CHAPITRE IL
I. Que la cause des premières dotations et fondations des églises fut le mépris des richesses terrestres.
II. Quel fut le zèle du peuple à se choisir les ministres dont il avait besoin.
IT. Comment ceux-ci usèrent des dons qui leur avaient été faits. IV. Quelles bénédictions du Ciel ils attirèrent sur eux.
I. I n’est personne, je pense, qui ne sache combien les anciens ministres de l’église du Christ, hommes d'une vertu éprouvée et dignes à jamais d'admiration , avaient un profond mépris pour les biens de la terre; avec quel peu de soin ils recherchaient les avantages temporels, et par quel détachement de toutes les jouissances mondaines le vivre et le couvert leur suffisaient. « Ayons des alimens et des habits, dit l'apôtre, c’est tout ce qu'il nous faut. » Aussi, possédaient-ils quelque superflu? ils le répandaient dans le sein des pauvres. Ces pieux chrétiens, dont toutes les méditations étaient concentrées dans les choses célestes, craignaient que s'ils laissaient errer complaisamment leurs pensées sur les délices passagères, leur esprit ne fût détourné des contemplations spiri-
tuelles, et que, penché grossièrement vers la terre, il ne devint moins capable de s'élever jusqu’à Dieu. L'Évangile leur apprenait d’ailleurs « qu’on ne peut servir à la fois Dieu et Mammone. » Cependant, par un miracle de la grâce divine, plus ils fuyaient la gloire et l'opulence, plus elles s’épanchaient sur eux, ainsi que l'ombre échappe à qui la cherche, et s'attache à qui la suit.
IT En effet, les riches et les grands qui voyaient ces hommes de Dieu dégagés de toute lie terrestre, et brûlant des feux de l'amour divin, s’empressaient à l’envi de les entourer d’aäbondance; ils voulaient que libres de tout soin, ces dévôts personnages pussent vaquer sans distraction à leurs pratiques religieuses ; et s’estimaient heureux, si ceux-à qui ils offraient leurs trésors daignaient en accepter quelque parcelle, et, à ce prix, implorer la clémence divine pour la rémission de leurs péchés.
III. Ce fut ainsi que l'Église se vit accrue et embellie de plusieurs dotations magnifiques; ainsi, par les soins et aux frais des princes et des particuliers , furent fondés les monastères, les chapitres, les colléges, les siéges pontificaux, les paroisses , les temples, les somptueuses basiliques ; ainsi enfin se multiplièrent les grades et les fonctions ecclésiastiques de toute sorte; et ceux qui par leurs vertus avaient acquis ces biens dans les temps primitifs, ne les faisaient point servir à des vues profanes, comme font aujourd'hui la plupart
DE L'ÉGLISE. Il de leurs successeurs; mais tout ce qu'ils possédaient , ils le répandaient en aumûônes, en devoirs hospitaliers, en œuvres de charité et de religion; et si, tous ces soins remplis, et leur table frugale rigoureusement pourvue, il leur restait encore quelque chose, l'emploi qu'ils en faisaient était de bâtir des cellules pour ceux de leurs frères qu'amènerait auprès d'eux quelque inspiration divine, ou de subvenir à tous les pieux besoins, de quelque nature qu'ils pussent être. Ils n'amassaient aucun trésor, autre que celui des bonnes œuvres, et celui-là était immense. Les vases d'or ou d'argent leur étaient inconnus; c'était dans l'argile ou dans l'étain qu'ils buvaient modestement. Pour eux, aucun appareil de’ chevaux richement caparaçonnés ; aucun cortége d’histrions; aucune suite de jeunes gens remarquables par l'élégance de leur coiffure, par la richesse de leurs broderies, et par l'ampleur démesurée de leurs manches traînantes jusqu’à terre , à la manière des barbares.
IV. Avec de tels habitans, le monde était heureux, les villes et les campagnes se couvraient d'une abondante population , que nul fléau, pour ainsi dire, ne venait ravager; les étables regorgeaient de troupeaux, les troupeaux de petits, les arbres de fruits et les terres de grains, tant les germes se fécondaient par un doux accord de la fertilité du sol et de la température des saisons ! on eût dit que la terre, qui n’était desséchée par
12 DE L'ÉTAT CORROMPU nul'anathême, mais qui s’engraissait au contraire de nombreuses bénédictions,. produisait spontanément toutes les richesses. La vie des hommes était longue et exempte d'infirmités; point de séditions au dedans, point de guerre au dehors; partout l'union et la paix. Parmi les hommes de ce temps-là, florissaient la charité, l'innocence, la foi, la piété, la justice, la sincère amitié; la fraude et la calomnie étaient à peu près ignorées ; la vie édifiante et les saintes doctrines des pasteurs se reproduisaient dans tout le troupeau. Tel était le crédit que la vertu de ces hommes leur donnait auprès de Dieu, que, par leur intercession, le monde affluait de biens et ne connaissait presque pas les maux (1).
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