CHAPITRE XXII
J, Des religieux mendians; de leur vaine gloire et de leur jactance.
IT. Si la vie que mènent ces religieux est la perfection. IIT. Que le fondement de la perfection est l’humilité. IV. La preuve que les religieux mendians ne sont autre chose que des loups rapaces.
L. J'ARRIVE aux religieux mendians qui, par la profession qu'ils font d’une très-étroite pauvreté, se vantent d’être les vrais disciples et les vrais imitateurs du Christ. Ils ont pris pour règle , disentils, ce précepte de l'Évangile : « Si vous voulez être parfait, venez; vendez tout ce que vous possédez, et suivez-moi. » Et ces autres, paroles du Sauveur: « Celui qui ne renorice pas à tout ce qu'il possède, ne saurait être mon disciple. » Ils se sont débarrassés , ajoutent-ils, du poids immense de leurs biens et intérêts temporels ; savans d’ailleurs dans les lettres saintes, dont eux seuls, pour ainsi dire, retiennent aujourd’hui la connaissance, ils administrent aux peuples, par une prédication assidue, le pain de la parole de Dieu, et leur ouvrent les
voies du salut, où nul autre enseignement ne les introduit. Ce sont eux qui annoncent les dignes récompenses des justes et les. supplices mérités des impies. C'est ainsi qu'ils ramènent à Dieu, par une sincère pénitence, lés âmes rachetées de la damnation éternelle. Enfin, à les en croire, ce sont eux seuls qui remplissent les fonctions de tous les autres ecclésiastiques engourdis dans la paresse, et qui réparent leur ignorance, leurs fautes et leurs omissions.
IL. Mais puisqu'ils ont atteint ce degré de la perfection suprême, et se sont approchés si intimement de Jésus-Christ , il est permis de leur demander pourquoi cette emphase magnifique et cette jactamce insolente d'eux-mêmes à l’exclusiou de tous les autres? S'ils recherchaient de solides méritesret non une gloire vaine et criminelle, c’est par la bouche d'autrui et non par leur propre bouche que devraient être répandues les louanges de cette perfection angélique. La vertu des justes ne consiste-t-elle pas à ne jamais se croire vertueux, et à se pénétrer d’une humilité d'autant plus profonde, qu'ils avancent plus loin dans les sentiers de la perfection ? sinan, tandis qu'ils se glorifient
. vainement de ce qu'ils croient avoir, le peu qu'ils
ont en effet leur échappe.
HI. Eh! ne voyons-nous pas que le modeste publicain qui confessa ses péchés à Dieu, mérita de s'eu retourner du temple absous et justifié, tandis que l'orgueilleux pharisien qui exaltait ses propres
mérites et méprisait le pauvre, se retira chargé de colère et de réprobation , parce que « Dieu fait grâce aux humbles et résiste aux superbes. » Il semble que cette parabole ait été faite contre les propagateurs actuels de la parole de Dieu. De même que la synagogue avait ses pharisiens contre lesquels le Christ, dans l'Évangile, s'élève avec véhémence , de même ces apôtres nouveaux qui se sont glissés parmi nous, doivent être réputés les pharisiens de l’Église. Tout ce que le Christ a dit des premiers, peut-être et bien pis encore, est applicable aux seconds; et, puisque le désir d'abréger m'interdit les détails, rapportons au moins sur leur impiété sacrilége quelques paroles de Jésus, qui serviront à nous prémunir contre leurs insidieuses tromperies, Le Sauveur, mettant à nu les sources de leur perversité, s'écrie : « Défendez-vous du levain des pharisiens, ce n'est qu'hypocrisie pure. » Et il ajoute : « Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous couverts de peaux de brebis, et qui, au dedans, ne sont que des loups ravisseurs. » Or, je demande si les nôtres ne sont pas précisément des loups ravisseurs, cachés sous la peau des brebis; eux qui, en pa-
roles, ont abandonné tous les intérêts de ce monde,
et qui, en actions, poursuivent ces mêmes intérêts
avec une ardeur incroyable, à travers les embü-
ches, les fraudes et les impostures! /