LE MARI VENGÉ
: Ox m'a raconté qu’un jeune Parmesan nommé Valerio, assez joli homme, mais libertin outre mesure, avait une belle et brave femme, appelée Margherita, qui ne lui sufisait point . autant de beautés on comptait à Parme, autant y en avaitil de courtisées par Valerio. C'était un de ces fats comme je pourrais en citer beaucoup, qui ne se contenteraient pas d’avoir des reines pour servantes, et qui secrètement s’en vont fêler'avec des guenippes la pâque et le carnaval. Bref, Valeria était l'homme le plus vain qu’il y eût au monde.
Parmi les femmes que fatiguaient ses hommages, il en était une, appelée Béatrice, sage et accorte s’il en fut jamais, et qui connaissait très bien le pélerin. Elle répondait avec politesse à secs saluts et à ses regards, et cela pour se moquer de lui; car toutes ses affections se concentraient sur Teo-
DE PARABOSCO. 135 doro son époux; d’ailleurs elle n'ignôrait pas combien Valerio était présomptueux et impertinent.
Au bout de quelques mois de menus soins, Va- Icrio résolut d'en venir, s’il était possible, à la conclusion. Pour cela il se fit faire ane lettre ; car il n'aurait pas été en état de la dicter lui-même, et l'envoya à Béatrice par une misérable entremetteuse, en la suppliant de prendre pitié de son martyre et de récompenser son amour. La dame fut fort troublée de ce message; une démarche aussi hardie lui parut chose très sérieuse, et de nature à la perdre ou à la déshonorer. Si son mari en avait corinaissance, pourrait-il croire qu'elle n'eüt pas encouragé par quelques indiscrétions une semblable témérité? Béatrice congédia donc avec une vivé colére cette infâme ambassadrice, et la menaca de lui faire briser les os. Puis elle fit dire à Valerio, par une femme-de-chambre affidée, que, s'il avait l’audace de lui écrire de nouvelles lettres, ou seulement de jeter les yeux sur elle, elle avertiraié son mari, et qu'assurément il s’en trouvérait mal. Mais l’effronté personnage déclara qu'il ne pouvait vivre sans Béatrice ; et les obsessions recommencèrent tellement, que, pour les faire finir sans l'intervention dangereuse de Téodoro, la sage Béatrice ne vit qu’un seul moyen. Un matin, elle prit avec elle sa femme-dc-chambre et sen alla, à la messe des Frères-Mineurs, trouver la femme de Valerio à qui elle montra les lettres qu'elle avait reçues de la propre main de cet époux
infidèle, Margherita désolée remercia Béatrice de l'avis qu'elle lui donnait; toutes deux convinrent que, pour punir le traître, elles l’attireraient chez Béatrice un jour que Téodoro serait absent, et que là, il goûterait les délices de présser en ses bras sa propre femme, substituée à Béatrice dans une mystérieuse obscurité.
Valerio ne tarda pas à fournir aux deux dames l'occasion d'accomplir leur vengeance. De nouvelles lettres de lui, reçurent une réponse plus douce : on consentait enfin à le recevoir un jour que le mari serait à la campagne, toutefois à con- . dition qu'il jurerait de n’en parler à âme vivante. Il fit tous les sermens qu'on voulut, et promit, tant il avait de discrétion , de ne pas se dire à luimême sa propre félicité. Mais le hasard voulut que, tandis qu'il s'entretenait ainsi avec la suivante de Béatrice dans une rue étroite et solitaire, Teodoro vint à passer; il se cacha prudemment, et dès que Valerio se fut éloigné, il ordonna à la femme-de-chambre de lui révéler tout, en la mepaçant de la tuer si elle mentait. La pauvre fille toute tremblante lui raconta ce qui avait été concerté entre les deux dames. Téodoro, qui connaissait la sagesse de Béatrice, ne conçut aucun soupçon injurieux à son honneur; seulement il défendit à la suivante, si elle tenait à la vie, de parler aucunement de lui à sa maitresse. Ensuite, après avoir bien arrangé son plan dans sa tête, il rentra chez lui, fit assez froide mine à sa femme, lui dit la
DE PARABOSCO. 137 . rencontre qu'il venait de faire, ainsf que l’explica- - tion que la suivante lui avait donnée, et ajouta qu'il ne croirait Béatrice innocente dans cette intrigue, que si la substitution effectuée démontrait pleinement la pureté de ses intentions. Il promit que les choses, arrivant ainsi, n'auraient aucune suite fâcheuse; mais il la menaça de la mort si elle changeait rien à son projet. Béatrice, quoiqu'elle craignit pour Valerio quelque catastrophe, n’osa contredire son mari qu’elle savait être un homme terrible. Teodoro ayant donc fait mine de partir pour la campagne, se cacha dans sa maison où Valerio ne tarda pas à s'introduire ; Margherita l'y avait secrétement devancé. Couchée dans un bon lit au milieu d’épaisses ténèbres, elle attendait sans bouger son perfide , se promettant bien de ne pas se déceler par le moindre mot, avant que la trahison fut consommée; mais ce fut Teodoro luimême qui, tandis que, d'après ses instructions, la femrme-de-chambre retenait à deux pas de là Valerio , alla se coucher auprès de Margherita, et cueillit le fruit délicieux que le malencontreux Valerio se promettait de lui dérober. En ce moment,
Margherita qui reconnut au cachet une autre écri- ture que celle de son mari, jeta un cri perçant : « Grand Dieu, dit-elle, je suis trompée ! » Valerio, entendant la voix de sa femme, demanda, tout troublé, ce que c'était. Alors Béatrice parut un flambeau à la main et le mena droit au lit ou Margherita reposait dans les bras de Téodoro. Celui-ci
138 | LES RÉCRÉATIONS se lévant soudain l'épée à la main et tout couvert d'acier : « malheureux! dit-il à Valerio, je ne sais qui me tient de punir dans ton sang l'outrage que tu voulais faire à mon honneur. Rends grâce à l'occasion qui s’est offerte à moi de tirer de ton crime une plus bénigne vengeance. » Valerio tout confus se retira avec sa femme, dont l'innocence lui fut expliquée. Bientôt le bruit de son aventure se répandit daris toute la ville; et, loin de continuer ses prouesses amoureuses, il fut long-temps sans osér regarder en face un seul homme.
Ainsi se termina le conte de Molino, qui réjouit beaucoup toute la compagnie. | |
C'était le tour du comte Alessandro; sans promettre une nouvelle aussi plaisante, il prit la parole\ainsi qu'il suit.
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