EXERCICES
Le plan d'études que je viens de tracer, m'a été suggéré par les anciennes et fameuses écoles de Pythagore, Platon, Isocrate , Aristote et plusieurs autres, et dans tesquelles furent formés un si grand nombre d'illustres philosophés, orateurs, historiens, poëtes et princes de la Grèce, de Y'Italie et de l'Asie , sas parler des florissantes études d'Alexandrie et de Cyrène. Maintenant je vais aller au-delà, et suppléer à ce grand défaut que Platon a remarqué ‘dans la république de Sparte, qui
n'élevait des citoyens que pour la guerre, tandis qu’au contraire, l’académie et le lycée ne s’attachaient à former que des philosophes. Moi , je veux que mon institution rende les hommes également habiles dans la guerre et dans la paix. Ainsi donc je consacre une heure et demie avant le repas de-midi, pour les exercices du corps et pour le repos qui doit les suivre; et ce temps peut être étendu selon que les jeunes gens se lèvent plus matin.
Le premier exercice que je leur recommande, est celui des armes; i] faut qu'un jeune homme sache très-bien se mettre en garde, et frapper d'estoc et de taille. Cela le tient frais, dispos, vigoureux, animé; c’est aussi le moyen de développer ses membres, et de lui inspirer un généreux et intrépide courage, qui, tempéré par de convenables lectures, et par des préceptes vrais de patience et de fermeté, constitue cette native et héroïque valeur, prompte à repousser avec indignation toute espèce de poltronnerie et de mal.
. Les élèves doivent aussi être façonnés à toutes les ruses et à toutes les souplesses de la lutte, où les vieux anglais s'étaient rendus si fameux, et cela parce qu’il est souvent nécessaire dans les combats de tirer à soi , de cramponner et d’étreindre l'ennemi. D'ailleurs les hommes attachent beaucoup de prix à montrer et à exercer leur force personnelle. L’'intervalle régulier de délassemens qui doit leur être laissé avant le repas,
DE L'ÉDUCATION. 109 peut être employé avec autant de profit que de délices, à recréer et soulager leurs esprits par les solennelles et divines harmonies de la musique, apprise ou écoutée; soit lorsque des fugues sublimes déploient la science et la riche imagination de l’organiste; soit lorsque le talent et la grâce de quelque compositeur distingué, éclatent par les admirables accords d’une brillante symphonie. Quelquefois des voix élégantes s’accompagnant sur le luth ou sur le doux clavecin, font entendre un chant martial, religieux ou moral, qui, à défaut des juges et des prophètes, dont nous n’entendons plus les voix, ont un grand pouvoir pour polir la rudèsse des mœurs, et calmer les passions désordonnées. Ces concerts ne sont point inutiles non plus, après les repas, pour aider la nature dans le premier travail de la digestion, et pour préparer les esprits à retourner à l'étude avec plaisir et bonne disposition.
Après que, sous des yeux vigilans , les divers | travaux et exercices ont été pratiqués jusqu’à environ deux heures avant le souper, soudain par un bruit d'alarme et un fort réveil, les élèves doivent être appelés à leurs évolutions militaires, sous un ombrage ou couvert, suivant la saison, ainsi que lés Romains en avaiént l'habitude, en commençant par les exercices des piétons, gradués selon les âges, et finissant par ceux de la cavalerie. Ce travail, fait en guise de divertissement, mais avec beaucoup d’exactitude et des re-
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vues journalières, leur servira d'apprentissage dans l'art des batailles, des marches, des campemens, des fortifications , des siéges et des assauts ; qu’à cela se joigne le secours des anciens et modernes stratagèmes, tactique, maximes de guerre ; tous ces enseignemens réunis feront d'eux des chefs parfaits et renommés, propres à servir leur pays dans les guerres les plus longues. De tels hommes, s’il leur était confié de bonnes et vigoureuses troupes, ne soufiriraient pas qu'à défaut d’une sage et solide discipline, elles se dissipassent comme la poussière, malgré la fréquence des recrutemens ; ils ne souffriraient pas que de frivoles et ingouvernables colonels de vingt hommes par compagnie, épuisassent en débauches, ou détournassent eu des bourses secrètes la solde d’un contrôle frauduleux, qui cacherait sous de vains noms quelques misérables débris ; tandis que les corps entiers, maîtrisés par une vingtaine ou deux d'hommes dissolus, seraient obligés ou de se débander , ou de s’accommoder à leurs rapines et à leurs violences.
Mais, pour retourner à notre institut, outre ces constans exercices dans l'intérieur de là maison , les promenades sont encore une autre source d'instruction et de plaisir. Dans cette saison du printemps, où l'air est si calme et si doux, ce serait une mauvaise humeur et un outrage envers la nature, que de ne pas sortir pour contempler ses richesses , et se réjouir comme elle avec le ciel et
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la terre. J’inclinerais donc pour que, deux ou trois années après que les jeunes gens auraient jeté les fondemens de leurs études, ils suspendissent leurs travaux sédentaires, et pour que, disciplinés en compagnies avec des guides sûrs et prudens, ils se missent à voyager dans les diverses provinces du pays, examinant toutes les places fortes, et toutes les commodités de construction et de sol pour bâtir des villes , faire des défrichemens, et donner des hâvres et des ports au commerce.
Quelquefois même ils pourraient se mettre en mer jusqu’à notre flotte, et recueilleraient ainsi des connaissances pratiques sur l'art du marin et du pécheur. Ces occasions seraient autant d'épreuves pour mettre en lumière les dons particuliers qu'ils ont reçus de la nature. S'ils sont doués de quelques talens secrets, ce serait un moyen de les développer, tant pour leur propre avancement, que pour la gloire de leur pays. Ainsi, ces vertus et ees qualités, jadis admirées dans notre nation, brilleraient d’un nouvel éclat, favorisées par la pureté des doctrines actuelles du christianisme. Alors nous n’aurions plus besoin que les Monsieurs de Paris (*) se fissent les superficiels et ruineux précepteurs de notre belle jeunesse, et mous renvoyassent nos enfans transformés en bouffons, en singes et en baladins. Au contraire, si à l’âge de vingt-trois ou de vingt-quatre ans, ceux-ci bien préparés,
(*) Mots écrits en français dans le texte.
désirent de voyager en d’autres contrées, non pour aller y chercher des principes, mais pour accroître leur propre expérience, et multiplier les objets d'une sage observation, ils seront sûrs de mériter, dans les pays qu’ils visiteront , l'attention et l’estime de tous les hommes, et de se faire des amis parmi les meilleurs et les plus éminens personnages. Et peut-être arrivera-t-il alors que les autres nations seront bien aises à leur tour, de venir observer nos méthodes d'éducation , et de les transporter chez elles.