortes, Ils avaient aussi des faucons, des chiens dressés, en un mot toute espèce d'appareil de chasse. Les chasseurs s'étant dépouillés de leurs larges habits, et revêtus de calecons et de ceintures de peau, se mirent, selon leurs habitudes fanfaronnes, à faire friser avec orgueil leurs moustaches, et se vantèrent hautement des exploits qu'ils allaient consommer. Quelques-uns jurèrent qu’ils amèneraient un lion aux pieds du roi ; et tous, en un mot, se répandirent en bravades et en Jactances. Le raja, dont l'esprit, comme on peut le croire, venait déjà d’être imperceptiblement gâté par les suggestions de Chuni, se jeta avec plaisir dans cette scène insensée et turbulente.

DE NELLA RAJA. a51

Lui-même donna le signal de la chasse. À l’instant, les chasseurs lancèrent dans la forêt une nuée de dards sous lesquels tombèrent des tigresses, des sangliers, des muscs, et enfin toutes sortes d'animaux, soit quadrupèdes, soit reptiles. On vint présenter cette chasse à Nella Raja qui, sans pitié des souffrances de tous ces êtres innocens, s’amusait à les percer de ses flèches jusqu'à ce qu'ils tombassent morts ou cruellement blessés. Tandis que le raja se livraït à cet indigne passe-temps, d’autres chasseurs revenaientchargésdes perles(34) tombées des défenses d’ivoires des éléphans, à mesure que les barbares chasseurs azaient frappé ces nobles animaux. Nella Raja, enchanté de cette expédition , récompensa magnifiquement ses chasseurs , et retourna en grand appareil à sa capitale,

Cependant l’impitoyable Chuni, qui observait avec un infernal plaisir les progrès du mal cruellement fomenté par lui-même, poussa rapidement le prince dans les voies de l’infortune, et ne perdit pas de temps pour consommer sa ruine.

Dans cette vue, il alla trouver immédiatement le raja Pouchcara. Il lui apparut sous la forme d'un vieux bramine, et lui dit : «Que mon chétif extérieur ne vous empêche pas d'écouter les choses.importantes dont j'ai à vous entretenir; car soyez sûr que vous y êtes puissamment intéressé. Sachez que je ne suis pas un moindre personnage que Chuni, fils du soleil, et de sa divine épouse Sayadivi. À mon nom, Dives, kinnererset hommes, tremblent égale-

ment; leurs sceptres inférieursse baissent devant ma toute-puissante magie. Ma renommée est répandue dans tous les mondes. Cependant, de cette hauteur où je suis placé, il me convient d'employer vos services; écoutez donc mes paroles avec une joie respectueuse.

« Nella Raja, souverain de Richti, m'a cruellement outragé. Il a eu la présomption d’épouser Tumanti, que je convoitais ; et la beauté de cette femme est si ravissante, qu'il est impossible d'en supporter patiemment la perte. Ce mortel a eu l’arrogance de la ravir aux Dives eux-mêmes; et, ce qui est insupportable à penser, les deux époux jouissent depuis long-temps de leurs odieuses délices. Je suis toujours éperduement amoureux de cette femme. En vérité, Munmoden m'a enveloppé dans ses inextricables réseaux. Faudra-t-il donc m'abaisser jusqu'à voir un malheureux, qui sans doute a gagné par des artifices magiques les affections de Tumanti, se vanter parmi ses sujets d’être : le rival heureux de Chuni? Dis ; as-tu jamais entendu parler d’un tel excès d’insolence, d’un affront si impardonnable? Depuis son enfance, cette beauté de la terre avait capté mon cœur; et me voir ainsi supplanté! Appelle-moi ) Si tu veux, malveillant, implacable; imagine tout ce que pourront te suggérer le respect pour mon rival et l'horreur pour moi; mais sache que je te forcerai d'admirer avec stupeur les extrémités auxquelles je réduirai ces insolens mortels. Maintenant, en

effet, ils sont élevés au sommet des prospérités ; mais bientôt leur gloire tombera en poussière; bientôt ils vont être séparés, et chacun d’eux ne pourra, que par ses misères personnelles, se faire idée des souffrances de l’autre. Quant à vous, je vous charge d'aller en diligence trouver Nella Raja, sous prétexte de rendre hommage à. ses hautes qualités, et de parvenir à l’engager avec vous dans quelque jeu de hazard. Je pénétrerai l'intérieur des dés (35), et détournerai la victoire en votre faveur. Alors tout son royaume, toutes ses propriétés deviendront la récompense de vos peines. Partez; hâtez- Vous. »

Pouchcara, trop prudent pour offenser un tel personnage, entra volontiers dans un complot dont le succès devait lui apporter des gains aussi considérables , et se rendit aussitôt à Nichti. La capitale de ce royaume lui fournit de fréquens sujets d’admiration. Introduit en présence de Nella Raja, il le trouva assis dans une immense salle de réception, entouré d’une foule d'officiers, parmi lesquels les soixante-six rois tributaires se tenaient en silence, les bras respectueusement pliés devant eux. Pouchcara ne manqua pas d'offrir les complimens les plus flatteurs à Nella Raja, qui, dans les nouvelles dispositions de son âme , fut hautement flatté d’une telle visite.

Après quelques jours écoulés dans un | échange empressé de politesses, Pouchcara saisit une occasion pour proposer l'amusement des dés; ajou-

tant qu'un des motifs de son long voyage était d’avoir l'honneur d'essayer les chances de la fortune avec un si grand souverain. Nella Raja fit d’abord de vives objections à cette prière, et exprima gravement sa surprise qu’une personne d’un rang si élevé descendiît à un amusement indigne d’un prince. « Néanmoins, ajouta le roi d’un ton plus doux, je m'aperçois que vous êtes mortifié; et comme il semblerait discourtois de vous refuser un plaisir acheté par un si long voyage, je veux pour une seule fois satisfaire votre désir.» Consentement fatal! Effet des secrètes machinations de Chuni! |

Les deux champions se retirèrent donc dans un appartement particulier, et là se mirent au jeu. D'abord les chances furent entièrement contraires à Pouchcara, jusqu’à ce que l'esprit de l’enragé Chuni entra dans le dé, et changea complétement la fortune. Nella Raja, qui ne soupconnait aucunement la secrète influence de Chuni, commença, pour la première fois, à oublier sa modération, et bientôt sa raison même. 1l hasarda des coups désespérés, et les répéta si bien, qu’enfin il perdit absolument tout ce qu'il possédait, sauf sa souveraineté. Quant à ses éléphans, ses chevaux, ses danseurs, ses trésors de toute sorte, il ne lui en resta rien.

Bientôt le bruit de sa mauvaise fortune se répandit dans toute la ville et aux environs. Déjà ses nobles avaient fait de vains efforts pour le détour-

ner de sa perte ; alors ses cultivateurs désolés, qu'il affectionnait, et qui avaient trouvé constamment un accès facile jusqu’à lui, s’assemblèrent en toute hâte ; et, s'étant présentés en corps devant le roi, ils lui adressèrent ce discours : « Daignez, puissant souverain, daignez écouter les représentations de votre fidèle peuple. Jusqu'à présent, votre conduite a été la perfection de la sagesse et de la bénignité ; et comme durant votre règne fortuné vous avez sans cesse pratiqué toutes les vertus, nous reconnaissons avec gratitude que vos heureux sujets ont été étrangers à toute espèce de calamité. Mais maintenant, hélas! nous craignons que, pour nos péchés, cette prospérité ne se soit évanouie. Ah! seigneur, quand nous voyons Nella Raja plongé dans des habitudes si indignes de lui, nous ne pouvons pronostiquer que désastres. Notre imagination vous voit déjà privé de votre royaume, et réduit à errer en mendiant. Déjà , nous l’apprenons avec douleur, vous avez perdu toute l’immense richesse de votre trésor royal. Vos nobles et les officiers de votre palais fondent en larmes à l'aspect de cette triste opiniâtreté ; et malheureusement pour vous et pour votre peuple, le saint Mouni Vudichter, qui pourrait éclairer Votre Majesté de ses avis, n’est pas ici dans ce moment critique. Écoutez-donc, écoutez gracieusement nos vives instances , et cessez de poursuivre votre mau-: vaise fortune. Quant à vos pertes présentes, elles peuvent se réparer. Les bons rois ont coutume de

prêter plus d'attention aux représentations de leurs humbles cultivateurs, qu'aux flatteries de leurs courtisans. Prenez donc sur vous de vous arrêter avant qu'il soit trop tard; car, hélas! notre devoir est d'ajouter que nous avons tous observé aujourd'hui des présages désastreux, que puisse le ciel détourner dans sa miséricorde ! »

Nella Raja, dont la raison semblait aliénée par ses pertes, ou plutôt par l'influence toujours croissante de Chuni, au lieu de recevoir avec une attention bienveillante cette prière affectionnée des

bons laboureurs, demanda, d’un ton impérieux, __ par quelle suggestion ils avaient l’audace de dictier des lois à leur souverain ; et, sans attendre leur réponse, il les congédia brusquement.

Tumanti n'eut pas plutôt appris l'étrange conduite du roi envers ses cultivateurs, jusqu'alors si chéris, et qui, dans cette circonstance, se montraient si affectionnés , qu'elle éprouva le plus vif chagrin. La sagacité de son esprit lui fit comprendre aussitôt que tout ce malheur ne pouvait être que l'effet d’une intervention surnaturelle. « Quand les hommes de bien, s’écria-t-elle, commettent de mauvaises actions, quels désastres ne sont pas à redouter? Mais, hélas! comment arrêter la furie d’une mer qui déborde ses rivages ? Je n'aurai pas la hardiesse de m'interposer dans cette occasion. La volonté de mon seigneur , quelque fatale qu’elle puisse être, doit s’accomplir; et tout ce que j'ai à faire est de me soumettre en silence. Seulement:

mon devoir est de prendre toutes les précautions possibles contre une série d’infortunes dont je prévois que celles-ci ne sont que le commencement. »

Ses premières pensées se tournérent alors sur ses enfans. Elle envoya chercher le plus fidèle de ses cochers; et, confiant les deux enfans à ses. soins, elle le chargea de les conduire en sûreté près de sa mère; voulant, autant qu'il était en son pouvoir, les soustraire aux prochaines calamités qu'elle-même était préparée à supporter avec calme.

Pendant ce temps, le forcené Nella Raja venait d'ajouter la perte de son royaume entier à celle de toutes ses propriétés particulières. 11 ne lui restait plus que sa femme et ses enfans ; et son cruel antagoniste n’était pas disposé à lui laisser la plus faible part des richesses et de la puissance que lui-même venait d'acquérir si injustement. Dans l'agonie de son désespoir , ce monarque, autrefois puissant, envoya chercher son aimable compagne, et, plutôt par ses regards que par ses paroles, lui fitentendre qu'il ne lui restait pas, en ce moment, une poignée de riz qu'il pût dire être la sienne. À la vue de leur peuple afiligé, qui n'osait plus leur exprimer ouvertement sa douleur, £gncore moins leur offrir aucun soulagement, ces infortunés époux se préparèrent à quitter leur triste capitale, tandis que non-seulement chaque créature humaine, mais les brutes eles- -mêmes , sem-

blaient compatir en secret à leur cruelle destinée (36). ; Accablé de honte et d'angoisse, le raja, seul avec sa fidèle épouse, se retira, près de la ville, en un lieu désert, où ils passèrent trois jours dans une muette agonie, s’occupant à peine de soutenir leur misérable existence, Enfin Tumanti, avec ce courage calme qu'inspirent l'innocence et la sagesse, surtout à une âme depuis long-temps résignée , parla ainsi à son époux abattu : « O0 mon souverain, songez que le passé ne peut être rappelé. Aucun être, à quelque ordre qu'il appartienne, ne saurait se dérober aux conséquences naturelles et légales de ses erreurs. Mais ici, quelle faute avez-vous commise? Vous avez joué contre votre inclination, et par de purs motifs de politesse. Vous n’aviez aucune raison de soupçonner que Pouchcara violât aussi cruellement les droits de l'hospitalité. Pourquoi donc vous désoler comme si vous aviez à vous reprocher un crime prémédité? Calmez-vous, mou cher amour; consolezvous, en pensant que vous n'êtes que malheureux, et non coupable. Quel être , dans l’univers, quelle que soit sa haute nature , peut éviter la destinée écrite dans l'intérieur de son crâne? Aucun, pas même Bruma, qui enregistre les arrêts du sort. N'a-t-on pas vu Chiven, dans les jours d’autrefois, couper à Bruma l’une de ses têtes (37). Vichnou n'a-t-il pas foulé aux pieds, dans les entrailles de la terre, le corps de Baili (38)? Le

soleil et la lune, condamnés au travail d’un perpétuel mouvement, peuvent-ils suspendre une seule minute leurs fatigues éternelles? Des hommes abjects, des esprits étroits se laissent aisément - enfler par la bonne fortune et <Compriiner par la mauvaise; mais cela sied-il 4 des princes? non; nous devons nous instruire à attendre et à supporter avec équanimité les prospérités et les revers; car il est évident que les uns et les autres ; sans exception, ont étéattachés par Bruma, comme un partage universel, à l'existence de tout être raisonnable, Maïs vous connaissez les chastras et les pouranas (39). Pourquoi donc cette douleur immodérée ? Pourquoi, la tête penchée et les yeux abattus, vous, mon amour, tel qu'un homme oppressé sous le fardeau ‘d’un crime, détournezvous vos regards de votre compagne fidèle ? O mon bien, mon cher époux, ces pleurs, cet accablement, ne peuvent vous convenir sous aucun rapport. Îci, nous sommes absolument seuls, sans aucun témoin de notre détresse; recueillez donc les puissances dispersées de votre noble esprit, et dirigez pour votre service l'emploi de toutes mes facultés. »

Attendri et fortifié par les discours ‘consolans de sa femme, Nella Raja tourna sur elle des yeux noyés d'amour, et lui dit : « O ma vertueuse com. Pagne, voilà trois jours que nous sommes réduits aux dernières extrémités, sans qu’un seul de mes nombreux sujets se soit approché pour offrir à

nos besoins seulement une goutte d'eau. Mais ce qui me consterne plus que tout, c’est de réfléchir que ma coupable opiniâtreté vous ait plongée dans des infortunes que vous méritez si peu. Durant tout ce long temps de notre abandon, vous n'avez pas pris le moindre rafraîchissement. Oh! pourquoi votre cœur si pur s'est-il uni à mes coupables destinées? Sürement , dans nos précédentes formes d'existence, nous avons réduit quelque personne à un pareil état de misère et de dénûment; car, nous seuls exceptés, je suis persuadé que, dans cette immense ville, la femme la plus abandonnée ne périt pas du besoin de nourriture; quelle terrible lecon sur l'indispensable devoir de la charité!

» Je ne sais quel chemin suivre, ni à quelle ressource m'attacher: Ge serait chose vaine que de demander assistance à nos anciens amis, car nous avons déjà éprouvé que le monde évite les malhsureux. Nous adresser à des étrangers serait nous exposer à des insultes , tant c’est un grand crime, à ce qu'il semble, que la pauvreté! Mais, en ce qui me concerne personnellement, je dois me reconnaîtrecoupable autant qu’infortuné.Mesnobles, et particulièrement mes cultivateurs, jaloux de maintenir l’honneur de ma caste, ma haute renommée et mes véritables intérêts, me conjurèrent avec instance de renoncer au jeu; insensé! j'ai rejeté leurs bienveillans avis! Ils auront raison, maintenant , de changer mon nom et de m'appeler non plus Nella Raja (40), mais l’indigne roi. Quand

celui qui cultivait des: plantes rares et curieuses ext «réduit pour sasubsistanceà arracher du gazon (41); quand celui qui montait sur un éléphantest réduit à gagner sa misérable vie en vendant des pièces de bétail, le changement ‘est grand; mais, hélas! combien ma chute est plus profonde ! N'oublions pas cependant que l’ordre inaltérable de la nature est que nous endurions les maux que nous avons attirés sur nous-mêmes. Oui, je veux m'enfoncer dans cette forêt, me nourrir de ses fruits sauvages, et y fixer ma demeure solitaire. Mais vous, ma chère Tumanti, comment serait-il possible que ce genre de vie devint le vôtre? Pourriez-vous , élevée comme vous l'avez été dans des appartemens où l'or étincelait , trouver le repos sous une misérable cabane de branches et de feuillages ? pourriez-vous, accoutumée à la plus délicate nourriture, n'avoir pour -alimens que les fruits grossiers et malsains des bois? C’est impossible. Allez donc, à ma vie, allez auprès de votre respectable mère ; et là, vivez aussi heureuse que notre cruelle situation le permet. Pensez quelquefois.àa moi; racontez à votre bon père la.triste histoire de mes infortunes; et, par-dessus'tout , chérissez nos enfans. Moi, je vais traverser l’immensité de ce désert, et poursuivre ma destinée. Adieu , ma douce Tumanti, adieu!» I} lui dit, en effet, uñ adieu qui, dans sa pensée , devait être long. Mais il s’aperçut bientôt que sa tendre compagne suivait ses pas en silence. En vain il la pressa de le quitter; elle persista

fermement dans la résolution de partager son sort, jusqu'à ce qu'enfin, voyant que les prières et les ordres étaient également sans effet, il cessa de la presser sur ce point. On eût dit que, dans cette situation désespérée, il portait tout le poids du courroux de Letchmi , justement offensée de son indifférence pour les faveurs dont elle l'avait comblé; on eût dit que la déesse le regardait comme non moins ingrat envers elle, que Pouchcara s'était montré impitoyable envers lui.

Mais tandis que ces malheureux époux voyageaient dans les solitudes où s'étaient dirigés leurs pas, leurs mélancoliques rêveries furent interrompues par l'aspect de deux oiseaux d’un plumage et d’une forme de la plus ravissante beauté. Comme ils s'arrêtaient avec étonnement à ce spectacle merveilleux , les oiseaux s'approchèrent de Nella Raja. Leur vue Hui rappela immédiatement ces bienveillans anais qui avaient été de si doux médiateurs de son mariage. Écartant néanmoins les tristes réflexions que cette ressemblance excitait naturellement en lui , il fit observer à Fumanti, qu'à leurs sautillemens, ils avaient l'air d’être blessés, et s’écria dévotement que sans doute Chiven, pour appaiser leur faim, leur envoyait avec bonté cette nourriture. Animé par une si douce pensée, Nella Raja s’efforça de saïsir les oiseaux, qui semblaient continuellement prèts à tomber entre ses mains, mais, qui sautant de buisson en buisson et de rocher en rocher, épuisèrent bientôt le peu de

forcos qui lui restaient. Enfin, dans l'espoir certain d'atteindre sa proie, le raja jeta sur eux avec dextérité le seul vêtement qui couvrit ses épaules ; mais les oiseaux, déployant tout-à-coup une force surnaturelle, s'envolèrent avec le vêtement du pauvre monarque ; et, se balançant dans l'air à une distance convenable, lui adressèrent ce dis- COUTS : |

« À présent que vous errez dans ces déserts, il ne convient pas que vous conserviez de fins tissus dont nous venons, en conséquence, de vous débarrasser. Nous croyons qu'il appartient mieux à votre situation actuelle que vous couvriez de vos mains vos épaules nues. La réputation de votre royale libéralité envers les poètes, et envers les hommes ingénieux en quelque art que ce soit, est parvenue jusqu'à nous; c'est ce qui nous a fait venir ici vous rendre les hommages düûs à cette. splendide munificence; et vous avez justifié la renommée en nous gratifiant avec générosité de votre. unique vêtement. Salut, prince magnifique!»

Après avoir donné ainsi bassement carrière à leur méchante ironie, ils prirent un ton plus sérieux pour lui déclarer qu’il devait ses pertes, non pas au hasard , mais au redoutable esprit qui s’était emparé d'eux ; que la colère de Chuni n'était pas encore appaisée, et qu'il avait résolu de poursuivre encore sur lui sa vengeance. Après cette menace, ils s'éloignèrent du raja stupéfait qui leva les yeux au ciel avec une muette résignation; puis

ils s'envolèrent vers Chuni, dont ils étaient, en effet, les émissaires et dont l’esprit s'était logé en eux. Ils lui racontèrent le succès de leur aventure, et produisirent le vêtement dont ils avaient dépouillé le raja demeuré presque nu. Cette vue causa un plaisir extrême à l'esprit malfaisant, qui manifesta sa joie par les expressions d’un ravissement et d’un orgueil immodérés.

Le raja, revenu de sa première surprise, s'adressa en ces termes à Tumanti : « Il paraît donc que nos pertes et nos revers doivent être attribués non à l’adresse ou à la méchanceté de Pouchcara, mais à ces trompeurs oiseaux. O Tumanti, c'est à l'intervention des anais que nous avons cru devoir notre heureuse union; maintenant, à ce qu'il semble, nous devons à de pareils oiseaux les malheurs dont nous sommes accablés. Le malfaisant Chuni les aurait-il employés dans ces deux oocasions, pour que le contraste aggravât nos souffrances? Mais nous devons nous soumettre ä la volonté de Dieu. Lui seul sait quels autres maux nous sont préparés. Et nos enfans, que ne souf- frent-ils pas, peut-être? Notre fidèlé cocher, Pu-

- vouchen, ce suivant de Vichnou, ne nous a rapporté d’eux aucune nouvelle; et dans le débordement de nos infortunes, je suis porté à tirer de chaque circonstance des présages sinistres. Lorsqu'ensuite, de mes enfans, je porte mes pensées vers toi, ma bien-aimée, mes réflexions deviennent encore d’une plus cuisante amertume. Mes

enfans, insensibles à leurs pertes, peuvent être en sûreté sous le toit. de leur royal grand-père, mais. votre visage blêéme et creusé par la faim, semble étendre autour de moi de mortelles ténèbres. Votre corps délicat succombe sous les brûlans rayons du soleil ; je vous vois haleter.én vain après un ombrage; en vain vos lèvres desséchées implorent une goutte, une seule goutte d’eau.» Tumanti tourna sur son époux constérné ses beaux yeux brillans à la fois de tendresse et de courage, « O0 mon respectable seigneur! s'écriat-elle, ne vous abandonnez pas ainsi à cette douleur avilissante.. Quand même le tonnerre destructeur dirigerait contre vous:ses flèches enflammées, un roi devrait les recevoir avéé calme et résister à ce redoutable assaut. Le courage, seigneur, est lui-même une divinité; et soyez certain que les princes qui en manquent sont en butte-au mépris des: intelligences supérieures. Jamais, oh! non, Jamais, ne succombez sous vos revers. Si vous faites cas de votre repos. et de votre dignité, ne vous arrêtez päs à considérer votre grandeur déchue ; mais, avec une noble constance, péursuivez vôtre route, et-affrontez intrépidement .tous les maux prêts à vous: assaïllir, Est-ce un lâche abattement qui: détournera la punition des fautes commises dans notre première existence? Au contraire, vous devez savoir .que la ‘sainteté de l’yogue le plus abimé dans la contemplation, ne le dérôbe pas à cet inévitable décret; que « comme nous avons

266 | HISTOIRE fait dans nos précédentes vies, de même il nous

est fait en celle-ci. » Et comment déclarerions-nous en notre faveur une dérogation aux lois de Bruma? Pourquoi nous abaisserions-nous à des reproches contre Pouchcara, qui ne fut que l'instrument insignifiant de nos infortunes? Tant que la période de notre grandeur n'était pas finie, aurait-il pu nous renverser? Et quand le terme en est venu, l'inimitié, la fraude, doivent -elles nous trouver sans préparation? Quoique les destinées soient hors de notre portée, garder le courage dans le malheur est toujours en notre pouvoir; et tant qu'il demeure en nous sans atteintes, de quelle conséquence est le progrès de nos adversités? Ce- Jui qui, par son habileté et sa présence d'esprit, peut nager toujours à la surface des ondes, qu’at-il à craindre de leur profondeur? Étouffez-donc, ô mon cher amour, les feux rongeurs du chagrin, et confiez- vous au suprême Vichnou. Sa faveur renaissante peut vous rendre vos honneurs perdus. Par son aide, vous pouvez surmonter Pouehcara, et rentrer en triomphe dans votre immense empire. Réfléchissez, seigneur ; les Dives euxmêmes n'ont-ils pas éprouvé des revers de fortune? Leur puissant souverain Divuntren n’a-t-il - pas gémi captif sur la montagne de Nichtegeri, jusqu’à ce que le compatissant Vichnou, détruisant les ratcheders, ses puissans ennemis, l'ait délivré et rétabli dans son royaume? C’est ainsi que vous-même, après avoir passé dans cette

affreuse solitude, le temps fixé pour vos épreuves, vous remonterez avec splendeur sur votre trône royal. N'en doutez point. Là, grâce à la divine assistance ‘il me semble déjà vous voir, entouré de tous les rayons de votre gloire passée."»

À ces mots, Tumanti, détachant une partie de son propre vêtement , en couvrait les épaules nues de son époux (42}. Ainsi ce royal couple traversa les horribles déserts avec un seul habit pour les revêtir tous deux; jusqu’à ce que, parvenus à un lieu où la route se séparait en quatre embranehemens, Nella Raja, sur l'inspection du soleil, observa que le chemin tracé vers l’est devait conduire à la mer; que la direction opposée menait probablement aux états de son beau-père, et les deux autres routes à Jyoti-aporam et à Cochel. « De quel côté, dit-il, ma Tumanti, désirez-vous que nous tournions nos pas?» |

Tumanti, joignant respectueusement les mains, et faisant un profond salut à son seigneur, répondit qu'il ne semblait pas qu'il y eût à balancer entre l’un ou l’autre de ces deux partis, ou d’errer misérablement dans un désert, au milieu de venimeux serpens, de lions, de tigres et de monstres de toute espèce; ou de chercher un paisible refuge sous le toit de leurs parens et dans les bras de leurs enfans bien-aimés. | = Nella Raja, quelque raisonnable que lui parüt cette proposition, ne voulut pas y acquiescer. « Eh quoi! s'écria-t-il, moi qui dernièrement visitai

en si pompeux appareil la capitale de votre père; moi dont l’approche ébranlait les fondemens mêmes de la terre, je reparaîtrais dans cette cour magoifique, seul, à pied, et presque nu! J’exciterais, par le piteux récit de mes infortunes, la compassion et peut-être le mépris des courtisans hautains? Non, Turmanti, cette épreuve est audessus de mes forces. Votre âme aimante et sans défiance a encore à apprendre cette triste vérité, que le malheureux, accablé sous le poids des revers.,estrarement encouragé àchercher l'assistance de ses propres parens et de ceux qui lui tiennent de plus près. Pour vous, cependant, la situation est matériellement différente. Allez donc trouver vosrespectablesparens; veillez sur nos enfans chéris; protégez-les; et, quand les circonstances le permettront, je vous rejoindrai. Oui, ma chère Tumanti, le spectacle des extrémités auxquelles vous êtes réduïte ie rend mes peines plus poignantes. Croyezmoi, vous n’avez pas la force de résister à tant de coups. Votre sexe délicat ne fut point formé pour cet excès d’infortune et de dénûment. Cédez donc à mes vives instances, et retournez immédiatement auprès de votre père. Ne croyez pas que, par ces paroles, je veuille bassement mettre à l'épreuve votre attachement pour moi; je prends à témoin Vichnou, que mes prières sont sérieuses; et que de toutes mes douleurs, celle de vous voir souffri

à tous les instans est pour moi la plus accablante.:

Mais Tumanti : « Pouvez-vous imaginer qu

tandis. que mon bien-aimé seigneur, l'âme rongée d’amertume, est errant dans cet effroyable désert, je voulusse goûter la paix d’une ville? que, quand vous ne subsistez que de baies sauvages et n'êtes couché que sur la terre humide, je pusse trouver le repos sur un lit moelleux? Le dauphin, quand ses petits sont jetés sur le rivage, prend-il le même plaisir à darder les feux de ses brillantes écailles à travers les ondes transparentes de l’Océan? Et pourrais-je, moi qui jamais un seul moment ne me suis vue séparée de vous, consentir à vous délaisser dans cette solitude inhospitalière ? Non ; la seule proposition en est cruelle et injuste pour mon amour. »

Nella Raja, vivement sensiblé à cette magnanime affection de sa fidèle épouse, l'embrassa tendrement ; et essuyant les pleurs qu’il voyait couler de ses beaux yeux :« À la bonne heure, lui dit-il. À dire vrai, je ne sais pas comment je serais capable de me séparer de vous; il me semblerait que ce corps se séparât de sa vie. Tant que vous me restez, ma bien-aimée, je puis me croire heureux comme par le passé. En vous, je. possède toujours mes vrais trésors, mon royaume, ma consolation, mon tout. Tandis que votre céleste présence répand autour de moi les doux rayons de l'amour, j'oublie que je suis errant dans ces affreuses retraites. »

C'est ainsi que, par de flatteuses assurances, entremêlées et doucement fortifiées de tendres

270 HISTOIRE | .embrassemens, il relevait les esprits abattus de sa douce compagne. Tous deux poursuivaient leur chemin, quand Chuni, dont la méchanceté n'était point encore assouvie, prit soin de mettre le comble à leurs désastres. Il répandit tout-ä-coup autour de ces infortunés voyageurs un amas d'impénétrables ténèbres. Tantôt ils se voyaient arrètés par des masses de roches escarpées, tantôt jetés dans de redoutables précipices.

Malgré les horreurs multipliées qui l’environnaient , le roi, animé par les remontrances et par l'exemple de la reine, conservait sa fermeté d'âme; et tous deux adorant avec ferveur le grand conservateur Vichnou, furent conduits invisiblement par lui jusqu’à des étangs où ils se reposèrent de leurs fatigues, et calmèrent les ardeurs brüûlantes de leur soif. Là, perdus dans une profonde obscurité, ignorant quelle route ils devaient suivre, et succombant à leur épuisement, ils se couchèrent sur la terre, où le sommeil vint insensiblement fermer les yeux de Tumanti. Pour le roi, il continua de veiller, et s’abandonna aux douloureuses réflexions que le lieu et sa situation lui inspiraient. Son aveuglement et sa folie; l’insolente cruauté de Pouchcara; l'aventure des oiseaux trompeurs ; tous ces tristes souvenirs vinrent assiéger sa pensée. Mais rien n'enfonçait plus profondément en lui les aiguillons de la douleur, que l'aspect des souffrances imméritées dans lesquelles il avait enveloppé Tumanti. Tournant des regards

DE NELLA RAJA. 271 languissans vers son épouse endormie : « Ô dieux! s'écria-t-il, ici, sur la froide terre, est tombée mon aimable compagne, oppressée de fatigue et de douleur, et pareïlle au lotus malade, dont la sève a été desséchée par les flammes verticales du soleil. Les plus vulgaires princesses reposent à cette heure sur des couches moelleuses ; une foule de mains empressées préviennent ou satisfont leurs besoins réels ou imaginaires, tandis qu’une reine dont le port céleste est celui des anaïis, est étendue là sans assistance et sans alimens! O ciel! comment souffrir l'aspect des misères quej'ai attirées surcette femme irréprochable ? Si je la quittais maintenant, il serait possible, et même fort naturel , qu'ainsi abandonnée par moi, et se rappelant le chemin de Vidcrapour, elle tournât ses pas de ce côté, ce qu’elle ne voudra jamais faire tant que je serai avec elle, Là, dans les bras de ses parens et de ses enfans , elle sera du moins délivrée des fatigues de cette vie vagabonde. »

Plus il s’appesantit sur ce sujet, plus il se confirma dans la pensée de quitter Tumanti durant son sommeil. Enfin résolu de mettre à exécution ce dessein, il se leva brusquement ; et, déchirant environ quatre coudées de longueur de l’unique vêtement qui leur restât pour tous deux, il se prépara, presque étouffé par l'excès de son angoisse, à se séparer de sa seule consolation , d’un bien qui : lui était infiniment plus précieux que la vie. Mais à peine s'était-il arraché de ce lieu chéri, qu'il

272 HISTOIRE sentitson cœur défaillir , et ses pieds rebelles le ra- - menèrent insensiblement auprès de sa compagne, toujours plongée dans le sommeil. « Pourquoi, ma Tumanti, s’écriait-il en contemplant ses charmes, pourquoi, en faveur d'un coupable mortel, avez-vous follement rejeté la main du roi des Dives? Hélas! quels crimes ai-je donc précédemment commis, qui me rendent ainsi l'instrument des souffrances de cette innocente colombe (435)? Mais, mon âme, tais-toi; aucun être, quel qu'il soit, ne peut contrôler les décrets de Bruma ; est-ce à un mortel terrestre à se révolter contre eux ? » Alors voyant son beau col exposé aux injures de l’air, il le baisa d’abord, puis le couvrit doucement, et fit un nouvel effort pour la quitter; mais, irahissant toujours les résolutions de l’'amoureux monarque, ses pieds le reconduisirent encore à sa Tumanti. Cet éclat resplendissant, ces rayons de beauté qui perçaient éncore à travers tant d’épais nuages ; ces formes plus gracieuses et plus pures que celles même des anaïis célestes; ce mélange singulier de courage et de sagesse mâle, combinés avec un attachement et une obéissance | sans bornes, tout cela conspirait à élever dans son cœur de violentes tempêtes, jusqu’à ce qu’enfin la nature épuisée ne pouvant plus sufire à cette continuelle tourmente de passions contraires, défaillit sous leur effort; et le malheureux raja tomba sans connaissance sur le gazon.

Biéntôt recouvrant ses esprits et honteux de sa

LA

faiblesse, il fit, pour s'éloigner, une nouvelle tentative; mais toujours, toujours en vain. Ainsi pendant trois heures l'amoureux prince se vit poussé et repoussé par des passions opposées, comme une escarpolette agitée par le choc des. vents. À la fin pourtant, ramassant tout son courage, il partit, après avoir appelé en ces termes, sur sa bienaimée, les bénédictions du Ciel : « O puissant Vichnou, qui vois accablée de souffrance cette innocente créature, défends-là, je t'en supplie, de tous les périls de cette scène d’horreurs! Préservc-la du serpent caché, du tigre féroce, du sauvage éléphant, et de tous les terribles habitans de ces forêts! Protège-la particulièrement contre les attentats, plus crucls encore, de la perversité humaine; et conduis-la en sûreté à ses parens et à ses enfans chéris!.. »,

Après cette fervente prière, il quitta définitivement Tumanti, qui ne se doutait pas de cet abandon; ctil s'était déjà enfoncé très-avant dans l’immense solitude, quand son ennemi puissant et invétéré, Chuni, prépara une nouvelle épreuve à son courage.

Ce malfaisant esprit (que les Dives eux-mêmes jugent prudent de ne pas irriter) commanda au dieu du feu d’exercer contre le dévot raja l'énergie de ses brülantes facultés. Agni, quoique bien disposé envers le prince, craignant d'offenser un si puissant esprit, se vit dans la fâcheuse nécessité

de paraître au moins complaire à ses barbares BIBLIOTH, ÉTRANG. Te II. 18

désirs. À la voix du dieu, des masses énormes de bambous flottans qui, depuis des siècles, élevaient dans ces déserts leurs têtes orgueilleuses, furent violemment agités les uns contre les autres, jusqu’à ce que, du frottement de ces bois arides, sortissent des étincelles enflammées qui, se communiquant aux feuilles, eurent bientôt, à perte de vue, changé toute la forêt en un immense incendie (44). Cet affreux spectacle était rendu dix fois plus horrible encore par les hurlemens et les sifflemens des innombrables monstres et reptiles du lieu. |

Nella Raja, dont le courage et la vertu semblaient croître avec ses épreuves, contempla sans pâlir cette väste conflagration. Ses premières penséces se dirigérent vers sa femme; et, résolu à tout prix de la rejoindre, s'il, était possible, il com-. mençait hardiment à se frayer un chemin à travers les buissons enflammés, quand sa course fat arrêtée soudain par un prodigieux serptnt: Le monstre, se roulant d'arbre en arbre avec toutes les apparences de la terreur et de l’agonie, ne l'aperçut pas plutôt, qu'à sa profonde surprise, il l’implora par ces accens articulés : « O toi, dont les bras tutélaires sont toujours ouverts à quiconque réclame ton appui, assiste-moi dans cette cruelle détresse! Ah! viens m’arracher à la destruction qui m'environne! Nella Raja, qui s'était toujours attendri ‘sut les souffrances des autres, oublia, en cette occasion , ses propres périls. En:

| DE NELLA RAJA. 275 veloppant sa poitrine des plis serrés de son étroit vêtement, il se précipita au milieu des masses embrasées de bambous, et parvint, non sans plusieurs graves blessures , à saisir la queue du monstrueux serpent, qu'il retira ainsi de l'horreur des buissons en feu. Mais qui pourrait peindre. son douloureux étonnement? L'affreux reptile, à peinc délivré d'un cruel trépas, récompensa ce généreux service en s’élançant avec furie sur son royal bienfaiteur, et le piqua de ses dents envenimées, de manière à rendre toute sa personne noire et hideuse. « Monstre inconcevable d’ingratitude, s’écria le prince, est-ce là le retour dont tu payes mon dévoûment? Tout accablé que j'étais sous un poids énorme dé maux, mon oreille n’a pas été sourde à vos cris, mais J'ai sauvé votre vice aux dépens de la mienne. Cette bassesse surpasse l'ingratitude du Bramine envers Mungous (45). »

À ce“reproche, le serpent (ou plutôt le dieu bienveillant du feu qui se manifesta bientôt à travers ce déguisement) partit d'un violent éclat de rire, et répondit : « Vous avez noblement risqué votre vice pour me retirer de flammes presque aussi terribles que celles que l’œil dévorant du front de Chiven lança jadis sur ce pâle univers (46). Comment serait-il possible que je payasse de cruauté ‘cet éclatant service? Non, Nella Raja. Le fait est que je n’ignoré point vos infortunes passées, el que je connais assez l'avenir pour savoir que vous courez le danger le plus imminent de mourir de

256 HISTOIRE faim. Voulant donc vous préserver de ce mal, que ni habileté ni courage ne peuvent détourner, j'ai déguisé ainsi votre personne, de peur que , lorsque vous serez aux prises avec le besoin, votre royale apparence ne dévoile ce que vous êtes, et ne rende les homines timides à soulager le réprouvé des dieux. Quand vos épreuves seront finies (car le terme en est limité), il vous suflira de penser à moi; j'accourrai soudain effacer le poison qui noircit maintenant votre peau, et qui, je le dis à regret, doit gâter pendant quelque temps la beauté de vos formes. Allez donc, et supportez votre sort avec patience et courage. » |

Le raja, ranimé par ce discours, prit congé du favorable Agni, et continua sa marche parmi des forêts presque sans limites. Le temps manquerait pour raconter toutes les merveilleuses aventures qui l’assaillirent avant qu'il sortît enfin de la forêt; il suffit d'observer qu’en différentes parties du désert, ses souffrances furent momentanément soulagées par la vue des saints richis qui, depuis des siècles, y résidaient sans être vus des hommes. Enfin il se trouva sur la lisière de cette incommensurable solitude.

Mais, à peine rentré dans les habitations humaines, ce puissant souverain , dont l'autorité naguère enveloppait le. monde, se vit un objet de dérision pour la classe la plus misérable, Son teint noir et sa taille déformée excitèrent les moqueries

des enfans. Soutenu néanmoins par la conscience

de sa dignité, il atteignit la grande vitle d’Alikapour, soumise alors au raja Ritupa. Maîtrisé par la destinée et par l’irrésistible pouvoir de la faim, il se présenta devant le prince, autrefois son tributaire, et, sous le nom de Bagen, lui offrit ses humbles services en qualité de cocher et même de cuisinier. À cette étrange figure, à ce triste maintien, le roi ne put s'empêcher de sourire ; mais naturellement bon, il le reçut à ses gages.

Ce fut à peu près. vers le même temps que Puvouchen (ce fidèle cocher de Nella Raja) parut à la cour de Ritupa, dont il paraît qu'il avait été jadis le serviteur. Cet adorateur de Vichnou, après avoir soigneusement déposé entre les mains de leur grand’mère les enfans de sa reine, était retourné à Niechti. Là, apprenant la chute et le bannissement de son royal maître, et ne pouvant découvrir sa retraite, il prit le parti de retourner auprès de celui qui l'avait primitivement employé. Quelque avide que fût Nella Raja d'apprendre de Jui des nouvelles de ses enfans, il erut convenable de s'imposer le plus rigoureux silenee, et de ne point se révéler à l'honnête Puvouchen qui, dans l’altération ‘de ses traits et de sa taille, était hors d'état de le reconnaître.

Mais maintenant, Derma Raja, dit le saint narrateur de ce conte, nous. allons quitter le raja quelque temps, pour retourner à son épouse abandonnée, dont il est impossible d'exprimer la

278 L HISTOIRE détresse, lorsqu’à son réveil, elle reconnut que son bien-aimé seigneur l'avait quittée. | En effet, la pauvre Tumanti nie se vit pas plutôt seule, qu’un frisson sinistre se répandit dans tout son corps. Ellé se hâta de chercher dans toùs les coins, jusqu’à ce que, rainenant par hasard ses yeux sur elle-même, elle vit son vêtemerit déchiré par moitié, Cette circonstance, qui changeait ses doutes en certitudé, anéantit son courage; ét renversée à terre comme la délicate fleur ali, quand elle succombe sous les atteintés du soleil, elle exhala ainsi ses chagrins : « O Nella Raja! avezvous pu délaisser votre malheureuse femme? Elle croyait naïvement que sa présence était une consolation pour son époux; mais il semble , au eon: traire, que sa compaguie ait été pour lui un fardeau qu'il n’a pas pu supporter plus long-temps: Devait-il aggraver la violence des coups qui la frappent, en l’abandouvant pendant son sommeil ?.... O mon souverain! mon protecteur! mon époux bien-aimé ! Toi, plus grand que Divuntrén, toi, favori de Letchmi, plus parfait qu’un mortel, océan de bienveillance, est-il bien possible que tu aies laissé périr dans un horrible désert celle qui ne savait pas ce que c'était que d’être séparée de toi un seul moment ?— Voyez, criait la foule admiratrice quand nous passions ensemble dans les rües, voyez ces deux corps animés par une seule âme! —Oh! mes pauvres gmis, vous étiez déçus, et moi aussi. Peut-être, néanmoins, votre remar-

que est-elle exacte en quelque chose, car.je sens, oui, je sens que l'âme véritable de mon. existence s'étant enfuie, la vie elle-même va bientôt abandonner ce carps, I] est vrai, je suis coupable de m'être laissée aber au sommeil, tandis que vous. étiez souffrant, ô mon bien-aimé! De longues veilles, la faim, la fatigue, ne sont peut-être pas une excuse suffisante, Mais ma faute méritait-elle .une punition si cruellement sévère? ou au moins était-ce à Nella Raja de juger avec tant de rigueur ‘les faiblesses de sa Tumanti? Avec mon gardien près de moi, que j'eusse traversé Joyeusement cette forêt redoutable! Tous les misérables mets qu'elle me fournit m’auraient semblé du luxe et de la magnificence. Je m'étais vainement flattéeque le doux, le grand, le juste Nella Raja, n'aurait, en aucune circonstance, délaissé sa trop heureuse Tumanti. L'idée quil eût pu la quitter ici, semblait à elle seule être un crime.

» Mais mon cœur déréglé doit-il se révolter de la sorte? Ma langue téméraire doit-elle condamner ‘mon seigneur ? Ne devons-nous pas tous supporter les conséquences de nos péchés préexistans? Hélas! je crains que ce ne soient mes anciennes fautes qui aient causé non-seulement mes propres in- 4orlunes, mais les tiennes; car autrement, l'homme bon aurait-il pu être ainsi aflligé par le Ciel? Q mon époux, quand vous avez daigné recevoir cette main criminelle, avec moi vous embrassiez une série d’affreuses calamités. Hélas! cette terrible

solitude porte l’épouvante jusqu'au fond de mes entrailles. Je suis donc coupable, puisque je tremble.

» La femme quine s'attache pas à étudier les goûts et les dispositions de son mari, ne vaut pas mieux qu'une plante qui végète ; celle qui ne met aucune importance à lui plaire, est une malheureuse digne de mépris; enfin celle qui le traite avec dédain, est une épine perçante enfoncée dans ses flancs. Mais moi, ai-je jamais dit à mon Nella Raja un seul mot irrespectueux? ai-je jamais négligé de satisfaire, de prévenir même avec la plus scrupuleuse attention tous ses désirs? ai-je rien fait jamais qui ait pu afiliger son esprit? Mon cœur m'absout , à ce qu'il me semble; ou si réellement j'ai failli en quelque chose à mon devoir, les dieux Coivent-ils punir si sévèrement une faute involontaire? Et quant à vous, mon cher époux, convenait-il à la douceur et à la dignité de votre caractère d’appesantir vos vengeances sur votre faible et triste compagne? Cependant, j'ai oui dire qu’il ne sied pas aux hommes éminens en grandeur et en bonté, de se complaire dans la ruine de leurs inférieurs et de leurs dépendans. |

» Que dis-je? Ah! je dois me rappeler que c’est pour mes fautes que vous souffrez. Que ma langue impie se taise! Compatissant Vichnou, pardonne mon audacieux et injuste emportement ? Mon seigneur, mon époux, où es-tu? Quand reverrai-je ce beau visage quibrille du doux éclat delalune?Quand

DE NELLA RAJA. 28t

pourront mes regards affamés se repaître de votre présence chérie? Ah! pardonnez mes offenses ; pardonnez les fléaux qu'elles ont attirés sur vous, et venez vous jeter encore dans mes bras passionnés. La vraie bonté ne peut être éternellement sévère. La canne à sucre ne peut contracter l'amertume du mergosa. Rappelez-vous les heures ravissantes que nous avons passées, quand, les mains entrelacées ensemble, nous nous :promenions dans nos jardins; n'oubliez pas les tendres vœux que vous m'exprimiez alors d’une voix si douce. Mais ma raison se trouble. Les dieux m'ont abandonnée. Cependant toi aussi, toi, ne m’abandonne pas! reviens, et rends-moi la paix de mes sens, rends-moi ma vie qui me quitte! En quels lieux, en quelles retraites es-tu donc caché? »

Ainsi, par des discours sans ordre et sans suite, Tumanti déplorait ses infortunes. Elle ne cessait d’errer çà et là sur la place même où elle avait perdu son époux, jusqu'à ce qu’elle vit pâlir et s’éteindre les derniers rayons du soleil. Charmés par l'éclat de sa beauté et frappés d’étonnement aux violentes expressions de sa douleur, les animaux mêmes de la forêt, oubliant le soin continuel de chercher leur nourriture, s’arrêtaient pour contempler la belle affligée. Les quadrupèdes formèrent insensiblement un cercle autour d'elle, tandis que les tribus emplumées se balançaient avec admiration au-dessus de sa tête. Les couyils, pour cette fois, entendirent des sons mélanco-

liques, dont la touchante mélodie surpassait leurs tendres gazouillemens; et le perroquet aux éclatantes couleurs fut surpris de les trouver éclipsées par les rubis de ses lèvres. Insensible à leurs hommages et non à leur présence, Tumanti leur demanda en mots désordonnés des nouvelles de son époux. « Vous, sauvages ct formidables habitans de ce vaste désert, s’écria-t-elle, et vous, oiseaux plus doux, avez-vous vu le premier des hommes, l'excellent Nella Raja? Parlez, arbres et buissons, parlez ; ne le cachez-vous point? Ah! ne dérobez pas mon fugilif à ces yeux affamés de le voir. » Déconcertée par le silence de ses muets auditeurs, elle renouvelait ses recherches dans tous les recoins vainement parcourus, quand tout-à-

coup un énorme serpent enfanté par le magique

pouvoir de Chuni, déroula vers elle avec furie la longueur démesurée de ses anneaux, jusqu’à ce que le pied éclatant de la reine fût entrelacé de ses innombrables replis. Saisie de terreur, clle appela à grands cris ce mortel bien-aimé, qui jamais jusqu'alors n’avait manqué à sa détresse;

. maïs, hélas! elle n'avait plus d'ami ni d’époux.

Les affreuses clameurs qu'elle poussait , allèrent frapper les oreilles d’un des monstrueax sauvages habitant les rochers de ces redoutables régions. Il se dirigea sur la voix, el, paraissant tout-à-coup én présence de Tumanti, se déploya presque aussi effrayant que le reptile même dont les contours enchaînaient son picd délicat. Son visage était

hideux par de-là toute idée. Une flamme nébuleuse s’'échappait de ses larges yeux; et ses lèvres de pourpre, ouvertes commé un gouffre béant, laissaient voir les terribles dents d’un lion. Son col ridé, que défigurait ün goître énorme, se renversait tellement, què son visage épouvantable pendait sur ses épaules. Cet animal à peine humain portait un arc brillant et des flèches, instrument de sa précaire nourriture; 8a taille était enveloppée d’üun habillement trop fin pour celui qui le portait; son front horrible étalait l’ornement déplacé d’un beau tellertum ; tandis que sa tête se cachait plus convenablement sous un bonnet de peau de chèvre (47). | Frappé de l'aspect imprévu d’une telle beauté, le sauvage perdit un moment l’usage de la voix. Bientôt remis un peu de sa surprise, il s'adressa d'un ton rude et discordant à la malhcureuse Tumanti, qui tressaillit d’épouvante : « Reine d'amour! (car sûrement c’est Ruti elle-même que je vois) , permettez-moi de demander quelles circonstances extraordinaires ont conduit une beauté si délicate et si exquise en des lieux capables d’inspirer l'horreur, même à leurs sauvages habitans. Quel nom, dans le monde de la terre, doit porter cétte beauté céleste? D'où est-elle descendue? Qui cherche-t-elle? Où va-t-elle? Mais avant tout, dit-il, jetant les yeux sur ses pieds, laïssez- moi vous délivrer en hâté de cette odieuse captivité. » En disant ces mots, il attira par sa magique puissance

284 HISTOIRE le serpent qui s'était attaché à Tumanti, et il Le tua.

Tumanti, que nul événement, excepté l'absence de son époux, n’avait le pouvoir de troubler longtemps , après l'avoir gracieusement remercié de ses bienveillans secours, répondit ainsi à ses questions : « Ami, mon père s'appelle Bim Raja, et gouverne le royaume de Viderapour. Mon nom est Tumanti. Je traversais avec mon respectable époux ce terrible désert, lorsque j'ai été malheureusement séparée de lui. Dites-moi, mon frère, avezvous vu une personne qui ressemble moins à un mortel qu’au fils de Vichnou, habitant du Vigunda? Ses yeux brillent comme la fleur éclatante du lotus aux joyeux rayons du soleil; et ses traits rappel- : lent l’éblouissante sérénité de la lune à son enfance. Si vous avez vu celui dont l’aspect doit vous avoir frappé comme celui du monarque du monde et comme le digne sujet de la louange des dieux, des bramines et des bardes; dites-le moi vite; car c'est celui que je cherche, »

Cependant le brutal sauvage, enflammé par l’as- ‘pect de Tumanti, ne connaissait plus ni décence ni raison. Les charmes de la reine le transportèrent d’une sorte de fureur ; et, ne considérant que la fortune inappréciable qui la jetait en son pouvoir, il fixa sur elle ses horribles yeux étincelans d’un féroce désir, et lui parla ainsi :« Rayonnante perfection! pourquoi ces vaines recherches d’un homme qui paraît vous avoir cruellement aban-

donnée? Ne nourrissez pas plus long-tempsla fausse idée que ce mondé ne puisse vous offrir des amans égaux sous tous les rapports à votre raja. Je me flatte, pour mon compte, que mes énergiques séductions vous paraîtront au moins aussi dignes de votre attention et de votre faveur; et apprenez, madame, que mon pouvoir magique est suffisant pour fasciner des déesses même. Venez, mon enchanteresse, venez avec moi, et régnez en souveraine sur mon cœur et sur ma maison. Ma femme sera soumise aveuglément à vos volontés ; elle satisfera tous vos besoins; vos ordres, votre seule présence la feront pâlir et rentrer sous terre. Quand vous verrez mes sauvages sujets, ma caverne qui resplendit de ses rurales magnificences ; quand vous screz témoin du. joyeux cercle de plaisirs ravissans dans lequel tournent nos paisibles journées; quand vous verrez les merveilleuses qualités de mes chiens durant les chasses glorieuses, votre petit cœur bondira d’allégresse. Je prends les dieux à témoin que tous vos désirs seront accomplis et que je ne vous abandonnerai jamais. Dégagée des liens de votre méprisable époux, vous consacrerez à l'amour et aux délices le précieux printemps de votre vie. Bénissez donc votre heureux destin, beauté. enchanteresse ; accompagnezmoi dans les secrets détours de ces bois, ct rendez heureux votre amant; bientôt, dans mes bras, vous oublierez votre méprisable époux.

» Quoi donc? vous hésitez ! Connaissez mes puis-

santes facultés, et que les apparences ne vous abusent pas. Apprenez, avec une juste épouvante, que je puis me rendre invisible à tout regard, en jetant dans les yeux certaine poudre enchantée ; ainsi je puis sans peine et impunément faire ma proie soit des imprudens voyageurs, soit des craintifs et prévoyans casaniers, et nul misérable ne peut défendre de moi ses trésors. Que dis-je? Ce n’est pas sur l’homme seul que j'étends mon magique pouvoir; les oiseaux, les brutes obéissent aussi à ma science. Ou robustes ou légers, mes piéges et mes filets m'assurent une savoureuse variété de nourriture, et commandent l’admiration des chasseurs et des brigands de ma suite. Justes cieux ! quelles pieuses actions faut-il que j'aie faites autrefois, pour en être récompensé par un sem“ blable trésor ! Venez donc, ma reine, et enivrezmoi de voluptés par vofre complaisant amour. »:

À cette hideuse invitation, le chaste cœur de Tumanti se souleva de courroux et d’horreur.

«a Mes oreïlles sont-elles donc condamnées, pensait-elle, à être .souillées par le lascif langage de ce monstre audacieux ? Quoi! quelque subite destruction ne viendra pas fondre sur cet impie? » Jugeant toutefois qu'il était sage de ne pas allumer sa colère, elle tâcha de le désarmer par la douceur et la persuasion. « Mon ami, lui dit-elle, ne gâtez pas le mérite de votre service en me tenant de si inconvenables discours. Souvenez-vous que soit la femme d'un roi, soit celle d’un prêtre,

DE NELLA RAJA 287 doivent être aussi sacrées à touslesautreshommes, que le seraient leurs propres mères. Je vous rappelle que je suis reine. Sans doute ceux qui, par . aveuglement ou par.ignorance, commettent un crime, peuvent, à l’aide des prières, en obtenir le pardon; mais quant au pécheur endurci, ses précédens actes de vertu ne le sauveront pas. Il est écrit qu'il sera précipité dans les régions infernales. |

» Ne convoitez donc pas la femme d'autrui; songez au châtiment qui attend l’adultère. $es anciens mérites sont effacés; ses richesses se fondent insensiblement ; sa vie est subitement tranchée, et sa bonne renommée noircie pour jamais. Âu terrible moment du trépas, les messagers d’Imen le saisiront. D'abord la pointe aiguë de leurs poi-. gnards et de leurs fourches de fer tourmentera les victimes abandonnées à leur furie; puis les misérables adultères seront condamnés à émbrasser, au lieu des objets de leur sacrilége convoitise, ‘une colonne rouge de fer embrasé. Enfin, ils seront jetés dans les plus profonds abîmes de Narika, dans une mer de feux et d'ordures liquides, océan sans rivages, où ils endureront toutes les horreurs de l’angoisse, de la famine et de la fétidité, et d'ou ils ne seront retirés que pour animer sur la terre le corps de quelque bête abjecte. N’avez-vous pas vu ces terribles menaces proférées dans les Chastras? Ne les avez-vous pas recueillies de la bouche respectable des vieux prédicateurs ?

O mor ami, je vous en conjure par la femme dont vous êtes né, rentrez en vous - même, et considérez-moi comme une mère, comme une sœur ! »

L'insensible monstre fut peu touché de cette pieusé remontrance; mais poussé en aveugle vers sa ruine et brûlé des feux d’une horrible concupiscence , il répliqua : « Ne prétendez pas par de vaines paroles ébranler mes invariables résolutions. Mais pourquoi toutes ces inutiles grimaces? Aucun œil, si perçant qu'il soit, ne peut être témoin de nos jouissances. Quant à l’avenir, laissons cela. Ce qui est certain, c'est qu'au moins le moment présent est placé sous mon empire, que votre beauté est irrésistible, et que vous ne m'’échapperez pas. Imen, je méprise et défie ton pouvoir. Quand déjà nous sommes presque enlacés dans les bras l’un de l’autre, quand je ne vois autour de nous qu'amour et privauté, les délicatesses affectées sont-elles de saison? Fi de ces bé- gueulleries ! Venez, ma charmante; je ne puis endurer un plus long délai. Dieux! les riclris euxmêmes, à ma place, ne résisteraient pas à une tentation si forte. » | — « Encore une fois; s’écria Tumanti- avec dignité, encore une fois je vous avertis de votre péril. En faveur de vos services, je veux bien pardonner vos outrages; cessez donc, et retirez-vous en paix. » Mais, dé ses yeux brülans, le sauvage dévorait la chaste Tumanti; son horrible passion allait s’assouvir par la violence, quand la trem-

| DE NELLA RAJA.. 289 blante beauté s’élevant jusqu’à Chiven de toutes les forces de son âms, lança sur Faudacieux cette imprécation : « Par ma chasteté sans tache, par mou iavialable fidélité; par mon entière obéissance envers mon époux; par les éclatantes vertus de cet homme, le plus éminent et le plus aimable : entre kes hammes; par san amour et sx complaisance pour moi, puisse ce monstre exéprable être, à l'instant et pour jamais, plongé dans. les gouffros. de Naxika! » À peine la malédiction était-elle pro: moncée., que le seélérat, qonme si la foudre Feût frappéé soudain, tomba mort aux pieds de la reine, et que sa' vilaine âme > roule dans le plus profond de l'enfer.

Cette frappante protaction du Ciel suspeadis un moment les alarmes de Euimanti ; mais hientôt son eaprit s'abima de veuveau dans les doulonreuses réflexions que sa situation lui inspirait. « Si mon respectable époux, se disait-elle, avait daigné rester avoc moi, cet odieux foraené p'auraët pas ô36 souiles mà personne de l’ardeur sacrilége. de sos regards. Ure femme séparée de son mari n'est qu’un pauvre être abandonné, en proie à toutes. les insultes. En vérité, si l'on cemaidére les maux auxquels notre sexe.est sujet, la naissanee d'une fille est plutôt .une malédiction qu’un bonbeur. Quant à mot, il ne.m'est pas plus possible d'exister dans cet état de séparation, qu'aux habitans: écaillés de da mer, de respirer à sec sur Le riv:

À .quel anathème particulier du Ciel, dois-je atiri-

BIBLIOTII. ÉTRANG. T. FI. 19

buer l'horreur de ma situation présente? Arrachée à la fois à mon époux et à mes enfans; exposée à la rage des bêtes féroces, et de monstres non moins effroyables que celui qui git à mes pieds, suis-je perdue à jamais dans ces inaccessibles retraites? » L'infortunée désirait et inrplorait la mort; dans l'espoir de l'obtenir, et l'âme constamment fixée sur son seigneur bien-aimé qui, malgré son abandon, lui était toujours cher, elle hâta sa marche vers l’'embrâsement qui commençait à gagner les lieux où elle se trouvait; et, se jetant à travers les flammes, tâcha de mettre un terme à sa déplorable existence.

Mais les Achurers , les Kinnerers, les Gainderers et toutes les femmes du. monde des Dives, qui avaient pris un vif intérêt aux destinées de ce malheureux couple, ne purent voir, sans le plus poignant chagrin, le bel objet de leur admiration courir ainsi à sa ruine, Le dieu du feu lui-même, qui ne voulait pas être l'instrument d’une telle perte, arrétant dans les bois enflammés l’irrésistible puissance de la destruction, laissa Tumanti saine et sauve devant les feux qui se retiraient. Quand cette femme désespérée, toujours résolue à mourir, se présentait devant les tigres, ou les buffles sauvages, ou les éléphans, ils fuyaient à son approche, ou tendaient familièrement leur cou, pour. être foulés par elle: Essayait-elle de se précipiter dans les eaux? Les eaux s’évanouissaient soudain, et ne présentaient plus qu’un lit moel-

DE NELLA RAJA. 201 leux de sable pour recevoir la sainte qui tombait. Suçait-elle quelque plante vénéneuse? Cette nourriture , devenue inoffensive et même substantielle, ne servait qu’à soulager sa faim. Découragée ‘et surprise à eette succession de miracles, la désolée Tumanti, dont-rien n’eût pu ébranler le couragé tant qu'elle'était avec-son époux, se mit à errer au: hasard à travers les vastes solitudes, ses cheveux flottant sans ordre au gré des vénts, êt lés yeux consumés de l’amertume de ses lärmés.

. Enfin, quand cet accès de désespoir se fut un

peu calmé ,-et après une longué route suivie datis Vi immensité des bois, ses pieds fatigués la conduisirent aux habitations infréquentées dé ‘saints "étmites qui, depuis nombre d'années, s étaient sequestrés du commerce des hommes. Là; ses yeux consolés furent réjouis par l'aspect des ounis’ et de leurs saints disciples; et des richis, homines célestes, dont chaque parole était dans une harmonie intime avec les sacrés védäs (48): Encouragée par le doux accuëil de ‘ces véhérablés : personnages, Tumanti léur fit le triste récit de ées infortunes, et implora respectueusement leurs conseils. . Ces hommés pieux, doués d’üne divine iispiration ; : Pexhortèrent à prendre courage, en jui disint qu'un temps'viéridtait où Chuni oublierait son ardente colère cohtre‘elle et'contre s6n noble époux; ils l'assurèrent- qu’elle goûtérait de: nouvéaü le bonheur d’être unie à lui, et que toùûs deux seraient réintégrés däns leuts royautnes: F5

hé mm 7 =

répondirent aux questions qu'elle leur fit sur la durée de ses malheurs, que le cours en était limité à trois années, et terminèrent cette assurance én lui donnant avec sokennité la bénédiction appelée Abeyestuin. Fumanti tâcha de sc pénétrer de la ” confiance due à ces promesses, et en effet elle en reçut quelque consolation. Elle demeuraur temps cousidérable au service de ces hommes eélestes. jusqu'à ce que la période de leur pélerimage dans les déserts étant achevée, le moment fut venu pour eux dese retirer de cette terre. Alors ils avertirent Tumanti de se rendre dans le royañme de Chubakou Raja; et. après lui en avoir monté fe chemin , ils s'élevèrent dans les airs et de perdirent de sa. vue.

Tumanti, remplie de respect et de foi pour ce qu'elle avait vu et appris dans les sacrés habitations de ces êtres divias, obéit ponctuellement à leurs injonctions, et dirigea ses pas yers le lieu qu'ils. fui avaient reconunandé. Quoiqu'elle me se permit: pas de douter que leurs prédietions ne dussent. être açcomplies à la ldttre, cette aimable femme, séparée de l'époux à qui seul ele. désirait de paraître-agréable, négligeait entièrenient le soin de sa personne. Ses beaux yénx devinrent gonflés et rauges, à force de pleurer; les boucles flottüntes de ses cheveux ‘étaient méèléas avec ‘désordre et souillées de poussière ; afin, soh aspect offrait quelque chose de si‘rebutait que, quénd'elle retourna dans les habitations des hommes, certaisi

DE NELLA RAJA. 203 marchands qui J’observaient dans l'éloignement, s'enfuirent effrayés à son approche, troyant voir quelque malin esprit, oa ‘du moins quelque isérable insensée, Un seul homme de la ‘troupe eut le courage de rester but le Heu, jusqu'à ce qu’elle y arrivât. Mais quand il vit de plus près cette céleste beauté qui brillait à travets ‘toutes les disgrâces de son déguisement, il se convaïnquit bientôt que si ce n'étrit pas en effet une mortelle, ce devait être quolkque bienfaisante divinité. « O la plus béHe des formes féminines, s'écria-t-il, oserai-je demander si mes yeux contemplent -une béauté mortelle, ‘ou si je dois rendre hommage soit à Bari, maîtresse da monde, soit à Sirasouati, déssse de Féloquence , soït 4 la favorable Letchmi? Au moins êtes-vous l'une des ‘épouses des Kinnerers. Daignez m'instruire; et si vous n'êtes qu'une mortelle , me dire pourquoi vous offrez cette misérable apparence, et pourquoi je vois couler des flots de larmes de ces yeux foits pour allumer Île plaisir et l'amour. »

Tumanti répondit à ces louanges enflammées du marchand, qu’elle n'étaft qu’une mortelle, fille de la terre, non seulernent exposée, maïs en butte à tous les maux de l'humanité, Elle lui fit un court récit dé son histoire, et lui demanda la permission d'accompagner les femmes de sa caravane jusqu'à la capitale de Chubakou, qu'efe apprit être le lieu de leur destination. L'honnête marchand souscrivit avec joie à son désir; et, après qu'il l'eut

introduite parmi les femmes et les enfans de sa troupe, ils continuërent leur voyage. .

Ils avaient parcouru une distance considérable, et malheureusement sans rencontrer une goutte d’eau, inconvénient d'autant plus cruel que la chaleur était dévorante. Enfin, après beaucoup de fatigues et de souffrances, causées par cette privation, leur joie fut extrême de découvrir un tank. Ils se hâtèrent d’étancher leur soif; puis se reposèrent sous l’ombrage d’un bosquet voisin, tandis que les bêtes déchargées de leur bagagese rafraîchissaient dans les eaux. Le repas et la conversation occupérent toute la troupe, excepté Tumanti, dont l’âme déchirée par une longue et cruelle séparation , soupirait toujours après cette: mort qu'elle ne pouvait rencontrer.

Mais le soleil, comme s’il n'eût pu endurer plus long-temps de voir les affreuses misères d’une femme de sa tribu (49), se retira enfin, rougissant de honte, derrière les nuages de l’ occident. Bientôt les voyageurs fatigués tombèrent dans un. doux repos; et la nature épuisée prévalut même sur les tristes réflexions de Tumanti, qui, s’abandonnant aux charmes du sommeil, oublia. pour un moment ses affreux soucis. Cependant cette suspension fut très-courte; car à minuit, lorsque les marchands étaient endormis profondément, un cordon d’éléphans sauvages sortis des bois voisins, se dirigea par hasard sur le lieu où la malheureuse troupe s'était arrêtée; etseprécipitantsureux,

DE NELLA KAJA. 295 les foula tous aux pieds jusqu’à la mort, excepté la seule Tumanti, qui ne recut pas d'eux la plus légère atteinte. Les bêtes de somme elles-mêmes, n'échappèrent pas à la rage de ces terribles animaux, qui, finissant par s'entre-détruire, eoururent avec furie s’engloutir dans l'étang voisin: Le bruit de leur passe-temps insensé réveilla Tumanti, qui s’aperçut bientôt de l'horrible earnage amoncelé autour d'elle, et qui regretta douloureusement que cette vie qui. lui était odieuse eût été seule épargnée. - Pourquoi, pécheresse que je suis, s’écriait-elle , ai-je seule échappé au trépas qui m’environne? Quelles sont les nouvelles souffrances que le sort a inscrites ds l’intérieur de ma tête? »

Ce fut dans de telles lamentations, qu'elle passa la nuit jusqu’à ce que la lueur défaillante des étoiles, perdue dans la splendeur plus vive de la planète Chuckra, cessât d’être visible, et que le resplendissant héraut du matin, se levant dans les cieux avec éclat et sérénité, ouvritla porte au vigoureux soleil dont les rayons puissans ne tardèrent pas à pénétrer tout l'horizon. Tumanti se leva tristement; et, selon les avis des richis, tourna ses pas vers le royaume du raja Chubakou. Elle y arriva enfin ; et, jugeant convenable de se couvrir d’un nom supposé, elle prit celui de Chinderia. Son premier. soin fut, dans cette immense capitale, de faire des recherches, presque sans espérance, pour découvrir son époux. Dans sa

296 | HISTOLRE

compagnie, elle eût avec fermeté et mêmè avec courage épuisé la période de leurs .infortunes, mais sans l'üi la vie, en quelqu'état que ce fût, lui était insupportable.

Quelque négligé que fût l'extérieur de Tumanti, elle ne put parcourir des rues de cette royale cité saùs attirer généraleihent l'attention. « Quefte femme des cieux est désoendue sur ce monde térrestre? se disait-on l’un à l'autre. Estcce pat la belle Arunturi ou par da charmante Chundrasmuti (50) que nous sommes visités? » Mais la chaste reine, sans prendre garde à l'admmiratron universelle que sa présence ‘excitait, poursuivait

ses recherches avec une infatigable sollicitude,

jusqu'à ce qu'’enfin la mère du roi, l'äpercevant du fond de ses appartemens supérieurs, ne fut pas moins frappée que le peuple de so port majestüeux-et de son éclatante beauté. Êlle dépêcha surle-champ quelques-unes des personnes de sa suite pour la prier de se rendre aüprès d'elle. Tamanti obéit, et Ja reine mère lui parla en tes termes : « Quand je considère da dignité de votre maintien et l'exquise beauté de votre personne. je'‘sais presque tentée de croire que vous êtes lFépouse renommée du puissant Nella Raja; permettez-moi, cependant, d'apprendre de votre propre bouche à qui je m'adresse en ce moment, ët ‘d'où peut naître cette ‘apparehce de malheur éxtrére et de pauvreté.»

Tumanti, qui we voulait pas se faire céhhaître,

© ——— Cé—

DE NKLEA RAJA. 297

de peur que, rendue à ses parens, elle ne fût privée des moyens de rechercher Nella Raja, répondit : « Chinderia , à reiae, est le nom que je porte. Je fus jadis orgueilleuse de m'appeler l'épouse d'un personnage éminent de la race des Gainderers, mais, hélas ! ce cœur iaconstant m'a délaissée en faveur d’une autre, et m'a cruellement chässée de sa présence. Ainsi les dieux l'ont voulu. Voilà, Madame, en deux mots, quelle est mon histoire. Si votre majesté daignait m'engagcr à son service, je crois qu'elle n’aurait pas occasion ‘de le rugrétter. Je puis me vanter d’une habileté plus qu'otdinaire dans la mixtion des parfums. Personne, peut-être, ne sait, par un si judicieux assortiment, donner un brillant effet aux neuf sortes de pierres précieuses. Se puis introduire le mmaï dans les yeux avec une telle puissance de séduction, que nul homme n’est en état d'y résister, Bref, j'ai le talent de parer les fernmes de manière à teur attirer les égards de Munmoden lui-même, Je puis ajouter avec vérité que je n’ai ni l’habituée de sortir dans la ville, ni le défaut d'une gaîté étoutdissante, ni celui d’un babil fatigant.» La reïne mère, captivée par les déhiors et la franchise de - Tumanti, la prit volontiers sous sa protection. « Demeurez avec moi, dui dit-elle, aussi dongtemps que vous le juigetéz convenable; soyez sûre d'être chérie comme uae fille, et estimée comme une institutrice. Votre heureuse présence m'est aussi douce que me ke serait celle de la grande

Letchmi. » Tumanti reçut avec reconnaissance l'asile qui lui était offert; elle y demeura longtemps ignorée, et tendrement chérie.

Mais maintenant, dit le saint Mouni à l'attentif Derma Raja, ilest temps de retourner à son époux.

Nous l'avons laissé engagé au service de Ritupa, dans les. humbles fonctions de cocher et d’intendant des cuisines. Il ne tarda pas à gagner la confiance de son maître par une habileté et une fidélité peu communes dans l’accomplissement de ses devoirs. Cependant , rien ne pouvait le consoler de la perte de Tumanti, qu’il se reprochait d’avoir abandonnée si précipitamment. Il ne prenait d’alimens que ce qui était nécessaire à la conservation de sa vie, et s’abstenait même de l'usage du bétel. Ses pensées se reportaient sans cesse vers l'incendie dont il avait été témoin aussitôt après sa séparation d'avec Tumanti; il tremblait, non sans de grandes probabilités , que l’embrâsement ne fût arrivé jusqu'à elle.

Dans une des rêveries où le plongeait la ; paisible lumière de la pleine lune, brillant à minuit sur sa couche, son cœur oppressé se soulagea tout haut par ces tendres plaintes. « Il est vrai, ma Tumanti, que c'était dans la vue de te rendre à ton toit paternel, que j'ai quitté mon unique consolation; mais combien de fois je me suis reproché avec amertume un expédient si cruel et si insensé ! Hélas! peut-être en ce moment ma bien-aimée n'est plus. Les flammes dévorantes ou les mons-

tres encore plus horribles du désert, peuvent s'être jetés sur elle, au moment où elle déplorait, sans se plaindre, l’absence de celui qui n'aurait jamais dû cesser d'être son protecteur. O Tumanti, Tumanti! pourquoi, avec tant d’imprudence et de noblesse, as-tu préféré .un pécheur terrestre , aux . Dives immortels? Cette faute exclut jusqu’à’ la faible espérance que tu sois arrivée -saine-et sauve chez tes parens. Certainement tu es la proie de quelqu'affreuse destinée. » | |

En ce même moment, le raja Ritupa goûtäit le calme et la sérénité de la nuïît, dans une promenade voisiie du lieu ou Nella Raja faisait entendre son plaintif monologue. Il ne put, sans éclater de rire, se figurer à lui-même le ridicule contraste que

présentaient les pathétiquesgémissemens et la mine effroyable-de:son cocher. Décidé à se divertir aux dépens deson triste serviteur, Ritupa s'approcha de Nella Raja, et lui dit gravement :« D'où viennent, ami Bagen, ces piteuses doléances? Apparemment vous déplorez l'absence de quelque aimable épouse? Vraiment, dans cette saison amoureuse, quel être n’appelle pas sa tendre compagne? Si les charmes de la vôtre sont dignes de vous, je vous plains. Quels tourmens doit endurer la malheureuse princesse privée d’un amant si noble et si enchanteur! Hélas! Bagen, peut-être en ce mo- ment votre illustre beauté est-elle occupée à lier gracieusement des fagots dans la forêt vers laquelle se tournent vos: soupirs ; la fortune cruelle a ravi

300 …. - MISTOFRE

äleurs doux embrassemens les deux amansies plas accomplis que jarnais Munmoden ait enlacés de ses chaînes de fleurs.»

À ces piquans sarcasmes, Nella Raja fit prudemment une réponse plus accommedée à sa situation qu'à ses sentimens.< Votre Majesté, dit-il, est disposée à badiner, Le fait est que, pour charmer Jes heures enhuyeuses , je répétats un morceau de l'histoire d'un cerlain monarque infortuné, Quant à moi, disgracié comme je suis, quelle femme voudrait condescendreäà accepter ma main? Ma malheureuse figure ra'inapire du dégoût à moimême; ct s'il était possible qu'une femme s’en ” accommodât au point de consentir à m'épouser, elle deviendrait un objet universel de dérision. Votre Majesté le sait fort bien; mais son royal plaisir est de s'amuser aux dépens de ma difformité, » Le roi, qui n’était pas d'un mauvais naturel, se mit à sourire, et, sans prêter plus d'attention à ce discours, s'éloigna de Nalla Raja, dont les joues rouges et le cœur gonflé se soulagèrent par des larmes abondantes.

Maintenant il est nécessaire de retourner vers Bim Raja, le bon vieux père de Tumanti. Ceprinee, depuis l'arrivée de ses petits enfans sous la conduite du fidèle Puvouchen, n'avait pas eu de nouvelles de leurs infortunés parons. Il avait consulté sur ce sujet les plus éminens bramines, et «en avait dépêché plusieurs sur divers points pour tâcher de les découvrir. Quoique la reine et lui frissonnas-

DE NELLA RAJA. 30 sent à ka pensée des extrémités affreuses auxquelles leurs chers enfâns avaient pu être réduits, la connaissance qu'ils avaient du caractère de Nella Raja les encourageait à présumer que la honte seule l'avait empêché de chercher auprès d'eux son asile naturel, Cependant les messagers envoyés par eux avaient traversé les montagnes les plus éloignées , et pénétré dans les plus sauvages solîtudes, même jusqu'à l'habitation des Mounis ; maïs ke tout en vain. Enfin un jeune hraminé, appeté Bruma Nodama, offrit ses services; et, comme il n'était pas seulement versé dans la connaissagce des Ghastras.et des Védas, et dans la composition des almanachs astrologiques (5r), mais très-habite dans tous les arts des messages, son offre fut àcceplée avec joic. Confiant dans le succès , se mit en route avec une compagnie de byamines, se 'désmdsant fui-même comme un individu d'un ordre ples pauvre. Entr'auires contrées qu'il parcoërut à:la recherche de sa princesse chérie, 1? arriva dans de roÿyaure'de Chubakôt Raja. éomprît que Tumanti, en qualité de reine, devrait naturéHenent sé trouver à În -coui, et s'ocetpa ; en conséquencé, d'acquerir les bonnes grâcas des pontiers, qui lui proourèrent :bietilôt. un libre accès duns le palais du inomarque, parmi les braminés nombreux jouissant de ee privilége.

.-Nievs ke mévne ‘tumigs survint l'anniversaire du décès du père'de Chubakou. Le-cérémenial exigea que le -raja se rendit aux appartemens intérieurs

de sa mére, et l'actif émissaire de Bim Raja parvint à s’y glisser dans le cortége. Là ses espérances furent couronnées par l'aspect de Tumanti; mais combien il la trouva changée! « Est-ce là, pensaitil, est-ce là cet éclatant lotus qui embellissait la capitale de notre souverain trois fois béni? Est-ce là cette princesse éminente qui, entourée de suivantes innombrables, brillait par sa beauté non moins que par son rang au-dessus de tout son sexe; cette princesse digne, en un mot, dela haute situation où l'avait portée le.puissant Nella Raja? Elle qui jamais un seul instant n'avait été séparée de son amoureux seigneur ; dois-je la voir arrachée aujourd’hui à ses embrassemtens ;, et reléguée ici dans l'oubli et l'abandon ; ses beaux cheveux. mêlés et sales de négligence ,:ses veux enflés et rouges de pleurs, sa personne éblouissante, maintenant souillée de poussière, et son:misérable vêtement trop étroit pour couvrir en entier l'éclat de ses formes? Oh! que ma destinée'est malheureuse, d’être condamné à conténrpler de mes *yeux cet excès de talamité!» - - ,,.:.,, ot à

..Tumanti reconnut.bientôt le bramine:, aux. signes qu'il faisait pour. être remarqué: d'elle; et. pour la première fois. depuis qu'éllé était séparée de Nella Raja, un rayon fugitif de joie: resplendit: dans son cœur. «0 ion. ami, lui dit-slle; vous . fütes témoin de l'ancienne gloire :de mes joufs, depuis l instant même de ma naissance; et mairite= nant, VOUS VOyEZ MAN abjectien ! ! Gechangementt est .

DE NELLA RAJA. - 303 l'ouvrage des dieux. « Elle fondit en larmes en proférant ces mots. |

La mère de Chubakou, dont l'affection pour Tumanti n'avait :fait que s'accroître à mesure qu'elle l'avait connue davantage, remarqua son agitation; et, lorsqu'elle en eut demandé h cause ; elle se trouva elle-même non moins troublée d’apprendre que sa. belle hôtesse n'était autre qué

‘épouse de Nella-Raja, le maître du mondé. Jetant les bras autour du col de Tumanti, la bonne vieille reine s'écria : « Ma fille, ma fille! est-ce bien Fu: manti que je vois? Pourquoi vous être si rigoureusement cachée de moi? Pourquoi ce misérable déguisement ? Qu'est devenu ce roi des rois, ce Chiven de la terre, votre puissant époux? Les royaumes terrestres ont-ils long-temps encore à pleurer son absence? Nous avions appris-vos pertes, votre expulsion, l’arrivée de vos enfans à la cour de Bim Raja; mais sans acquérir aucune lue mière sur la personne de nos vénérables souverains. O ma fille! votre mère et.moi sommes nées et avons été.élevées-dans la mêrné chambre; je vous connus intimement dans votre enfance ; mais déguisée comme vous l'étiez de vêtement et dé nom , comment auraistjeu vous devinér? Venez ici, dit. elle à ses suivantes ; apportez des‘hàbits et des ornemens dignes de l'hôtesse élevée que jé recois: :

Bientôt le plus splendidé appuréil ;.les joyaux; ‘les parfums, furent présentés: à Tumanti; mais, quoique vivement émue des empressemens de sa

304 : HISTOIRB vénérabke amie, elle ne voulut point changer les habits qui la couvraient. « Cette superbe parure, dit-elle, 6 ma respectable mère, aurait pu convenir à @es heureux jours où mes yeux étaient charmés par la vue de mon seigneur ; mais son joyeux éclat sied mal aux profonds chagrins qu’elle aurait à couvrir. aujourd'hui. Non, jusqu’au retour de celui qui règne dans mon cœur, de eelui qui, eu efet, est le plus digne de régner sur le monde, de celui qui connut et pratiqua toutes les vortus, jamais be désorcire de.mes cheveux ne sera répaté; jamais mou front ne sera parfumé de sandal. Mon polis ne goûtera jamais le bétet, ni mes raerahres ne reposeront sur un lit; jusque là mon coxps me sera ni rafrafchi par k bain, ni couvert d'aubres vétemens que de ceux que je porte. Une femme séparée de son époux n’a point à s'occwper de pompe, desulte: dé parure, de parfums ni de bains; encore mais la légèreté et la | joie doiventelles trouver aacès jauxqu'à elles:

. La vieille rétine, au lieu d'insister sur ce peint, coraprit sagermaot que, posr une personne telle que TFurnavbti, les plus. puissans: moyens: de coRsolatinn. seraient iine :prompte réunion-avec sen père, sa mère et ses enfans.:Dans cette idée, la bonne vieille dame, sacrifant:son propre plaisir au bien-être de sa jeune ainie, hâta son départ pour da cour de Bims Raja, et la fit escorter par un teain.magnifique, digne de l'élévation de son rang. | ot |

Le terme fixé pour les souffrances extérieures de Tumanti étant expiré, elle atteignit sans accident le lieu de sa destination ;ses tendres parens et ses deux enfans que l'émissaire avait préven ns de son retour, arrivèrent à sa rencontre. Leraja et.la reine tombèrent dans les bras de leur fille bien-aimée, Ah! quelle fut leur douleur de la voir non-sculement privée de tous les ornemens convenables à son rang, mais dans un état complet de désordre et de dénüment! Après le premier choc de passions tumultueuses et contraires, excité par les circonstances de leur réunion, Tumanti fit à ses parens un court récit de ses aventures. Elle prit un soin particulier de représenter la désertion de son mari comme un effet de sa tendresse pour elle , et termina par ces mots :« Ainsi, madame, tels que des matelots naufragés, nous avons été presque engloutis dans une mer de désastres, sans qu'il se présentät devant nous aucun rivage ami. Partout. nous étions repoussés du port comme par un cou rant irrésistiblé.»

Après que Tumanti eut achevé sa déplorable histoire, .sa mère l’embrassant de nouveau, lui répondit : « Celle que je vois, est-ce bien en effet la brillante reine du puissant Nella Raja ? Tandis que vous gémissiez, mon enfant, presque dénuée de nourriture et d’habits, vos derniers serviteurs florissaient ici dans la paix et dans l'abondance. Combien est sévère le destin qu'a inscrit Bruma dans votre crâne ! mais que ma propre destinée est plug

rigéureuse , de me voir témoin d'une chute si terrible en elle-méme, et encore aggravée par l'extrême élévation de votre ancienné fortune! Pourquoi, ma Tumanti, n'avez-vous pas pris naissance dans quelque sein moins malheureux ? Depuis l’arrivée de vos enfans, votre père frappé au cœur, n'est pas éntré dans sa salle d'audience, mais il s’est entièérement séquestré des regards du public. Ces chers petits ont été sa seule compagnié, son unique consolation. Votre frère aussi n'a pas été moins

affecté de vos infortunes ; le pauvre jeuné homme

depuis ce temps est tombé dans un tél chagrin, qu’à peine prend-il assez de nourriture pour soutenir sa vie. Jadis hélas! insensée! je m’imaginais être heureuse en enfans; je ne formais pas un désir qui ne fût accompli. Mainténant que de pénitences il nous faudrait faire pour sâisir ce bonheur que je m'étais figuré! Et lorsque avec des oreilles énivrées de joie nous écoutions les promesses du . Saint mouni, que nous étions loin de penser que ces enfans mêmes, objet de nos vœux ardens, deviendraient notre plus cruel chagrin?»

. Cependant le retour dé Tumanti et sa réunion avec ses chers parens; adoucit par degrés leur commun désespoir ét le changea en une douce et tendre mélancolie. Les assurances que les richis donnèrent à la jeune reine du retour de son époux, ranimèrent dans son sein l'espérance que la douleur y avait jusqu'alors étouffée. Le premier soin du bon vieux roi fut de dépêcher à la recherche de

DE NELEA RAJA. 307 son gendré de nouveaux messagers bramines auxquéls Tumaïñti en personne donna les instructions suivatites : « Mes vénérables pères ! que les difficultés qui pourront s'offrir à vous ne vous détournent pas de votre poursuite. Sans doute, j'en prévois plusieurs; l’une des plus grandes est que vous ne devez pas vous attendre à retrouver dans Nella Räja cet extériéur éclatant, qui jadis frappa d’admiration tout notre pays; probablement le pouvoir magique dé Chuni à changé et défiguré son beau visage , et peut-être même est-il réduit à chercher sa subsistance a service de quélqués-uns de ses . anciens tributaires. Souffrez donc que je vous avertisse, én quelque contrée que vous portiez vos pas, de vous placer sur uné éminence, auprès des palais, ou dans quelque lieu public qui soit remarquable; et là, de crier d’uné voix forté: «Le monarque autrefois puissantet juste, Nellà Raja , suivi de sa noble épouse dans le désert où Pouchcara l'avait chassé, à récompensé sa foi par un lâche abandon. Il l’a laisséé dans la forêt la proïé des bêtes féroces; êt, pour compléter cette scène d’ingratitudé , il a dérobé à ses membres délicats la moitié du seul vêtément dont ils fussent couverts. Si cette femme outragée dévient victime de quelque fatale catastrophe , quelle tête, si cé n’est celle de son époux dégradé, péut être responsable d’un crime aussi révoltant?»

: » Dès que vous véfrrez quelqu'un se troubler à ce langâge, remarquezbien sa personne ; assurez-vous

de sa demeure, et, autant que vousle pourrez, faites vous rendre compte de son histoire; alors revenez en toute hâte recevoir des instructions ultérieures. O mes respectables amis , ne plaignez pas vos peines en cette occasion. »

Les bramines, après lui avoir promis zèle et obéissance, se séparèrent et suivirent des directions différentes. Un d'eux enfin arriva au pays de Ritupa où il prit soin de proférer publiquement en différens lieux , le discours qui lui était recommandé. Il le tint en la présence du raja, en y joignant même quelques circonstances aggravantes ; car , profitant du privilége de son ordre sacré, il s’adressa ainsi à Ritupa.(ce raja siégeait alors dans son cutcheri, entouré de ses officiers et serviteurs, parmi lesquels son humble favori Nella Raja, se trouvait par hasard ):

«Peut-être, dit le bramine, votre majesté n’at-elle pas eu connaissance de l’odieuse conduite du prince autrefois puissant, Nella Raja, envers sa fidèle épouse; je suis autorisé à la proclamer. Nella Raja venait d'être chassé de ce trône d’où jadis ses ordres allaient se faire entendre à presque tout l'univers prosterné ; à l'univers pleurant encore la chute de son indigne monarque. Suivi seulement de sa femme, il alla chercher refuge et retraite en d’effroyables solitudes. Là , insensible à l'incomparable attachement qu elle lui montrait, ce cœur inhumain imagina de l’abandonner au milieu de l'horrible désert. 1] profita lâchement de son som-

meil pour s'éloigner d'elle, et même pour lui dérober un lambeau de son unique vêtement. Il ne serait pas étonnant que tant de honte, ou plutôt le jugement des dieux, eût empêché depuis ce temps le monarque déchu de reparaître dans le monde; mais qui auraft pu croire qu’une cruauté si rafinée, qu'une si monstrueuse ingratitude eût été pratiquée envers la chasteté même ; par Nella . Raja; par celui -dont le seul nom portäit à l’imagination de ses tendres sujets les idées de parfaite justice, de bienveillance et de sagesse? Heureusement l’innocente victime, après avoir souffert-les plus douloureuses ‘extrémités, rendues plus affreuses encore par la brutale déloyauté de son mari, est parÿenue à regagner en sûreté la cour de son père. Lä elle languit, et déplore toujours la perte de celui qui l’a délaissée. Combien sont odieuses les circonstances de cet abandon! L'amour et la fidélité-l’avaient conduite en d’effroyables régions déjà si rudes à la délicatesse de son tempérament; la barbarie l’y laisse périr: Après de longues veilles, l’excessive fatigue, la faim , l'anxiété ferment un instant ses yeux; c’est ce court relâche donné à la nature, que choisit ka plus basse désertion ! Enfin cette chaste reine renoncçant à toute espèce deluxe, -accoinpagne son époux avec un seul vêtement ; et ce vêtement mêine, il ne veut pas qu’elle le conserve entier ! L'horrible tigresse a beau sentir les pressans aiguillons de la faim , du moins ne dévoret-elle pas ses propres petits; mais lui, plus impi-

toyable, il fait sa proie de celle que la nature et la reconnaissance lui ordonuajent de chérir ! Qui ne tremblera pas désormais de livrer sa fille à un époux ?...»

Mais Ritupa Raja, après: avoir salué respectueusement le bramine, en joignant les mains, lui reprocha ainsi la violence de son discours :« Considérez, mon père, quel est celui que vous prenez sur vous de décrier ; c'est le plus juste et le plus vertueux, aussi bien que le plus élevé parmi la race humaine; celui qui a gouverné le monde circulaire avec une rectitude et une sagesse itialtérable; en un mot, Nella Raja. Je ne croirai jamais que notre infortuné souverain, dont la restauration est le plus ardent de mes vœux, ait pu agir aussi indignement que vous le dites. Les pédhés de son premier état d'existence peuvent seuls avoir causéses infortunes actuelles; et quelle classe d'êtres peut échapper aux conséquences de ses fautes préexistantes ? C’est sans doute aux vertus de Nella Raja que Tumranti doit d’avoir échappé merveilleusement aux périls qui l'enviromnaient. iAu lieu donc de blämer le plus juste des hommes , joignez plutôt vos efforts aux nôtres pour découvrir sa re- traite. »

Le bramine, ainsi congédié avec une juste réprimande , se retirait de la présence du roi, quand il fut arrêté par Nella Raja lui-même qui, pénétré d’une honte et d’une douleur inexprimable, avait entendu l’odieuse interprétation de sa conduite.

\ pe NELLA RAJA. Dit Résoludene sepoint découvrir encore, il lui parla en ces termes : « Si Nella Raja laissa sa femme daps le désert, soyez assuré, seigneur, que ses motifs étaient pxcellens, et les seuls qui pussent la décider à se retirer à la cour de son père, au lieu de partager obstinément avec son époux les calamités qu'il luj fallait attendre. J'ajouterai que l’épause de ce malheureux. prince, en vous autorisant À l’exposer ainsi publigaement à l'exécration de l'univers , est bien plus à blâmer que luimême. »

le bramine e en À praie à | $e8 réflexions, auxquelles se rapportèrent les instructions précises de sa maitresse, Mais l'extérieur dégoûtant et la'hasse apparence qui déguisaient le raja éloignaient du bramine la pensée que ce fût à Nella Baja lui-même qu'il eût parlé. Décidé néanmoins à obéir ponctuellement aux ordres qu'il avait reçus, il retourna en toute hâte à Yiderapour, qu. il. Feporin à Bim Raja sop mauvais succés,

Cependant la pénétrante, Tumanti Ini ayant demandé un détail plus circonstancié de ses recher. ches, il la satisfit en ces mots:« d’avais en vain parcouru divers royaumes; en vain je m'étais enfoncé dans les forêts les plus solitaires, et même jusqu'aux habitations sacrées des. pluséminens mounis. Je m'étais avancé dans les monfagnes aussi loin qu'Émora, sans avoir ob{enu aucune nouyslle; mes recherches sur les côtes avaient été également

infructueuses, lorsqu'un jour, dans la capitale de Ritupa Raja, après avoir proclamé vos griefs de la manière que vous m'aviez prescrite, je fus subitement gourmandé par un misérable tout déformé et d’un visage noir et hideux, qui me déclara que la conduite de votre époux avait été dictée par sa seule tendresse, et blâma sévèrement l’autorisation que vous m’aviez donnée d’avilir son caractère. »

11 n’en fallut pas davantage à la judicieuse Tumanti, pour lui persuader que l'humble personnage en question n'était autre que son époux lui-même, déguisé par la funeste magie de Chani. Elle fit part de sa conjecture à son père, et lui suggéra l’expédient que voici, commie le meilleur moyen de forcer son époux-à se découvrir et reparaître auprès d'elle, Ce fut d'envoyer à Ritupa un messager, avec invitation, au nom du roi, de venir se présenter à l'occasion d’un second mariage qui se préparait pour sa fille (62) «‘1l n'est pas douteux , observa Tumanti, que Ritupa ne survienne, et trës-probablement son cocher l’accompagnéra ;'et lorsqu'il sera en çces-lieux, nos enfans seront les médiateurs de notre réconoiliation. »

Bim Raja approuvd ce plan, et choisit pour l’exécuter un bramine d'une habilèté et d’une industrié peu commune, qu'il envoÿa à à la'cour de Ritupa. Admis dens une publique audience, il rendit compte à ce prince:de l’objet de'&a mission. 11 lui dit-que Nella Raja, par son insensibilité aux bénédictions de Letchmi, avait été réduit aux der-

DE NELLA RAJA. 313 nières infortunes; qu'il avait particulièrement, avec une cruauté inouie, abandonné sa trop fidèle épouse, et laissé son tendre corps, ce fil délicat d’un or pur, exposé à toutes les horreurs d’un désert sauvage, d’où elle n'avait pu être délivrée que par son incorruptible chasteté; que son père avait vainement épuisé pendant trois ans toutes les tentatives pour découvrir son gendre déchu; qu’enfin ses mauvais succès, joints à l’odieuse conduite de Nella Raja, l’avaient déterminé à proclamer son intention de remarier sa fille, et qu’enfin l'objet de son ambassade était d'inviter Ritupa à venir se présenter comme l'un des prétendans à la main de cette belle et illustre princesse.

Ritupa était trop sensible à cet excès d honneur et à la félicité qu’une telle union lui promettait, pour hésiter d'accepter l'invitation de Bim Raja. Cependant Nella Raja était présent à cette cérémonie; et, ne pouvant cacher qu'avec peine les émotions de douleur ct d’indignation queles paroles du messager faisaient naître dans son sein, ilétaitréduit à reconnaître qu'à l’avenir il n’était pas une seule femme sur la fidélité de laquelle on püût compter. Ses réflexions furent bientôt interrompues parRitupa, qui, le visage animé, s’adressa en ces termes à son cocher favori : « Vous avez appris, Bagen, quel important objet J'ai maintenant à poursuivre. J'ai besoin de tout votre zèle pour une expédition dont le succès peut dépendre en grande partie de votre diligence ; hâtez-vous donc , et faïtes à l'instant Îles

514 | ;. MISTOIRE

préparatifs de mon départ. » Le malheureux prince, étouffant les sentimens qui l’oppressaient , et confiant dans son habileté surnaturelle en tous les arts du manège, assura Ritupa qu'avec une célérité qui pourrait sembler incroyable, il le conduirait en un seul jour, malgré l'énorme distance, à la capitale de Bim Raja.

Comme il entrait aux écuries pour faire les dispositions nécessaires , il rencontra pay hasard son ancien cacher, le fidèle Puvouchen, qui, ayant entendu la triste nouvelle anñoncée par le message de Bim Raja, s’écria en le voyant : « Mon digne ami, sais-tu que Bim Raja annonce l'intention de donner un nouvel époux à sa fille, à ce trésor de fidélité conjugale? Oh! si la yue de mon maître révéré venait de pouveau charmer mes yeux, quelles seraient ses souffrances de-trouyer sa Tumañti dispasée à lui donner un suacesseur?»

Le bon vieillard termina cette exclamation. par ua torrent de larmes, qui émurent .puissammest Nella Raja. Ce dernier venait déjà de ranger sous le joug un attelage de chevaux de très-médiagre apparence, mais dont les qualités secrètes lui étaient parfaitement connues, Îl les avait atta-

-chés au char doré du raja, que décoraient de

somptueuses bannières et une brillante armure. Son royal maître ne put s'empêcher de remarquer avec mécontentement que son cocher semblait avoir choisi pour cet important voyage les plus misérables chevaux de ses écuries ; mais Nella Raja

DE NELEA RAJA. Æ ” 41% persista dans son choix, déclarant qu'il avait fait l'épreuve de leur vitesse, égale. à celle des éclairs, et de leur aptitude À voyager nuit: et jour sans prendre ni repos. ni rafraîchissement. I dit cela avec. un air de confiance qui suffit, sinon pour convaincre le raja, du moins pour lui fermer la bouche. Le princa, montant sur san char, se trouva bientôt emperté dans sa route .avec une impétuosité telle que son cerveau er-était presque affecté ; il se croyait placé sur le char même du soleil conduit par Arauren. Il était À peine revenu de l'excès de son. étonnement ; qu'il fut frappé d’une suprise encore plus grande, Jorsqu’ ayant voulu relever sop manteau qu'il avait Jaissé tomber par hasard , il s'en.trouva tout-a-poup à uve telle distance que. l'œil pe pouvait plus l'apercevoir. Son rapide élan ressemblait en quelque sorte à l'essor céleste de Munmoden, lorsqu'il aceourut au secours de ses adorateurs outragés, et aceabla de sa puissance Chuni Jeur persécuteur.

On conçoit aisément que. le voyage, quelque longue que fût la distance, ne tarda pas à se consommer. Ritupa, entré dans.les faubourgs de Viderapour, et trouvant qu'il lui restait du temps, ordonna une halte, Ge prince, après que Nella Raja eut danné des preuves de son talent extraordinaire dans l'art du cacher, voulut offrir, en retour, des témoignages de son adresse non moins miraçuleuse à tirer de l'arc, En conséquence, ib descendit de son char, lança ue flèche contre un,

tanri, arbre placé très-loin ; et, ordonnant à Nella Raja de s'approcher, lui fit remarquer que pas une des feuilles n'avait échappé aux atteintes du bois.

Nella Raja surpris avait à peine reconnu qu'en effet toutes les feuilles étaient pénétrées par le vol infaillible de la flèche, qu'il fut soudain frappé de l'aspect de son ennemi mortel, de Chuni, qui se tenait sous l'arbre, et qui, d’un air triste et d’un son de voix exprimant le plus vif repentir, montra au raja le serpent dont la morsure dans le désert avait si horriblement déformé sa personne. Le reptile, prompt à obéir aux nouveaux ordres de Chuni, se mit à extraire du corps de Nella Raja tous les sucs vénéneux qu'avaient déposés ses aiguillons, n’y laissant subsister d’autres traces qu’un extrême affaiblissement. Tel que le laboureur accablé, qui par la chaleur brûlante a poussé le lourd fardeau de la charrue, se réjouit quand le soir lui permet de s’en affranchir, de même Nella -Raja ressentit,

débarrassé de ses poisons, une ravissante impression d’allégement et de liberté.

Cependant Chuni ne tarda pas à fixer de nduveau son attention par le discours suivant :« O resplendissante image de Munmoden! délices de ce monde que vous êtes appelé à gouverner! vous, la lune qui éclaire et réjouit les rois de la terre! J'avoue, à ma confusion, que toutes vos infortunes sont mon ouvrage. Ce fut moi qui falsifiai le dé qui vous priva de votre royaume ; ce fut mon esprit qui excita les malveillans oiséaux du désert à

vous dérober votre vêtement; c'est moi qui vous tiens depuis si long-temps séparé de votre femme et de votre famille, et qui vous ai réduit à offrir aux rois, vos propres tributaires, les services de la domesticité ; enfin, tout l’enchaînement de vos revers vous vient de moi. Un amour contrarié est ma seule excuse. Ah! ne me maudissez point: Laïissezmoi pour seule punition, la conviction que j'ai acquise de mon impuissance criminelle à prolonger au-delà des termes fixés par Bruma les souffrances de l’innocent. En retour, je rends hommage à vos vertus, et voudrais manifester hautement la sincérité de mon repentir par quelque don qu'il fût en mon pouvoir de vous faire. »

Nella Raja, dont le cœur avait toujours été l'asile même de la bénignité, salua d’abord son divin antagoniste avec tout le respect dû à l'élévation de sanature ; ensuite il lui répondit : « Puissant Chuni, je vous pardonne sans peine. Comment se fait-il , en effet, que nous ayons jamais été ennemis, vous, le

rejeton immédiat du Soleil, et moi, qui me vante ” égalementde descendre de lui? Jene demande point de grâce pour moi-même; tout ce que je sollicite en faveur du genre humain, c’estque vos nuisibles facultés ne puissent jamais approcher des écrivains, des lecteurs ou des auditeurs de ma déplorable histoire.» Chuni lui promit avec solennité l’entier accomplissement de cette prière; et le quitta en lui donnant l'assurance qu'il n'avait plus'ni volonté ni pouvoir de nuire, et que, pour lui rendre son trône

318 | HIsTOrRE

ét sa gloire, sa puissance allait se confondté avec celle des diéux. Et il est à observer que, depuis que Chuni apparut à Nella Raja sous le tanri, aucun voyageur prudent n’ose passer sous s0n ombre sinistre; mais que tous, au contrairé, font un gtand circuit pour l’éviter.

Mais revenons. Une montagne que quelque mauvais esprit eût placée sur les épaules de Nella Raja, en aurait été subitement éloignée par quelque main amie, qu'il n'aurait pas été plus soulagé qu'il nc lé fut par cette entrevue. Le Cœur bondissant d'espérance et le corps rendu à sa vigueur accoutumée, il se hâtà dé rejvindré Ritupa, à qui il raconta avec admiration l'effet extraordinaire de la flèche sur

les feuilles de l'arbre, et qu'il pria de l'initier, à ” sôn loisir, dans les mystères de cet art. Alors ils * temontèrent sur leur char splendide, et leur course inpétueuse &s porta bientôt dans la capitale dèe Bira Raja. Au bruit soudain du char, la pénétrante Tumanti, qui voyait que la période prédite par les richis venait de s’acéomplir, s'écria, dans sa prophétique corifiance, que nul autre que son époux

n'était capable de conduire üun char avec cette metveilleuse rapidité.

‘La roÿale Visite de Ritüpa né fut pas plutôt annoncée au mofarque hospitalier, qu’il s'empressa de le recevoir aveë toute Les attentions fmaginables. 11 lui fut assigné de nobles appartemens ; et eomme il aväit été plus expéditif que tous les autres prétendans, l’iütervällé de leur arrivée fut rempli

DE NELLA RAJA 319 par des divertissemens de musique. Pendant ce temps-là, Tumanti prit des mesures pour découvrir si le cocher miraculeux n'était pas en effet Nella Raja déguisé; car nous devons remarquer ici que les prophétiques richis avaient , entr’autrés | particularités , fait précisément connaître que Ritupa serait l'instrument du retour de ve prince. Elle saisit donc la première occasion d'énvoyer au logement du roi quelques-unes de ses fenmés les plus intelligentes, comme si elles ne s'étaient proposé d'autre but que de satisfaire une vaine curiosité ; mais en effet avec ordre de recueillir sur le cocher toutes les lumières qu'elles pourraient réunir. |

Quelque choquées qu ‘elles fussent de la faible complexion et de la mine -chétive de l'objet de leurs recherches, elles lièrent conversation avec lui; et, venant à lui parler de on fréle extérieut, elles se hasardèrent à lui demandér s’il était àinsi disgracié de naissance, ou par accident. + Peutêtre cependant , ajoutèrent-elles pour adoucit l'incivilité de leur remarque, une forme défectüeuse : est-elle nécessaire aux excellens cochers; eh effet, les Chastras nous informent qué la pérsonné d'A ” rouren , qui guide le char du Soleil, n'est qu'à deii formée, et que sa éompléxiori est débile et imparfaite. » Après avoir donné à cette matière | délicate la meilleure tournure qu'elles purent imaginer , elles amenèrent avec art le discours sur le mariage projeté de Tumanti, prenant soin de don

ner à entendre à leur nouvelle corinaissance que le seul motif du message envoyé à Ritupa était le désir de hâter le retour de Nella Raja lui-même; car une obscure prophétie disait que c'était par le moyen de Ritupa, qu’aurait lieu enfin la réunion des deux époux. Elles conclurent tout naturellement par le faire juge lui-même, comme si c’eût été une personne indifférente, de la cruauté que Nella Raja, soit fausse honte, soit ressentiment, mettait à se cacher aux regards de sa tendre épouse. « Pour le ressentiment, dirent-elles, quel en serait le motif? Le seul crime de Tumanti est , en vérité, de l'avoir follement préféré aux dieux. La conduite qu'il tient.sied-elle à celui dont le nom seul présentait au monde enchanté l’idée de tout ce qui est vrai, humain et généreux? »

Nella Raja, quoiqu'il ne comprit pas le but de leur discours, ne fut pas médiocrement charmé d'apprendre le véritable objet de l'invitation faite à Ritupa. Toutefois, déguisant le plaisir qu'il en ressentait, il insista vivement sur ce qu’on avait, d’une facon choquante ct cruclle, dénaturé les motifs qui l'avaient porté à laisser sa femme dans la forêt. « Mais, s’étria-t-il en les quittant brusquement, qu'avez-vous besoin d'entrer avec moi dans ces détails, comme s'il était en mon pouvoir de rendre ce raja à votre maîtresse? »

Les suivantes ayant complétement rempli leur commission , allèrent en raconter à Tumanti le résultat, dont elles-mèmes ne savaient que penser.

Cependant les espérances de la:jeune reine s’en accrurent. Apprenant en même temps par ses femmes que le même personnage avait la surintendance des cuisines aussi bien que celle des écuries , elle les envoya examiner de quelle manière il s’acquittait de cet office, et obtenir de lui, s'il était possible, une faible part des mets qu'il préparait. Elle espérait, en les goûtant, être amenée à des découvertes ultérieures. | L Ses fidèles suivantes retournèrent donc auptès de Nella Raja, dont l’habileté surnaturelle dans l'art de la cuisine ne les étonna pas moins que son merveilleux talent de cocher. Elles remarquèrent avec une surprise inexprimable qu’à peine les marmites vides et sèches étaient-elles placées sur la-terre, que l’eau y montait comme si elle fût sortie d’une fontaine, et qu’elle bouillait sans le secours du feu. Les curis et les autres mets, assaisonnés par ce singulier procédé, étaient aussi supérieurs en fumet aux mets ordinaires, que les moyens de les préparer étaient différens. Elles le prièrent , dans les termes les plus pressans, de leur permettre de porter à leur maîtresse une faible portion de ces viandes délicieuses. « Toutes les délicatesses de la cour de son père, lui direntelles, nc pouvaient l'amener à prendre d'autre nourriture que du riz et de l’eau. » Le bienveillant monarque y consentit aussitôt, exprimant en même temps sa surprise de ce qu'elles mettaient tant d'instance à demander une chose si simple. « Vous

322 “HISTOTRE croyez sans doute, dit-il, que je ne connais point les Chastras, où il est dit à presque toutes les pages que celui qui refuse de la nourriture à quiconque en demande, descendra infailliblement dans les régions infernales. » Les suivantes, frappées de ces nobles manières, qu'elles ne pouvaient concilier avec la mesquine apparence de l'intendant , allèrent porter à leur maîtresse les mets qu'elles avaient reçus; et, en lui rendant compte de ce qui s'était passé, exprimèrent plus de désir que d'espérance de succès, dans les recherches auxquelles se livrait leur maîtresse bien -aimée. « Oh! dirent-elles, puissent les bénédictions des saints mounis que vous avez rencontrés dans le désert ; puisse le mérite du long pèlerinage de vos parens; puissent les vertus de votre état, soit préexistant, soit actuel; puisse la faveur des dieux plus doux, se réunir pour vous faire retrouver votre époux en ce personnage extraordinaire, et pour le rétablir dans son ancienne gloire et dans son ancienne beauté! » | Tumanti ayantgoüté des mets qu’elles lui avaient apportés, reconnut avec ravissement l'ouvrage de son seigneur. Elle jugea que c'était le cas de lui envoyer ses enfans, espérant par cette dernière épreuve vérifier complétement ses conjectures. En conséquence, les deux enfans furent remis aux suivantes, qui eurent ordre de les conduire, comme par hasard, au lieu où résidait Nella Raja. Elles obéirent. À la vue de ces charmantes créatures, il

lui fut impossible de se contenir plus long-temps; abimé dans un océan de joie et de douleur, il les pressait contre son sein, les asseyait sur ses genoux, et, la tête penchée sur leurs cols éciatans, les couvrait de baisers répétés, et les inondait d'un déluge de larmes.

Les femmes de la reine ne manquèrent pas d’observer la violence de ses émotions. Pour lui, se détachant tout-à-coup de ces embrassemens in- : discrets, il se recueillit en lui-même et chercha à les expliquer sans se trahir. « Vous êtes surprises, dit-il, de l'intérêt que m'inspirent ces jolis enfans. La vérité est qu'ils ressemblent beaucoup à deux des miens dont je suis depuis long-temps séparé. Hélas! il n’y à pas moins de trois ans qu’arraché à ma femme, à mes enfans et à mon pays, j'ai été forcé, pour ma seule subsistance , de m’engager dans cet ignoble emploi; et tel est mon dénûment, que je n'airien à offrir à ces chers petits, excepté mes embrassemens réitérés. — Ah! seigneur, s'écrièrent les femmes, époux et parent tendre comme vous l'êtes, que devez-vous penser du père de ces enfans dont nous vous avons rapporté, soit à leur égard, soit envers son aimable femme, la conduite odieuse et inhumaine? Ne croirait-on pas que même un cœur de pierre, séparé d’une telle femme et de tels enfans, dût se fondre en eau? Hélas! nous sommes bien convaincues que si le raja ne reparaît pas immédiatement, leur mère ne peut plus vivre; et si elle meurt, ses

bons vieux parens ne lui survivront pas. Concevez donc quelle serait la déplorable situation de ces aimables orphelins, qui semblaient nés pour commander à l'univers ! »

Ces réflexions affectèrent profondément Nella Raja. Ses genoux chancelans refusaient presque de soutenir son corps agité, Il voulut répondre; la parole expira sur ses lèvres, et il ne put que baisser en silence vers la terre ses yeux noyés de pleurs. Les femmes qui l’observaient, se hâtèrent alors de reporter à leur maîtresse les remarquables circonstances dont elles venaient d'être témoins. Tumanti, confirmée dans ses soupçons, pressa son père d'appeler au palais Nella Raja. Il le manda en effet, prétextant le désir de connaître le merveilleux cocher dont la célérité surprenante avait conduit Ritupa jusqu'à Viderapour. Nella Raja reçut cet ordre avec une secrète satisfaction ; son ressentiment contre l'oubli prétendu de sa femme venait de se changer en admiration de son invincible attachement. |

Cependant la situation où se trouvait la cour ne put long-temps être cachée au peuple qui, avec la plus tendre sympathie, partagea les espérances et les craintes de son souverain. Le peuple connaissait cette prédiction, qu'après la révolution de trois années, Nella Raja devait reparaître, et il savait que ce jour-là même achevait la période, encore bien qu'il fût loin de s’imaginer que, sous la chétive et triste figure du cocher de Ritupa,

pût être caché le divin favori des hommes. Toute la ville était dans le tumulte du doute et de l'agitation ; quelques-uns blâmaient sévèrement Nella Raja de se tenir si long-temps caché aux regards de sa famille. « Est-ce là, s'écriaient-ils, un juste retour de cette préférence inouïe et désintéressée que lui accorda Tumanti sur Divuntren et sur les autres dieux? Quand même, en punition peutêtre de ses fautes préexistantes, il aurait perdu son royaume , est-ce une raison pour qu'il se séquestre lui-même de sa tendre femme et de sa famille, et aïlle errer comme un vagabond à travers d'horribles solitudes? » D’autres le défendaient , observant que cette séparation n'était probablement pas moins involontaire que la perte de son royaume. « Car qui ne sait, disaient-ils, que ni les dicux ni les hommes ne peuvent échapper aux conséquences du céleste arrêt qui punit leurs offenses préexistantes? Le redoutable Chiven luimême n'a-t-il pas subi. la. prison sur la célèbre montagne d'Amourti? Trois saints, Rama , Sidi et Letchmen, n'ont-ils pas erré pendant quatorze longues années dans des forêts désertes? Divuntren, quoique seigneur de trois mondes, n’a-t-il pas souffert, à l’occasion de la belle Ageli, d’innombrables calamités, causées par le ressentiment de Givedum, son époux? Et quels maux Ari Chundrun n’a-t-il pas supportés (53)? Qu'y a-t-il donc d'étonnant que Nella Raja paie aussi son tribut à l’infortune ?

Ces raisonnemens n'empéchaient pas les autres de regarder sa conduite comme souverainement injuste et cruelle. « Nous savons, observaient-ils, avec quelle ardeur Tumanti chercha à se détraire elle-même, après qu'il eut abandonnée dans le désert; nous savons que cette résolution désespérée ve put être détournée que par l'interposition immédiate des dieux et les prédictions consolantes des richis. Oh! puissent ces prédictions ne pas être vaines ! Voici le jour fixé pour leur accomplissement, dont la plus légère apparence, hélas? ne se fait pas apercevoir. Cependant, jamais les prophéties des richis ne furent en défaut. »

»Si pourtant la chaste Tumanti était enfin tombée victime de son désespoir, à qui devrait-on imputer le crime de sa mort? Est-ce aux parens dont elle reçut le jour? est-ce à Pouchcara, qui priva frauduleusement les deux époux de leur royaume? est-ce aux malencontreux anaïis qui les premiers enflammèrent leurs cœurs? ou n'est-ce pas plutôt à l'homme qui ne reçut sa main que pour la délaisser ? [I est certain que la mort prématurée d’une telle sainte n’eût pu manquer d’appeler sur quelque tête une terrible responsabilité. Nous savons combien il a été nécessaire d’éloigner d'elle, par unc vigilance absolue, soit le poison, soit tout autre moyen de se détruire; nous savons qu'il a fallu placer pour cela des sentinelles à tous les puits et à tous les étangs circonvoisins. Si cependant son ardeur de mourir eût malheureusement trompé

leur surveillance, sa perte eût été bientôt suivie de la mort de ses parens et de celle de son frère. Mais qui peut expliquer. la volonté suprême des dieux ? ou quel être est assez parfait pour que les conséquences des fautes commises dans une autre vie ne puissent pas l’atteindre? » Tel était le langage du peuple, qui, retentissant aux «oreilles blessées de Nella Raja, le -perçait jusqu'au fond du cœur, et réveillait injustement dans son sein des sentimens de colère, en partie étouffés par l’inaltérable attachement de sa femme. |

11 ne fut pas plutôt arrivé au palais, que Bim Raja l’invita à s'asseoir près de lui. Pour Tumantti, dès qu'elle vit sous quel extérieur hideux était déguisé son bien-aimé seigneur, elle ne put cacher les plus violentes émotions du désespoir. Nella Raja, comprimant les sentimens qui l’oppressaient , affecta d’être vivement surpris de l'invitation de s’asseoir en présence du raja; et, se tournant vers ‘Tumanti, il prit la Itberté d'observer que ses pleurs semblaient déraisonnables, puisque son désir d'un second mariage était sur le point de s’accomplir. « Ah! s'écria-t-elle, mon seul motif, en suggérant cette idée, fut de vous attirer ici, mon respectable seigneur ; j'en prends à témoin Boumdive, cette scrutatrice des actions humaines ; j'en atteste le Soleil, la Lune et les huit grands Gardiens du monde, Mais eonsidérez ma personne, ajoute-t-elle en lui montrant ses cheveux mélés et ce vêtement en lambeaux dent il ne Jui avait laissé dans le dé-

sert que ce qu'exigeait impérieusement la décence. Regardez. Sont-ce là les parures avec lesquelles une femme cherche à capter l’admiration des hommes? Si jamaïs j'ai eu d’autres pensées que de recouvrer mon souverain, puissent tomber sur moi toutes les horribles malédictions qui suivent le meurtre d'un bramine,.ou l'égorgement d’une vache, ou le crime de l’adultère, du voleur, du menteur, du dresseur d'embûches! Sûrement mon Nella Raja me connaît trop bien pour douter de la pureté de mon cœur et de ma conduite; mais si quelques fâcheux soupçons troublent encore son âme, qu’il me permette de les dissiper en passant au milieu des flammes ardentes; et, lorsqu'il m'en verra sortir intacte, il daignera peut-être recevoir de nouveau ‘ sa fidèle épouse, et reconnaître ses innocens enfans!»

En achevant ces mots, Tumanti embrassa tendrement les pieds de son époux. Les spectateurs étaient profondément émus de cette scène, lorsqu’en cet instant critique, l'attention de l’assemblée fut soudain saisie par la présence des dieux immortels. Au plus haut des airs parurent, dans une éblouissante majesté, le tout puissant Bruma, Vichnou et Chiven, suivis d’un cortége magnifique de divinités inférieures. Tandis qu'avec le vif sentiment d’uneépouvante religieuse, la foule contemplait ee sublime spectacle, les saints Moumourtigols parlèrent ainsi à Nella Raja:

« Favori des mortels, digne souverain des rois

de la terre, écoutez et obéissez. N'hésitez pas plus long-temps À recevoir votre chaste et fidèle épouse. La période décrétée de la haine de Chuni vient d'expirer. En effet, songez au venin qui noircissait votre peau; maintenant le charme est dissipé, et toute votre beauté première vous est rendue. À l'égard de Tumanti, apprenez qu'il n'a fallu rien moins, pour l'empêcher de 8e détruire, que notre sollicitude et notre protection directe durant Îles trois années qui viennent de s'écouler. Recevez-la donc de nos mains. Pour ce qui regarde le reste, allez; et, sous nos auspices, reprenez à Pouchcara le royaume dont il lui a été permis de vous dépouiller pour un temps. Régnez et soyez heureux; et, dans le cours nouveau de vos prospérités, soyez fidèle au culte des dieux; faites monter jusqu’à nous les feux divins des sacrifices; et lorsqu’enfin la mort viendra vous saisir, soyez certain que vous. et votre épouse serez reçus dans le Sorgum. »

À ces mots, une pluie de fleurs tomba du ciel, où les dieux s'en retournèrent; tandis que Nella Raja, le cœur brûlant de dévotion, le corps prosterné, et les yeux levés au ciel, suivit, en les adorant avec ferveur, leur ascension et leur disparition dans les airs. Alors relevant sa chère Tumanti, il l’'embrassa avec tendresse elle et ses enfans, qu'il quitta un seul moment, pour aller rendre ses devoirs les plus doux à Bim Raja, à la reine, et à leur fils. | .

Ritupa ne fut pas plutôt informé de ces événe-

mens extraordinaires, qu'il se hâta d'aller s'humilier devant ce royal maître dont il s’imputait à crime d’avoir accepté, quoique involontairement, les services de domesticité. Ses excuses agréées, comme il était juste, il s’en retourna, plein de respect, dans son royaume. Bim Raja présenta, selon l’usage, à son gendre recouvré des guirlandes de fleurs; et après lui avoir offert , avec son peuple, toutes les marques possibles de respect, il reçut les adieux de Nella Raja, qui se hâta de reprendre le chemin de ses états avec sa femme et ses enfans.

Confiant dans les assurances des dieux, Nella Raja défia de nouveau Pouchcara à tenter la fortune aux jeux de hasard; et lui fit proposer, par l'intermédiaire de la reine son épouse, un enjeu que, grâce à la protection de Chuni, celui-ci se crut certain de gagner; mais l'événement lui fit voir sa fatale crreur. Non-seulement Chuni n€ s’opposait plus aux succès de Nella Raja, mais, au contraire, il s'unit avec les dieux pour lui assurer la victoire; de sorte que Pouchcara fut bientôt mis aussi complétement à nu que lui-même avait dépouillé son royal adversaire; ct, dans s0R. revers de fortune, il n’eut pas même la consolation d’avoir fait un bon usage du pouvoir temporaire que les dieux avaient mis dans ses mains.

Nella Raja, reprenant sa royale autorité, 07 donna que son rival fut amené devant lui, et avec beaucoup de solennité, il lui tint ce discours :

« Pouchcara , il y a trois ans que vous avez rendu ma situation aussi triste qu'est aujourd'hui la vôtre ; et, dans cet état de dénûment et d’abandon, quelle a été votre conduite envers moi? Nonseulement vous avez exigé avec une rigoureuse exactitude tout ce que vous aviez frauduleusement gagné; mais, par une cruauté sans exemple, vous avez défendu à mes sujets, sous les peines les plus sévères, de donner le moindre secours à leur monarque, réduit presque à mourir de faim. Ce traitement était-il convenable envers moi qui, tel que vous, descends du brillant soleil? Quoique Chuni fût mon ennemi, deviez-vous me persécuter avec un si cruel acharnement ? Mais laissons là les reproches; une seule réflexion m'occupe, celle que font naître des événemens si prodigieux, savoir : que dans ce monde, ni rang ni pouvoir pe sauraient exempter les plus élevés d’entre les hommes de recevoir la part qui leur est assignée de bonne et de mauvaise fortune, et qu'ainsi nul orgueil n’est excusable. Quant à vous, j'aime à vous cousidérer comme l'instrument involontaire d'un courroux surnaturel. Retournez donc dans votre royaume, et vivez en paix.»

Nella Raja qui avait pris la précaution de rentrer dans son palais en un moment de favorable augure, €t de distribuer aux bramines des présens convenables, fut reçu par ses nobles et par son peuple avec des acclamations de ravissement. Leurs gestes et leurs paroles exprimaient des senti-

mens mêlés de honteet de joie; de honte, d'avoir pu céder à la menace au point de laisser leur souverain mourir de faim dans un désert ; de joie, de le voir remonté sur son trône. Telle que l'obscurité de la nuit pendant l’absence de la lune, telles que les feuilles fermées du lotus quand le soleil retire à l'occident ses derniers rayons, telle avait été la triste situation des peuples en l'absence de Nella Raja; et maintenant son retour, soleil intellectuel du monde, ouvrait leurs cœurs à une nouvelle lumière et à une nouvelle vie.

Le bon Nella Raja dissipa bientôt leurs craintes, en donnant à entendre que, loin de leur attribuer aucune part de ses infortunes , il n'avait considéré Pouchcara et Chuni lui-même que comme les agens de l'irrésistible destinée, et cette destinée que comme Ja conséquence des péchés qu'il avait commis dans son existence précédente ; il ajouta que peut-être c'était aux prières adressées par eux à Vichnou qu'il devait la fin plus prompte de ses ‘infortunes. « Retirez-vous donc en paix dans vos maisons respectives ; que le passé soit oublié, et continuez à me servir cOMmIme vous avez fait précédemment. »

Les cinquante-six rajas, ses tributaires, vinrent présenter bientôt de semblables apologies qui furent reçues avec une égale bonté. Ils ne pouvaient comprendre les motifs de la douceur qu'il venait de témoigner à Pouchcara, son inférieur, dont il

avait été outragé avec tant d’audace et de barbarie, et ils lui demandaient la permission d'aller l'exterminer. Nella Raja ne voulut pas accéder à cette prière, mais il les congédia tous en: leur offrant le bétel, le sandal, et les présens accoutumés. |

Il ne reste plus parler que de son fidèle cocher, Puvouchen, quine manqua pas de se présenter devant lui; on ne peut douter qu'il n’en ait été accueilli fort gracieusement.

Cet illustre raja règna long-temps dans les cœurs des hommes qui, . d’un accord universel, reconnurent son pouvoir et obéirent à ses commandemens. ee

« Maintenant, Derma Raja, s’écria le saint Mouni, gardez précieusement ce récit dans votre mémoire, et recueillez-en cette assurance, que, de même que vous imitez Nella Raja dans son respectueux amour envers les dieux, dans sa justice et sa bienveillance envers les hommes, de même votre vertu sera finalement couronnée comme la sienne par le glorieux recouvrement de votre royaume. Fiez-vous à la-prophétique bénédiction d'un mouni, »

Bénis sont les auditeurs, les lecteurs et les écrivains de cette histoire sacrée. Libres à jamais de la malicieuse puissance de Chuni, ils jouiront de

Page 1