XLVIII
» Depuis de longues et tristes années, dans une île solitaire, des naturels affamés, assourdis par l'éternelle turbulence dès flots, leväient au ciel des mains tremblantes et des yeux obscurcis qui n'avaient jamais appris à sourire ; transis de froid dans des cavernes, ou brûlés sur d’arides rochers, ils déploraient l’inclémence du sort; leur vie n’était qu'un cercle de tourmens : la science leur donne le mot; et soudain les voilà qui, dirigés par ses rayons, bravent les vagues et les tempêtes, et abordent gaîment sur une terre plus heureuse.
» Et même quand la nature surcharge la plaine fécande de toute la pompe des végétaux, sa profusion devient une source de mort si l'art ne sait la régler et la corriger. D’épaisses forêts , des plaines couvertes de poisons étendent de rivages en rivages leurs pernicieuses ténèbres , et l’imagination, même dans ses plus vifs élans, tremble à la seule pensée d'explorer ces incultes déserts; car, à chaque regard qu'on y porte, le sang glacé de terreur se fige dans les veines ; on croit les voir peuplés de races monstrueuses et meurtrières ; il semble que la mort se tienne en embuscade sous chaque ombragé ; ou s’exhale de tous les amas d'eaux qui croupissent dans ces solitudes.
» Ce fut la philosophie qui apprit à l’homme à régir le sol intempérant. Les retentissemens de la cognée et les détonations de la flamme chassèrent de son sein les poisons et les fléaux. Les eaux, attirées hors de leur lit bourbeux, portèrent dans les vallons la santé et l’harmonie; et, pour rafraîchir léurs charmes naïissans, Cérès et Flore invitèrent les douces haleines des vents à souffler sur elles des rivages de la mer ou du sommet des monts.
» Quelles cruelles nécessités réclament partout notre art, notre vigueur, notre courage! quelles bandes nombreuses d’ennemis intérieurs conspirent contre cette faible palpitation de notre vie! Gependant la science peut tromper leur fatale colère et détourner les flèches acérées du trépas; elle peut adoucir les affreuses morsures et calmer les feux brülans de la fièvre, rendre à nos nerfs toute leur force, à notre cœur touée sa joie, et nous filer encore quelques nuits tranquilles et quelques jours embaumés.
EII.
La science n'est pas moins puissante à régler les facultés morales de l’homme. Ton cœur est-il agité par la crainte, dévoré par la soif de la renommée , frappé des langueurs du spleen ou de l'indolehce, est-il enfin la proie de l'avarice, furie
. plus redoutable que tous les autres maux? Fuis sous l’'ombrage des bosquets d’Academus, d'où les soucis ne peuvent approcher; bientôt le désordre de ton âme va se changer en harmonie, et tu éprouveras, animé de passions pures, combien sont douces les paroles de vérité découlées des lèvres de l'amour.
ETIS, L
Que ne peuvent l'art et l'industrie, quand la science dirige les progrès de leurs travaux? Ils sourient à l'indigence , à la maladie, à la tempête; devant leurs digues puissantes, recule l'Océan. Qu'une terre soit ravagée par des tyrans ou brouillée par des démagogues; ou que la rage effrénée de la populace change l’ordre en pillage et en anarchie, le philosophe profondément versé dans la connaissance de l’homme prépare des calmans pour adoucir leur frénésie.
» C'est lui seul qui, dans l'immense étendue de son esprit embrassant les situations, les tempéramens, le sol, les climats, peut resserrer les différens pouvoirs d'une nation, et en réunir politiquement tous les ordres en un seul corps sublime. Ce corps, organisé de la sorte, lève sa tête avec orgueil et sécurité, parmi toutes les dévastations du temps, sans craindre les assauts des crimes étrangers ni des attentats domestiques; il est sous la garde sévère de la foi publique, de l'in-
454 LE MÉNESTREL, dustrie, des lois, et d’un sincère amour de la patrie. »
Le jeune homme, ravi des leçons de l'ermite , se mit à parcourir avec lui les diverses routes de la science. Tantôt, aux rayons puissans de la Vérité, son âme se déploie avec une nouvelle énergie et des charmes inconnus; täantôt il dirige l'essor de l'imagination qui ne s'égare plus dans les cieux selon le caprice léger de ses ailes ; maïs qui, fixée vers un but.et sûre de sa puissance, s'élève de sfation en station jusqu'aux causes premières , et apprend à classer dans son vol les trésors mêlés de la création,
Et ce n’est pas le seul amour de la nouveauté qui l’excite à examiner les lois et les procédés de la science ; préoccupé des secours que réclame la vie et des services que l’homme doit à l'homme, il médite de nouveaux arts sur le plan de la nature; soit pour échauffer en lui le sein langoureux et glacé de la paresse, et allumer les flammes de l'industrie et du génie, soit pour causer de nobles alarmes à la brûlante émulation , soit enfin pour charmer les longues heures du travail et de la solitude.