CHAPITRE Ii. 38i
gèrent aussitôt de couleur et devinrent toutes de feu ; muet, je serrai les épaules,
. J'aurais voulu dire : « Mon peu de jugement, mes vaines espérances et mes folles imaginations m'ont précipité dans ce lieu. » | ;
Mais il me fut impossible de proférer ces paroles, tant j'étais accablé de’honte et de douleur. .
Elle, souriant toujours : « Ne crains point, ditelle, de parler dans cette forêt; exprime avec liberté ce. que ton cœur désire.
» Quoique tout occupée. à conduire dans cette solitude le troupeau que voici, il y a plusieurs mois. que je suis: de l'œil chacune de tés actions.
» Pourtant il est possible que tu ignores ce qui me regarde; je :vais donc te dire en quel coin de terre tu es jeté. : "at
» Lorsqu'i] convint jadis à Circé d'abandonner ses antiques retraités, avant que Jupiter prit le gouvernement du monde (1 };
» La déesse, précédée du ‘bruit de sà perv eraité,
ne trouva nul asile sûr ni personne qui voulét la recevoir.
» Fuyant tout commerce humain, elle choisit $on démicile dans la profondeur de ces obscures forêts.
» Cette ennemie des hommes Habita donc sous les roches solitaires d'alentour, se nourrissant des soupirs de son misérable troupeau.
» Et comme, de tous ceux qui arrivent ici pas
38a L'ANE D'OR, un né peuf en sortir, rien ne transpira ni ne transpire encore au sujet de l’enchanteresse.
» À son service: sont plusieurs suivantes avec lesquelles elle gouverne son royaume, et je suis une de ces suivantes-là. |
: Il m'est imposé pour tâche éternelle de mener paître ce troupeau dans les bois, et de le rentrer en ses étables. rh cs
» Pour cela, cette lumière et ce cor me sont nécessaires, soit que le jour finisse ou que je m'avanoe un peu trop loin.
» L'une me montre ma route; à l'aide de l’autre, si quelque bête se fourvoie dans l'épaisseur de la forêt , je lui fais savoir où je suis.
» Et si tu me demandais quelles sont ces bêtes, « Apprends, te répondrais-Je, qu'elles furent jadis des hommes ainsi.que. toi.
» N'en crais-tu pas mes paroles? Vois un. peu comme elles t’ environnent ; il en, ést qui te regardent, et d'autres qui te lèchent les pieds. .
» Ce qui fait qu’elles envisagent. ainsi, c’est le chagrin qu’elles ressentent de ton malheur et de la perte.
» Chacune d'elles fut errante comme toi dans ces forêts, puis transformée, ainsi que tu le Vois, par ma souveraine.
» Le Cicl, en effet, départit à Circé la puissance de changer en divérses formes tous les hommes sur lesquels s'arrêtent ses regards. |
» 11 faut donc qüe:tu viennes avec moi et suives
CHAPÉTRE IE ‘ 583 les traces de ma troupe, si tu ne veux mourir sous ces ombrages.
» Et pour que ton arrivée soit secrète, pour que Circé ne voie point tan visage, marche à quatre pattes au milieu de ce troupeau. »
Alors elle se retourna d’un air joyeux; et moi, n'apercevant pas d'autres ressources, je m'en allai rampant parmi ces bêtes,
Caché entre les épaules d’un cerf et d’un ours.