‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques; (volume 2)Chapitre 49 sur 57 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

» Nous sommes bien plus que vous les enfans gâtés de la nature; elle nous a prodigué des présens dont elle est avare envers vous.

» Pour se convaincre de cette vérité, il. ‘suffit d'examiner. nos sens et les vôtres; ; le débât ne peut pas être douteux. ——

» L'aigle a le régard plus perçant que vous; l'oreille et le nez du chien sont d’une plus grande finesse; notre goût est plus délicat que-le vôtre. Si le sens du toucher vous est demeuré propre ;

» Ce n’est point pour. vous faire honneur, que cette préférence vous est donnée, c’est bien plutôt pour que les appétits amoureux jettent parmi vous plus de ravage et vous causent plus de tourmens.

» Tout animal naît vêtu de sa fourrure qui, . sous chaque ciel et dans chaque contrée, le défend des intempéries de l'air; |

» L'homme seul arrive au monde dénué de toute défense ; il n'a ni cuir, ni épines, ni plumes, ni toison, ni soies, ni écailles, qui lui servent de bouclier.

» Il commence à se plaindre en commençant à vivre, et’ses larmeñtationis sônt si aiguës et si douloureuses, que c’est pitié de le voir.

» Qu'est-ce que la durée de sa vie auprès de celle du cerf, de la corneïlle ou de l’oie?

» La nature, il est vrai, vous donna les mains et la langue, mais que ces biens sont chèrément payés par l'ambition et par l’avarice!

» À combien d’infirmités vous êtes soumis par

h14 L'ANE D'OR, CHAPITRE VIN.

la nature d’abord, et ensuite par la fortune, qui vous promet tant de biens sans réaliser ses promesses |

» L'ambition , la luxure, les pleurs, la cupidité, que de fléaux répandus sur cette vie, dont vous faites un si grand cas!

» Aucun autre animal ne joint à une existence plus fragile un plus grand amour de l'existence; à des terreurs plus fortes une rage plus éffrénée.

» Le pourceau n'est point persécuté par le pourceau, ni le cerf par le cerf; l’homme seul égorge l'homme, le crucifie, le dépouille.

» Juge maintenant si j'ai envie de redevenir forme humaine, lorsque je me vois délivré de tous les maux dont m'’accablait l'humanité.

+ Et si quelqu'un, parmi tes semblables, a l'ai d’être heureux et content, ne le juge point sur l'apparence ; sois sûr que je vis plus fortuné dans cette fange,

» Où je me vautre et me roule sans inquitude (5). »

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