‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques;Chapitre 39 sur 126 · LE MOINE AUX SANDALES DE BOIS · texte numérisé non relu

LE MOINE AUX SANDALES DE BOIS

JE me souviens d’une aventure arrivée il y a peu de temps dans ma patrie à un révérend père prédicateur. Je vais vous la dire, car elle est tout à la fois plaisante à entendre, et utile à connaître, quoique vous sachiez tous combien la fréquentation d'un scélérat de moine peut apporter de trouble et de dommage dans les familles. La question que je me propose d'élever, est celle de savoir si, d’après les mœurs et les habitudes de ces hommes de Dieu, l’on doit avoir-d’eux la bonne idée que beaucoup de personnes ont la sottise de s'en faire. Vous voyez que je me constitue leur accusateur ; que ceux donc qui ont le projet de les défendre m'’écoutent avec attention, pour me répondre ensuite et me réfuter , s'ils le peuvent (4).

Dans Ârezzo, ville de Toscane, vivait un moine aux sandales de bois; et comme c'était un pré-

dicateur , on l’appelait maître Stefano. Sa patrie était Mantoue; mais il y avait si long-temps qu'il habitait Arezzo, que les citoyens de cette dernière ville le regardaient comme leur compatriote. Il pouvait avoir trente-huit ans. C'était un homme de bonne mine, audacieux et éloquent plus qu'on ne saurait dire, et d'un tempérament amoureux, comme le sont la plupart de ces révérends pères (je n’entends parler que des frapparts), dont tout le soin est d’épiloguer sur celui-ci et sur celui-là, tant ils sont dépourvus d’affections et de charité envers le prochain! Tout le jour on les entend prêcher dans les chaires, dans les églises et sur les places publiques; ils nous crient jusqu’à s’égosiller, de laisser là les femmes d'autrui, et de nous sanctifier par des aumônes ; maïs le but de leurs prédications est de demeurer les maîtres du terrain dans leurs poursuites amoureuses, et d’attirer à eux, comme à des personnes pauvres et saintes, les maisons, les campagnes, et le mobilier le plus précieux, tout cela au détriment des familles, souvent même à l'exclusion des enfans. Aussi, comme ils se moquent de la stupidité de ceux qui, grossissant leurs trésors, les mettent à portée de se pavaner et d'enrichir les ribauds et les catins! et non-seulement ils ne refusent rien de ce qu'on leur donne, mais, au mépris de l'Évangile, qui défend aux apôtres du Christ de s'occuper aujourd'hui de ce qu’ils mangeront demain, ils vont quétant et gueusant partout. S’il leur arrive,

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par aventure, de confesser un mourant, détenteur du bien d'autrui, ils lui font accroire qu'il sera meilleur et plus sûr pour le repos de son âme de leur en faire don que de le restituer, quand même ce serait le produit de l’usure ou de toute autre scélératesse. Mais faut-il les peindre d’un seul trait, et comment puis-je ne pas rougir d’avoir eu jadis de A’amitié pour quelques.uns d’entre eux? Ils refusent de confesser gratis, et vendent fort cher la miséricorde et le sang de Jésus-Christ. (5) O race ennemie de l'humanité! ce n'est pas merveille que telle soit votre nature ; on peut dire que l'esprit social et la bienveillance vous sont nécessairement étrangers. Vous vivez ensemble, il est vrai, renfermés étroitement dans une même ceinture de murailles ; mais chacun sait que vos demeures sont le repaire des intrigues, des discordes mortelles , et des plus exécrables trahisons. Promenés, comme vous l’êtes,; chaque année, de résidence en résidence, vous ne pouvez contracter d'amitié solide avec qui que ce soit. Auriez-vous. de l’affection pour vos pères et mères, .et pour vos parens ? non, sans doute; vous savez très-bien que ce n’est pas par un mouvement spontané de bassesse que vous avez pris la cuculle ou le rochet, mais que vous fûtes sacrifiés à l’avarice ou à l'indifférence des vôtres ; aussi le leur rendez-vous en inimitié. Pourriez-vous, comme le reste des hommes, vous croire liés au genre humain des nœuds fnutuels de l'amour et de la charité? pas davantage ; la propen-

sion que vous avez à nous nuire et à nous déshonorer en toute occasion, vous persuade justement que nous sommes prompts à notre tour à vous faire du mal, ou plutôt à nous venger de celui que vous ne cessez de nous faire. Je ne parle, bien entendu, que des scélérats ; j'en ai connu quelques-uns, en petit nombre à la vérité (car je ne me suis jamais fié beaucoup à cette robe} j'en ai connu, dis-je, d’égaux en charité, en bonté, en dévotion à ces bien heureux pères des anciens temps, nos véritables instituteurs par la sainteté de leurs exemples, et qui, s'ils vivaient de nos jours, feraient quechaque monastère püt s'appeler une réunion d'anges, au lieu d’être ce que je ne veux pas dire qu’ils sont.

Pour en revenir à notre maître Stefano, c'était un de ceux qui, comme on dit, font somme de tout bois. Ce drôle devint amouïreux d’une jeune femme très-belle, de manières fort élégantes, appelée Émilia, et dont le mari, également jeune et aimable, se nommaïit Girolamo de’Brendali. La dame était à mille lieues de penser que frère Stefano, qu'elle prenait pour un saint, se laissât emporter aux appétits de la éhair, jusqu’à brûler pour elle des feux de la concupiscence (6). Chaque fois qu'il venait la voir, elle lui faisait innocemment le meilleur accueil qu’il lui était possible d'imaginer; elle le croyait, comme j'ai dit, un digne religieux ; de Plus, il était agréable à son mari; et enfin , depuis longues années, elle se confessait à lui au moins deux fois l'an.

DK PARABOSCO. .119 Messire Stefano ne pouvant plus résister à l'aiguillon de ses flammes amoureuses, résolut d'en faire l'aveu à celle qui les allumait. Il le pouvait tout à son aise et à son bon point et commodité; mais il crut plus sage d'attendre encore quelque temps. On était au carnaval, époque à laquelle la dame avait coutume d'aller à confesse; or si la déclaration amenait quelque esclandre, il serait plus en sûreté pour son honneur et pour sa vie dans le confessional, que dans la propre maison d'Émilia. | e Eu effet, huit jours après le carnaval, la dame, ‘selon sa coutume, alla se confesser à l'église où le frère résidait, et où il prêchait cette année-là. Elle le fit appeler, et lui dit que, s'il en avait le loisir , elle désirait d'être entendue en confession. Le frère était au éomble de.ses vœux. 1] la fit passer en toute hâte dans un des enfoncemens les plus sûrs et les plus reculés de l'église; et, après quelques formules et discours d'usage, se mit à l'interroger sur l'état de sa conscience. Les chapitres de tous les péchés mortels furent expédiés lestement ; mais quand ce vint à celui de la chair, il s'y appesantit avec une grande complaisance, Frère Stefano ressemblait à beaucoup de confesseurs, pour qui c'est un grand plaisir de se fair® dire en détail le comment, le combien de fois, avec quelles personnes, et autres menuss particularités. Ils croient trouver leur profit à cés scandaleux interrogatsires, sur lesquels ils devraient glisser

légèrement, au lieu d’être, par leurslascives provocations, les précepteurs et les courtiers du vice. Le frère s'arrêta donc sur le péché de luxure, tant par le chatouillement que lui causait cette matière, que par l’occasion qu’elle lui offrait de découvrir son amour à Émilia. «Madame, lui dit-il enfin, en poussant un gros soupir, je prends Dieu à témoin que plusieurs fois, après vous avoir confessée, j'ai balancé à vous donner l’absolution ; et cela, parcé que vos confessions tendaient à me fafte voir en vous trop d’innocence et de chasteté. — Comment, mon père, répondit la dame , est-ce donc un péché d’être une femme honnête êt fidèle à son mari? — Ah! reprit le frère, vous ne me persuaderez pas que, belle et charmante comme vous êtes, vous n'ayez de nombreux amans auxquels il vous aura été impossible enfin de résister; aussi m'est-il venu plusicurs fois à la pensée que vous n'avez été retenue dans cet aveu que par un peu de honte, ou par la crainte que je ne fusse capable (ce qu’à Dieu ne plaise) de révéler la chose à votre mari; ou enfin par l’appréhension de ne pas recevoir de moïl'absolution accoutumée, absolution dont vous ne seriez indigne qu’en manquant de sincérité. Préparez-vous donc à me dire “tout; ne soyez arrêtée ni par la honte, ni par aucune frayeur; Car je vous promets qu’au lieu des gronderies et des réprimandes que vous redoutez de moi, vous ne recevrez que louanges et tendres avis, C’est un plus grand péché, selon moi, de

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laisser mourir un homme dont l'affection et l'amour mériteraient mille vies, que de se renfermcer dans l’observance rigide d’un précepte qui n’a peut-être été imaginé que pour prévenir de trop grands désordres, ou pour donner plus de piquant au plaisir.» (7) .

Qui fut surprise à à de telles paroles? ce fut la sage pénitente. En personne avisée, elle sentit à merveille où le frère en voulait venir ; mais elle fit bonne contenance, et se garda bien, par ses réponses, de décourager aucun aveu. « Vraiment, mon père,:dit-elle en souriant, vous ne croyez donc pas que je sois, comme je parais l'être, une femme de bien? — Au contraire, répondit le moine, je vous crois plus femme de bien que vous né le montrez, puisque la véritable honnéteté consiste à ne pas faire languir ou mourir autrui. — Dieu vous gard’ de mal, reprit-elle d’un ton naïf; eh! qui voudriez-vous, s’il vous plait, que je fisse mourir ? quel serait l'homme qui s’avisât de jeter sur moi des regards amoureux? — Ah! bien plutôt, s'écria le frère avec feu, quel serait l'homme qui, vous ayant vue unc seule fois, ne vous donnerait pas son cœur ? Pour moi (pardonnez si je vous cause en cela du déplaisir), depuis que je vous connais, je n'ai passé ni Jour ni nuit -sans songer à votre beauté, et sans supplier l'Amour de me fournir (8), fût-ce au péril de ma vie, l’occasion de vous déclarer ma tendresse. Si mon mauvais sort vous rend cet aveu désagréable, attribuez-en

Ja faute à +0s divins attraits et à vos grâces incomparables, qui font que je ne peux plus vivre si vous ne me prêtez secours. Oui, pour peu que vous différiez, il ne sera plus temps. »

Il suffisait qu 'Émilia fût une honnête femme, pour que les discours du moine lui inspirassent ‘un profond dégoût; mais, de plus, comme elle aimait tendrement son mari, elle jugea .que ce misérable ‘méritait d'être puni. Elle lui dit-donc d'un ton dégagé, qu'elle ne croyait point à ces grands miracles de sa beauté ni de l'amour qu'elle inspirait, et elle le laissa palpitant d'espérance, encore bien que, dans ses paroles ou dans ses actions, elle n’eût rien laissé échapper de déshonnête.

De retour chez dlle, son premier soin fut de raconter tout, de point en pot, à son mari Girelamo, après lui avoir fait jurer ses grands dieux qu'il ne tirerait du moine qu'une vengeance modérée, et, bien entendu, qu’il le chasserait de sa maison, comme indigne de la société des gens de bien. Girolamo, cherchant dans sa tête quel chitiment il pourrait lui infliger, qui n’eût rien de grave et qui le couvrit de confusion, imagina un tour plaisant dont il.fit part à sa femme, et qu'elle appreuva. Pour l'exécution de ce desséin, il s'agissait d'attirer le révérend père dans un rendez-vous nocturne, Émilia , dans la vue de préparer adroitement les choses, Jui fit porter par sa femme-dechambre, au bout de deux ou trois jours ,. quel-

ET A ct ARE an. 2.0.0 ce tn nn té Gt D) RÉ DS SDS RÉ RR ORS É S S S S, SR RS RO Re RS

DE PARABOSCO. 125 ques menus présens, c’est-à-dire, des eaux de senteur et des bouquets attachés par des nœuds de soie verte et brune, comme les maîtresses ont coutume d'en envoyer à leurs amans. La bonne dupe reçut joyeusement toutes ces choses, et ne tarda pas d'adresser aussi, par un petit moinillon, ses Cadeaux amoureux, auxquels la dame eut grand soin de riposter. Le moine, qui se croyait déjà monté sur ses étriefs, résolut d'aller faire sa visite un samedi, jour de repos pour ses prédications, et d’aviser aux moyens de consommer l’affaire. Ayant donc pris avec lui son petit penaillon, il se rendit chez Érnilia la veille du dimanche du bienheureux Lazare. Quel bonheur! Girolamo était sorti. Tout joyeux, il monta l'escalier, et fit demander à Émilia de le recevoir. Elle l’accueillit avec un visage riant et lui fit beaucoup de prévenances (9) ; desorte que le moine, voyant l’occasion favorable, la pria de se souvenir de sa peine et de soulager son tourment. Émilia, à qui Girolamo avait bien fait la leçon, lui répondit : « Dieu sait, mon père; que j'avais toujours réputé le péché le plus grave pour une fémme de s’abandonner à d’autres qu'à son mari; mais, puisqüe vous m'assurez que ce n’est point un mal {10); puisque vous déclàarez éprouver pour inoi l'amour le plus vif, je veux vous en accorder la juste récompense, pourvuftoutefois que vous mé promettiez le secret. Et, pour que vous ne pensiez pas que je veuille vous amuser de paroles ou traîner la chose eri longueur,

si demain, jour de Saint-Lazare, vous n'aviez pas à prêcher, je vous engagerais à venir aujourd’hui même vers minuit; je serais sûre alors de vous ouvrir la porte, parce que mon mari part ce soir pour la campagne ,-et que tous les gens, à cette heure-là, dormiront.

Messire Stefano, qui se voyait au comble de ses plus chers désirs, et à qui chaque moment paraissait un siècle, lui répartit : « Madame, puisque telle est votre convenance et votre commodité, ne vous occupez pas de mon sermon; quand même J'aurais passé la nuit tout entière avec vous, je n’en serais pas moins disposé à prêcher demain à la satisfaction des fidèles. Tout ce qu'il me faut, c'est d'être congédié un peu avant le jour, pour qu'on ne me voie pas sortir de chez vous à une heure indue, pendant l'absence de votre mari. »

Les choses ainsi réglées , ilise retira et alla se débarbouiller et se parfumer, dans la vue de plaire à sa belle et de chasser l'odeur de charogne, que les moines ont naturellement. De son côté, Émilia rendit compte à son mari de tout ce qui venait de se passer; et celui-ci, bien avisé de ce.qu'il avait à faire, s’en alla SOUPE chez un de ses bons et fidèles amis.

- À l'heure dite, le saint homme ne manqua pas de se trouver à la porte d'Émilia. On lui ouvrit, come il était convenu, et il fut conduit tout doucement dans la chambre à coucher. La dame, qui ne voulait pas que le vilain eût le temps de la

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barbouiller d'un seul baiser, se hâta de lui dire que, pendant le temps qu'il se déshabillerait, elle allait passer dans la pièce voisine pour quel- . ques petites opérations qui ne voulaient pas de témoin, et qu’elle irait bientôt le rejoindre au lit ; mais le malheureux était à peine en chemise, que Girolamo , qui faisait le guet à la porte de la rue, avec son ami, frappa un grand coup. Émilia, courant au balcon avec toutes les apparentes d'une vive frayeur, demanda en tremblant qui c'était.

« C'est moi, c'est votre mari, répondit Girolamo.» La dame alors entra tout éperdue dans la chambre où le moine était plus mort que vif, et lui dit : « Mon pére , nous sommes perdus ! je ne sais comment cela s’est fait; mon mari, que je croyais à dix milles d'ici, frappe à la porte, comme vous pouvez l'avoir entendu ; de grâce, puisqu'il n’y a pas d'autre remède , entrez dans ce coffre (et elle lui en fit voir un fort grand); restez-y jusqu'à ce que je voie comment les choses tourneront. Je vais ramasser et cacher vos habits. Dieu m'est témoin que je suis plus inquiète pour l'honneur de votre paternité, que pour ma vie même. » Le pauvre homme, qui se voyait engagé dans un mauvais pas, fit tout ce que la dame lui disüit.

Pendant ce temps-là, les valets et les servantes se levèrent et ouvrirent la porte à leur maître. Celui-ci feignit d'avoir été attaqué avèéc son ami, au-delà d’Arezzo, par une bande de voleurs. Il était, dit-il, revenu sur ses pas, et s'était fait ouvrir la porte de

fa ville moyennant. un écu donné au gardien, qui l'avait laissé en panne pendant plus de trois heures, en allant chercher les clés au palais. Ensuite il fit préparer un lit dans une autre chambre pour son compagnon, puis il se coucha tout près du coffre avec sa femme, à qui, durant toute la nuit, il n'épargnä pas les caresses.

Enfin l’aube vintäpoindre; etle jourétant devenu grand, ce fut un long carillon de cloches à l'église de l'évêché, où le bon père était en possession de débiter son baume, je veux dire ses sermons. Alors Girolamo s'étant levé, ainsi que son ami, tous deux firent charger le coffre sur les épaules de deux domestiques arrivés la veille de la campagne. Leurs instructions étaient d'entrer avec leur fardeau dans l'église de l'évêché, où déjà la foule était rassemblée; de se faire faire place, et de déposer lé ‘coffre au beau milieu de l’église, en disant que c'était de la part du prédicateur; puis d’en ouvrir la serrure, mais non le couvercle, et de se retirer. Toutes ces choses furent exécutées ponctuellement.

Cependant les assistans étonnés se demandaient ce que cela voulait dire; celui-ci supposait une chose, celui-là l'autre. Enfin, lorsque”la cloche du sermon füt lasse de sonner sans qu'on vit paraître personne dans la chaire, un jeune homme se leva et dit : « Vraiment, notre prédicateur nous fait un peu trop attendre; voyons ce qu'il a fait apporter dans ce bahut.» À ces mots, devant toute l'assemblée, il leva le couvercle, et ne fut pas peu

BE PARADBOSCO. 127 surpris de voir le pauvre moine en chemise, livide et inanimé comme si le coffre éût.été sa bière. Mais Stefano recucillit bientôt ses forces, et, se soulevant de son mieux, apparut du milieu du coffre aux regards de la foule éperdue, en s'écriant : «Chrétiens mes frères, vous voilà tout ébahis de me voir presque nu dans ce coffre-où je me suis fait porter. Dites, quel est le miracle dont notre sainte mère Église fait aujourd’hui la commémoration ? n'est-ce pas la résurrection d@ Lazare, qu'après quatre jours de sépulture, notre Seigneur rappela merveilleusement à la vie? Or, j'ai voulu vous donner une représentation du saint dans son cercueil, pour vous frapper plus vivement du spectacle de la misère humaine, et pour vous faire comprendre; en me voyant en chemise, que, de tous vos trésors, vous n'emporterez qu'un suaire. Pensez sérieusement à ces choses, et peut-être ce sera pour vous un motif de changer de vie. Si vous saviez que depuis hier soir jusqu'à cette heure, considérant ma misère, plus de mille fois, comme Lazare, :je suis mort: et j'ai . ressuscité. Oui, mesfrères, rien n’est plus vrai. Réfléchissez donc que tout être vivant doit mourir, et tournez vos pensées vers l'auteur dela résurrection; mais commencez d'abord par mourir à la concupiscence, à l'avarice, aux rapines, en un mot, à tous les péchés dans lesquels peuvent vous entraîner les sens, ces cruels ennemis de notre âme. Pardessus tout , abstenez-vous de séduire les femmes, d’autrui; car il y a bien peu de ceux-là qui aient

part à la résurrection du Christ; eux-mêmes sont les artisans de lèur propre ruine. »

Ce fut avec ces belles. exhortations et plusieurs autres semblables, que le saint homme se tira de son sermon, au grand applaudissement de toutes les bonnes gens d’Arezzo. Mais personne ne lui donna plus de louanges que Girolamo et son ami, qui étaient accourus pour voir comment finirait l’aventure. Ils riaient tous deux aux éclats en admirant la prodigieuse présence d'esprit u moine, qui avait su faire ‘tourner son péril à sa gloire et à Lédification du prochain. En récompense de son merveilleux savoir faire, Girolamo résolut de ne pas pousser plus loin la'‘vengeance; mais il eut grand soin qu'à l'avenir ni l’homme de Dieu qui défendait de séduire la femme du voisin, ni tout autre frappart ne mit le pied dans sa maison.

Le conte fini, chacun des auditeurs se donna car- -rière sur les moines. Ceux qui avaient l’air de plaider - leur cause ne prenaient cette tournure que pour tomber sur eux plus rudement. Enfin comme on s’aperçut que les controverses étouffaient les récits, on décida de les supprimer à l'avenir; et Benedetto Cornaro, se rappelant, à propos du coffre, une autre histoire plaisante dans laquelle un coffre aussi joue son rôle, se mit à la débiter ainsi qu'il suit. |

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