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» Car, encore bien que je fuie pour échapper aux ardentes poursuites du sert, et que je porte les cicatrices de l’envie, de la colère et du dédain,,. je n'engage point une guerre cruelle avec mes semblables; mon cœur n'est pas dévoré des poisons impies de la haine; je pleure sur les ruines de l'honneur et de la vertu. Home, chef-d'œuvre de la création, fils bien-aimé du ciel, paré des plus beaux dons de la nature et de la divinité, pourquoi la joie et la vérité sont-elles exilées de ta demeure? pourquoi tous tes repaires favoris sont-ils souillés de sang et de larmes?
» Quelle gloire éclate dans la splendeur des cieux! de quelle majesté est suivie la reine aimable de la nuit! Aux souffles du printemps nos vallées sourient avec grâce, nos montagnes découvrent leurs cimes, nos Océans roulent à l’entour leurs vagues écumantes, et tout conspire à la magnificence de cette scène. Mais dans le mondeintellectuel, quel affreux chaos! quelles formes diverses, celles-ci plaintives, celles-là furieuses, ces autres dégoûtantes! O! quand l'éternel matin apparaîtra-t-il pour chasser ces larves terribles, et pour éclaircir cette confusion?
» O toi, ciel, dont le sourire créateur s'éleva de Fabime dans toute la pompe de la beauté, de la
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vie et de Ja lumière, quand le sombre chaos précipité dans.les profondeurs de la nuit, s'enfuit jusqu’en des lieux séparés de tes perçans regards, ciel majestueux, fais tomber sur ces affreuses ténèbres un rayon consolateur! Que par toi les cœurs de fer apprennent à se fondre aux feux de l'amour et de la pitié! Réjouis l'âme égarée, et ramène-la dans les sentiers de la lumière!»
Ici la voix se tut. Edwin se sentit baïgné de larmes ; son cœur était oppressé par la tristesse. «Est-ce donc ainsi, s’écria-t-il, que dans cette vie de courtisans , l’homme est trahi par l’homme? Oset-il pervertir tout à la fais les présens du ciel, son instinct social, et.ses vœux sublimes et épurés ? Pauvreté, je te rends grâce, si les honneurs, la richesse, et l’art, si tout ce que les grands poursuivent et ce que les savans admirent, ne sert qu'à disperser et. à éteindre les rayons célestes de ,. L XXILL.
À ces mots, il s'éloigna ,-sans être entendu du sage solitaire, abîmé dans ses silencieuses méditations. Le jeune homme sentit se calmer sa peine, lorsque ; dirigeant ses pas vers sa chaumière, il jouit des scènes enchanteresses du soir. Aucun nuage n'obscurcissait les brillans espaces des étoiles :.la lune répandait sur les hauteurs les. flots d'une lumière argentée; nul bruit alarmaat ne
OU LE PROGRÈS DU GÉNIE. ha
troublait l'âme; toute cette région solitaire était remplie du doux tressaillement des bosquets , du souffle mourant du zéphyr, et du bruit plaintif des ruisseaux. … ,. . a . XIV. Lure Mais, de; jour en jour, il devenait plus: soucieux ; la voix semblait toujours résonner à son oreille, IL n’osait se flatter que les plaintes de l’ermite fussent mensongères ; car elles partaient d’un homme qui semblait aimer et craindre le ciel; et d’ailleurs nul ne ment lorsqu'’ il n'est pas écouté. a Pourtant , Se disait-il, comment le noble cœur de l’homme peut-il devenir si cruel? Ah! c'est trop me perdre en de vaines conjectures; découvrons la cellule de l’ermite ; lui seul peut éclaircir mes doutes, et peut-être chasser mes soucis. »
XXV. | | Au point du jour, le jeune homme se mit en marche; ïl traversa plusieurs montagnes et plusieurs vallées ; et parvint enfin jusqu’à une solitude où , dans un riant réduit, il aperçut un vieillard assis sur une pierre tapissée de mousse, Sa harpe reposait auprès de lui. À sa voix, un cerf sortait du pâturage, et, pliant les genoux, léchait doucement la main désséchée qui jetait autour de son bois des branches entrelacég de chèvre-feuille, et suspend ait à son large cou des guirlandes defleurs.
— . ‘ XXVL oo A l'approche de l'étranger, le sage. se leva. L'in-
nocence souriait sur les joues fleuries d'Edwin; mais un respect modeste et la crainte de commettre une faute tenait ses ÿeux baissés vers la terre. — « Qui es-tu, gracieux étranger.? D'où viens-tu? Comment tes pas se sont-ils égarés dans ce vallon solitaire ? » — + Je suis un berger , répondit le jeune homme. Mon habitation est éloignée. Écoute mon récit exempt d'artifice ; ni la légèreté ni le mensonge ne viennent assaillir ton oreille.
XXWVII.
» Tandis que j'errais au loin, contemplant les charmes de la nature, j'atteignis hier soir cette profonde solitude; et, appuyé sur les rameaux d'un chêne, j'écoutai tes vénérables accens qui retentissaient à travers ces âpres rochers. Vous déploriez, hélas ! la ruine de l’homme et celle de la vertu; on eût dit que vous sentiez les aiguillons déchirans de quelque remords , et que sur vos souvenirs pesaient douloureusement d'anciens jours ou marqués par de grandes fautes, ou perdus dans les tourbillons orageux du monde.
» Mais parlez; est-il vrai que dans cette vie des cours, au milieu des connaissances qui ouvrent et &altent l’ame, la fausseté puisse être apprise? L'homme, comblé sfffs fatigue de tous les dons de la fortune , y peut-il bien étouffer par l’égoïsme le généreux élan de son cœur? Est-il vrai que les félonies, les trahisons, les trames infernales des . fu-
ries y soient les moyens d'acquérir de la gloire? Les araignées tendent des piéges ; les serpens dardent des poisons ; les tigres cherchent et déchirent leur proie : le propre de l’homme est d'aimer, c'est là son attribut céleste. Ah! daignez apprendre à un simple enfant à sonder de terribles mystères.
» Sinon , désavouez vos lamentables accords, et rendez-moi ce calme, ce contentement d'esprit que j'éprouvais, lorsque, dans l’exaltation de ma joie, je ne voyais, en toute la nature, que bonté sans mélange, sagesse sans limites, grâce, grandeur et utilité savamment combinée. Rendez-moi ces jours tranquilles dans lesquels j'étais satisfait de tout ,-et particulièrement du genre humain; ces jours durant lesquels je laissais errer à loisir mon imagination parmi les ouvrages de la nature, sans être troublé par la froide défiance, et sans connaître même l'existence du mal. »
« Si tu veux, répliqua le sage, retourner en paix aux songes joyeux de ta jeunesse crédule et romanesque, souffre que, dans ces profondes retraites, je cache à ton oreille innocente Ja redoutable vérité ; car, sitôt que mes accens révélateurs auront fait tressaillir ton âme d’indignation et de pitié, sitôt que toute la folie humaine se déploiera devant tes yeux, quelles consolations pourront
adoucir tes angoisses? Il vaut mieux ignorer ; quañd c'est un malheur de connaître.
» Crois-moi, chasse des pensées désolantes, et n'en viens point à accuser les formidables décrets du sort. Apprends que l'Éternel , en créant l’homme candidat des cieux, lui a dit : «8018 LIBRE , » et que cette divine prérogative t’ouvre à la fois la vertu, le bonheur et le ciel; car la vertu est fille de la liberté, et le bénheur fils de la vertu; et ceux-i ne sont pas libres de marcher dans le droit chemin, qui'ne sont pas libres de s’égarer.
» Toutefois, mon enfant, ne me quitte pas. de voudrais tempérer ce chagrin qui finirait peut-être par accabler ta jeune vertu ; et, de mon côté, je trouverai de la consolation dans ton commerce, aux heures où les nuages de la mélancolie s’avancent pour m’envelopper. Car la solitude a quelquefois des heures terribles, même pour l'âme exempte de chagrins ét de remords. Viens donc auprès de moi; peut-être, sous ces berceaux, l’étonnement, la connaissance , la sagesse, s’empareront-ils de toi. Ah! si je puis former une seule âme, ce n’est pas en vain que j'aurai vécu. »
. Dans leurs entretiens, la muse de l'histoire ‘déroula ses pages aux regards surpris du jeune Ed-
win. Mais combien peu de scènes étalées par elle charmèrent son imagination, ou saisirent son cœur! Ici des chefs assouvissent dans le carnage leur soif du pouvoir, et soudain la flamme qui les brûlait devient dix fois plus dévorante ; là, des cœurs patriotiques sont embrasés des ardeurs de la vertu; mais qu'ils sont réduits bientôt à déplorer leur abandon! Languir dans l'obscurité , mourir dans l’oubli, voilà leur destinée.
« Que sert, dit Edwin, de décrire tous les cercles qu’à tracés, en tournant, la roue prodigieuse du pouvoir? Qu’ai-j: à déméler avec ces rois conquérans, dont les mains sont souillées de sang, et les âmes trempées d'acier ? Pour ceux que la nature instruisit à penser et à sentir, c'est peu de chose que les héros. Si l’histoire pouvait révéler les secrets du cœur humain , et apprendre aux esprits éclairés d’un rayon céleste ce qu'il leur importe de savoir, quel cœur ne fouillerait avidement ses annales ? |
» O sage de Chéronée (8), ce mérite est le tien. Et pourquoi n’appartient-il qu’à toi seul? Tous les autres se détournent des droits sentiers de la mature, et se laissent captiver par les prestiges qui séduisent la multitude ; soit que les cabinets et les camps étalent les dépouilles, le carnage et toutes les pompes cruelles de l’orgueil: soit que d’insi-
pides généalogies nous apprennent combien de tyrans, dans des régions désolées, roulèrent sur des milliers de trônes leur détestables flots.
» O! qui nous découvrira l’histoire de l’homme avant qu'elle fût gâtée par les victoires et les empires, dans cet âge élyséen, si mal nommé l’âge d'or, siècles d'amour, d’innocence et de joie, où tout était grand et libre; où le seul emploi de l'homme était de parer le sein de la Terre, sa mère, d'attirer sous ses bocages le cours des ruisseaux murmurans, d'aider à la najssance longtemps attendue de quelque fleur, de bercer de paix son lit, et de couronner sa table de gaîté?