‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques;Chapitre 40 sur 126 · LE COFFRE DU MÉDECIN · texte numérisé non relu

LE COFFRE DU MÉDECIN

AMMAMAARARAI

Qyuerques habitans de Trévise peuvent se souvenir d’un jeune homme à qui, pour taire son nom véritable, je donnerai celui de Benedetto. Il était bien né, de manières distinguées, et remarquable par l'excellence de ses habitudes et de sa conduite. II devint éperdûment épris d’une jeune et très-jolie femme appelée Lucietta, qui avait pour mari un médecin, homme d’un certain âge, bien plus occupé de son art que de son épouse. Elle, jeune et fraîche et pour qui le gain avait peu d'attraits, trouvant que son mari n'appliquait pas à son mal le baume qu'il fallait, se mit en peine de trouver un docteur plus efficace, encore bien que celui-ci eût pris ses degrés à l’université de Paris. Et, comme mille indices lui avaient fait voir que Benedetto ressentait pour elle un violent amour, elle résolut de lui découvrir sa blessure et de lui

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en demander le remède. Elle employa pour cela une suivante malicieuse et rusée à qui le docteur donnait le surnom très mérité d'Arguzia; cette fille, par l’ordre de sa maîtresse , alla trouver Benedetto qui depuis long-temps, par de petits cadeaux, l'avait mise dans ses intérêts. et celle lui dit qu’à force de soins ct d'adresse elle était cnfin parvenue à lui acquérir Lucietta. Qu'on juge de la joie de Benedctto! Dès le Icademain la friponne de séubrettc l'introduisit par la porte de derrière dans la maison de sa maîtresse, à l'heure où le docteur était à faire sa tournée. Ce qui se passa entre cux n'a pas besoin de commentaire. Il suffit de dire que cettc intelligence dura plusieurs mois sans aucun trouble, et sans que personne la découvrit.

Mais un jour que le jeune homme était au rendez-vous accoutumé, voilà-t-il pas que le docteur est appelé soudain à Venise par un gentilhomme de ses amis dont le fils venait d'être dangcreusement blessé? Il se rendit cn toute hâte à sa maison dont la porte, par malheur, était ouverte, et monta l'escalier. Au bruit qu'il fit, Lucietta demimorte n'eut que le temps de faire entrer son amant dans un grand coffre où son mari scrrait sés chemises fines et un onguent précicux, réservé pour les cures importantes. À peinc en avait-elle retiré la clef, que le docteur entra avec un portefaix , et lui dit: « Madame, quand il pleuvrait des ‘hallebardes, il faut que je me rende à l'instant à

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Venise pour soigner un gentilhonime blessé, de moi intinres‘aris. » Aussitôt il fit charger sur les épaules du porte faix le coffre malencontreux dont il se fit remettre la clef par sa dolente compagne. Il n'y avait pas moyen de résister; elle connaissait l’humeur violente et terrible de, son mari. Elle laissa donc partir son amant, cn Île recommandant à Dieu dans le fond de son cœur. Le porte-faix alla déposer le coffre dans une barque à quatre rames " que le père du blessé avait amenée ; et qui aborda - à Venise au milieu de la nuit. Le médecin se fit conduire aussitôt par les gondoliérs chez un de ses confrères , avec lé coffre qui renfermait le malheureux Benedetto, énseveli avant d’être mort. Le coffre fut placé dans une petite cour tout près de la porte d'entrée, et, sur-le-champ le docteur alla voir son blessé.

Cependant quelques voleürs qui avaient vu passer les ‘“bateliers chargés du coffré et qui croyaient qu'il renfermait de grandes richesses, coriplotèrent entre eux de s'en empater; il y avait si peu de monde dans la maison, que leur entreprise ne pouvait manquer de réussir. Lors donc qu'ils jugèrent le momént propice, ils ouvrirent la riorte avec des rossignols, et enlevèrent le coffre satis fairé de bruit. Le malheureux Benédetto, ne sachant qui étaient ces gens-là, et n'entendant proférér aucune parole, crut qu'on le menait à la mort; et, reoorhmandant $on âme à Dieu, attendit ce qui allait arriver. Les voleurs lui firent

faire beaucoup de chemin; puis ils s'arrêtèrent dans une ruelle obscure et déserte, où ils avaient résolu de partager leur butin. Ils posèrent donc le coffre à terre, et l’un des brigands se mit à dire: -« Eh bien! voulons-nous lui couper la gorge? » C'est-à-dire, dans leur argot, l'ouvrir. « Oui assurément, répondit un autre, dépéchons-nous de lui tirer les boyaux.» Oh! quels soupirs poussait le malheureux Benedetto! Il ne doutait pas que le médecin , informé de son aventure, ne voulüt le faire tuer par ses valets. Pendant ce temps un autre voleur s’écria : « Eh bien, que tardons-nous à l’éventrer et à lui arracher le cœur?» À ces mots, il donna sur le couvercle du coffre un coup de hâche si violent, qu'il faillit, en l’ouvrant, fendre le crâne du malheureux prisonnier. Benedetto jeta ua cri affreux, en disant : « Hélas! merci de ma vie! » À ce cri, les voleurs épouvantés prirent la fuite, comme s'ils avaient eu trente mille archers à leurs trousses. Benedetto, voyant cela, sortit du coffre avec une joie inexprimable. Tout en rendant grâce à Dieu de sa miraculeuse délivrance , il se mit à tâter dans l’obscurité, et trouva le marteau d’une porte. Il y frappa tant et tant, et demanda un asile d’une voix si lamentable, qu'on finit par lui ouvrir. La maison était habitée par une très belle courtisane à qui la lune avait défendu cette nuit-là de recevoir son amant. Benedetto, après avoir fait entrer le coffre chez elle, lui raconta de point en point toute l'aventure dont

DE PARABOSCO. . 135 elle rit à gorge déployée. Elle, de son côté, lui dit: pour quelle raison son amant l'avait abandonnée cette nuit. « L’imbécille, s’écria Benedetto, qui ne saif pas s’accommoder de toutes les cuisines! Les dames ne devraient jamais s'empêtrer de pareils emplâtres. » À ces mots, sans plus de cérémonie, il se coucha près d'elle et l’eut toute la nuit à sa disposition. Le lendemain matin, il lui fit présent du coffre et de tout ce qui s’y trouvait, et s’en retourna à Trévise, gai et dispos. Il alla sur-le-champ trouver sa Lucietta qui l'avait pleuré mille et mille fois pour mort, et qui s'attendait à recevoir le même traitement de la fureur brutale de son mari I lui apprit par quel miracle il avait été sauvé En même temps la bonne dupe de mari envoyait chercher d'autres chemises, et s’occupait à faire un autre onguent ; et, à l'égard du coffre, jamais il n’en ent ni vent ni voie. Ce fut après sa mort, qui artiva bientôt, que toute cette histoire fut découverte. |

La nouvelle de Cornaro fit beaucoup de plaisir à la joyeuse assemblée; et Molino , désigné par lui pour faire à son tour l'office de conteur, s'en acquitta de la manière suivante.

CINQUIÈME NQUYELLE.

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