‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques; (volume 2)Chapitre 8 sur 57 · ÉTUDES · texte numérisé non relu

ÉTUDES

Elles doivent commencer par de bons élémens de grammaire, soit ceux actuellement en usage, soit de meilleurs ; et, pendant cet enseignement, il faut s'attacher à donner aux enfans une prononciation cläire et distincte, aussi voisine qu’il se puisse de la prononciation italienne, particulièrement pour les voyelles, car nous autres anglais, hommes du nord, nous ne pouvons pas, dans une froide température, ouvrir assez la bouche pour atteindre à la grâce’ des langues du midi : toutes les autres nations nous reprochent un parler sourd et serré; de manière que du latin sifflé par une bouche anglaise ressemble assez à du patois français. |

Ensuite, pour réndre les élèves experts dans les points Îles plus usuels de la grammaire, et en même temps pour inculquer de. bonne heure en eux l'amour de la vertu et la force dans Jes épreuves de la- vie, il est nécessaire qu ‘âvant toute amorce flatteuse, ou toute autre instruction que

ce soit, on leur mette entre les mains quelqu'un de ces faciles et délicieux livres d'éducation, comme les Grecs en avaient une foule : le tableau de Cébès , divers traités de Plutarque, et autres discours socratiques. En latin, il ne subsiste aucun ouvrage d'enseignement classique, si ce ne sont les deux ou trois premiers livres de Quintilien , et quelques autres morceaux choisis.

Le chef-d'œuvre et le fondement de l’éducation sera, selon le diverses circonstances, de faire pénétrer dans l'âme des étudians ces lectures ét explications, de manière à leur inspirer une obéissance volontaire, à les enflammer du désir d’apprendre et de l'admiration de la vertu ; à faire en un mot que chacun d'eux aspire avec passion à vivre honnête homme, digne patriote, cher à Dieu et fameux dans tous les âges. Ce ‘qu'il faut, c'est qu’ils aient en mépris et en dérision toutes les occupations puériles ou de mauvaise nature, et ne se plaisent. que dans des exerciees virils et libéraux. Or celui qui, par de douces et efficaces persuasions, quelquefois au besoin par le ressort délicatement ménagé, de la crainte, mais surtout par son propre exemple , sera assez habile et assez éloquent pour les amener à ce point, les élèvera , dans un court espace de temps, À un incroyable degré d'activité et de courage; il jettera dans ces jeunes âmes une ardeur si noble et si ingénue, qu'il ne pourra manquer d’er faire des hommes . renommés et irréprochables.

Quelque autre heure du jour doit ètre employée

à l'arithmétique, que suivront bientôt après les élémens de géométrie; tout cela én jouant, à la manière des vieux âges. Dans l’intervalle du souper au coucher, leurs pensées doivent étre nourries de la lecture de l'histoire sainte et d’une explication simple et facile des dogmes fondamentaux de la religion; ensuite viendront les auteurs qui ont écrit sur l’agriculture, Caton, Varron, Collumelle, parce que la matière dont ils traitent est d’une intelligence aisée; et que leur langage, quoique difficile, peut très-bien être mis à la portée du jeune âge. On en prendra occasion de les exciter et” de les rendre habiles à améliorer la culture de

leur pays, en amendant les mauvaises terres, sur- °

tout en remédiant aux dégats que les désordres

des temps ont commis; car ce fut là une desgloires

d'Hercule.

Avant qu'ils aient lu la moitié de ces auteurs (ce à quoi ils arriveront bientôt par une application forte et journalière) on ne peut leur donner en anglais que des livres d’üne prose ordinaire et courante. Ainsi il sera très à propos que dans quelque moderne auteur, ils apprennent l'usage des globes et qu'ils connaissent toutes les cartes de géographie; d’abord avec les noms anciens, puis avec les nouveaux, ou qu’on les exerce ä.lire quelque méthode abrégée d'histoire naturelle. On peut concurremment leur faire commencer la langue grecque, de la même manière qu'on les a

précédemment initiés au latin; et quand les difficultés de la grammaire auront été franchies, Îles traités d'histoire naturelle d’Aristote et de Théophraste séront ouverts devant eux, et mis par eux à contribution. De-là, ils. pourront arriver à Vitruve, aux Questions naturellés de Sénèque, à Pomponius Mela, Celse, Pline ou Solin.

Après qu'ils auront ainsi passé les principes de l’arithmétique, de la géométrie, de l'astronomie et de la géographie , avec des notions. générales de physique, ils pourront monter aux parties transcendantes des mathématiques, et de-là à l'architecture, au génie, à la mécanique, à la navigation. Dans la philosophie naturelle, ils peuvent,

‘ de l'histoire des trais règnes , s'avancer jusqu'à l'anatomie. Il serait bien qu’on leur fit lire incidemment lesinstitutions demédecine dequelqueauteur qui ne füt pas ennuyeux, afin qu'ils pussent connaître les tempéræmens, les humeurs, les saisons, et savoir au besoin, comiment une indigestion doit être traitée (3). Celui qui sait sagement et à temps y apporter remède, est non-seulement un bon médecin pour lui-même et pour ses amis, mais pourrait en certaines occasions , par des procédés simplés et non coûteux, sauver une armée tout entière. Souvent, à défaut de ce régime, les corps florissans et vigoureux des jeunes gens sont détruits, au grand dommiage de la société -et à a honte extrême du directeur de:l'institution. Avec cette connaissance des procédés de la nature et des

DE, L'ÉDUCATION. 105 mathématiques, les jeunes gens seront sur la voie d'acquérir au besoin les utiles expériences du chasseur , de l’oiseleur, du pécheur, du berger, du jardinier, de l'apothicaire, de même que celles de l'architecte, de l'ingénieur, du matelot, de l’anatomiste : quoi de plus utile pour euxmêmes, quoi de plus avantageux pour l'établissement} Et ces connaissances qu'ils auront amassées de la sorte, loin de les oublier jamais, chaque jour ils les accroîtront avec délices. Alors il leur deviendra aisé et agréable de lire ces poëtes réputés aujourd'hui les plus difficiles, Orphée, Hésiode, Théocrite, Aratus, Nicandre, Oppien, Denys le Périégète; et en latin, Lucrèce, Manilius, et la partie rurale de Virgile.

Pendant ce temps-là, les années et les bons préceptes auront développé en eux eette faculté que les moralistes appellent proérèse ou volonté; ils auront acquis le jugement nécessaire pour discerner pleinement le blen et le mal. Il conviendra donc de renforcer les sages doctrines capables de régler et d’affermir leurs dispositions, et de les faire pénétrer plus avant dans la connaissance de la vertu et dans la haine du vice. Ce sera le cas de nourrir leurs jeunes et dociles penchans des œuvres morales de Platon, de Xénophon, de Cicéron, de Platarque , de Diogène Laërce, et de tout le reste des philosophes de l’école de Locres. 11 faudra aussi que, ke soir, ils terminent les. études de la journée par la lecture soit de quelques sentences

de David ou de Salomon, soit des évangiles et des actes et épîtres des apôtres.

Ainsi perfectionnés dans la connaissance des devoirs privés de l’homme, ils peuvent commencer les ouvrages d'économie. À travers toutes ces études, rien de plus facile que de glisser celle de l’italien. Bientôt après, mais avec beaucoup de prudence et de sages antidotes, on leur permettra de lire un choix de quelques comédies grecques, latines ou italiennes ; ainsi que des tragédies d'un sujet domestique, telles que les Trachiniennes, Alceste , et autres semblables.

Ils aborderont ensuite la politique qui leur fera connaître le principe, le but et les ressorts des sociétés. Il ne faut pas qu'au grand. péril de la république, ils se montrent des esprits pauvres et misérables, et des consciences flottantes, comme se. sont fait voir dernièrement plusieurs de nos grands conseillers ; la patrie a besoin de se reposer sur Eux COMME SUT de solides colonnes. | |

Ces connaissances leur serviront d'introduction à la législation et à la jurisprudence, dont ils puiseront les premières et les meilleures notions dans Moïse; puis, aussi loin que peut aller la sagesse humaine, dans ce qui nous reste des législateurs si vantés de la Grèce, Lycurgue, Solon, Zalèucus, Charondas:; d’où ils descendront aux douze Tables, aux édits et aux divers codes de Justinien

| DE L'ÉDUCATION. 105 et termineront par les Établissemens saxons, les lois communes d'Angleterre, et les Statuts.

Les dimanches et quelques parties de chaque soirée pourraient être consacrés ‘également aux plus hautes matières de théologie et à l’histoire ecclésiastique ancienneet moderne. Avant ce temps, il faut qu'on ait trouvé une heure convenable pour l'étude de l’hébreu, parce que les saintes écritures doivent maintenant être lues en original (4); et . il ne serait pas impossible d'y ajouter le chaldéen et le syriaque.

C'est seulement. quand toutes ces acquisitions auront été faites, qu'ils pourront méditer avec fruit les historiens choisis, les poëtes épiques, les tragédies grecques de l’ordre le plus haut, et quelques fameuses oraisons politiques. Et si l’on ne se bornait pas à lire ces chefs-d'œuvre, mais qu'on les apprit par cœur, et qu’on les prononcât solennellement avec grâce et surtout avec l’accent véritable (car c'est ainsi qu'on doit les enseigner), ce serait un excellent moyen de souffler dans l’âme des jeunes gens la vigueur et l'élévation de Démosthène ou de Cicéron, d’Euripide ou de Sophocle.

Alors il faudra les initier à ces préceptes organiques de l’art, qui rendent les hommes propres à discourir et à écrire avec finesse, et selon les règles de l'élocution élevée , tempérée, ou familière.

Quant à la logique, quelque utile qu'elle puisse être, elle ne peut venir qu'après, accompagnée de

tous ses théorèmes et ses topiques. Il faut, pour lui ouvrir les doigts qu'elle tient si étroitement serrés, se présenter avec les ornemens et les grâces de la rhétorique, qu'auront enscignée Platon, Aristote, Démétrius de Phalère, Cicéron, Hermogène et Longin.

La poésie doit suivre immédiatement ou plutôt précéder, comme moins fine et moins subtile, plus simple, et comme s'adressant aux sens et à la passion. Je n'entends pas par poésie la prosodie et les règles de la versification , naturellement jointes à la grammaire, mais cet art sublime par lequel Aristote , Horace , Castelvetro, Le Tasse, Mazzoni, et plusieurs autres, nous enseignent les véritables lois de l'épopée, du drame, du poëme lyrique et enfin les règles fondamentales du beau. Ces maîtres habiles apprendront bientôt aux jeunes gens à reconnaître combien le vulgaire de nos rimeurs et

de nos faiseurs de comédies sont de méprisables

créatures, et quel glorieux et magnifique usage pourrait être fait de la poésie dans les. choses divines et humaines.

Maintenant qu'ils sont introduits dans les connaissances universelles , la saison favorable est venue de les former à l'art. d'écrire, sur toute espèce de sujet; de manière que s'ils ont à prendre la parole, soit dans le parlement, soit dans les con- | seils, le respect et l'attention soient attachés à leurs

lèvres. Grâce à cette excellente instruction, ils

Dborteront aussi dans les chaires évangéliques d'au-

DE L'ÉDUCATION. 107 tres visages et d’autres gestes ; et leurs discours seront tissus d’étoffes autrement travaillées que celles qui sont présentement étalées sous nos yeux, non sans de rudes épreuves pour notre patience.

Telles sont les études dans lesquelles notre jeune noblesse et notre jeune bourgeoisie doivent être exercées depuis l’âge de douze ans jusqu'à celui de vingt-un, à moins qu'ils n'aiment mieux s’en reposer de leur mérite sur leurs ancêtres qui sont morts, que sur eux-mêmes qui sont vivans. Bien entendu que, dans ce système méthodique, il faut procéder par degrés, et douner le temps à la mémoire d'enfermer dans sa fortéresse, quelquefois même de rejeter à l’arrière-garde ses conquêtes, jusqu'à ce qu'elles soient unies en un seul corps de connaissances aussi parfait que l’orgänisation de la légion romaine.

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