LA PRÉSENCE D'ESPRIT D’UNE FEMME
Ux noble Padouan, appelé Corradino, si simple et si bonne créature, que son surnom était Leggiero, avait une femme fringante et madrée, qu'on nommait dame Betta. Elle avait jeté les yeux sur un jeune Piémontais, ctudiant à l’université de Padoue, qui avait pour nom Federico, et qui surpassait tous ses camarades en bonne grâce et en beauté, Mais, comme lui-même était très épris d’une fort belle personne, il ne faisait guère attention aux brülantes œillades et autres prévenances amourcuses de dame Betta. Néanmoias, celle-ci qui, comme on dit ‘avait attaché sa bête à un bon licou, ne sc laissait rebuter par aucun’ dédain et ne rêvait qu'aux moyens de jouir de sa passion, füt-ce aux périls de sa vie. Avant de recourir à aucune ressource désespérée, elle résolut de s'adresser à un valet de son mari, qu’elle sa-
vait être le plus rusé coquin qui fût jamais. Un jour donc que Corradino n'était pas au logis, elle appela ce garçon, et, après lui avoir fait jurer de ne. pas la trahir, s’il ne la servait pas, elle lui dévoila son amour pour Federico, et lui demanda son assistance. Spinardo (c'était le nom du drôle) non-seulement promit et offrit de faire tout ce que voulait sa dame, mais loua beaucoup le dessein qu’elle avait pris de se donner du bon temps. « Il est reconnu parmi les hommes, lui dit-il, qu'il n'y a point ou presque point de femme qui borne sa pitance à l'ordinaire insipide d’un mari; or, puisqu'on ne croit pas à la vertu des plus sages, autant vaut-il qu'elles aient le profit avec le renom. Bien sot qui attache de l'importance à un péché si doux.» Il ajouta que, du commerce de la dame avec son amant, il pouvait naître . quelque grand homme qui deviendrait la gloire et le bienfaiteur a monde; et autres fadaises semblables. | Les discours ae Spinardo plurent beaucoup à dame Betta, qui n'avait espéré que timidement ses secours. Elle ne connaissait pas la scélératesse de cette engeance de valets qui ne sont heureux que du déshonneur et de la ruine de leurs maîtres. Elle lui fit de grands remercîimens et quelques petits cadeaux, tels qu’un coupon de toile pour se faire deux chemises, une paire de coiffes de nuit, et autres gracieusetés de ce genre; ajoutant que si par son moyen, elle pouvait obtenir ce
DE -PARABOSCO. 145 qu'elle désirait avec tant d’ardeur, lui-même serait un gaillard très heureux. Spinardo lui garantit le succès. C'était, comme nous l'avons dit, un maître - fourbe ; et d’ailleurs il avait quelques accointances
avec Federico, dont il avait fait la connaissance à Bologne. Il se mit donc à sa recherche, ne tarda pas à le trouver, et fit si bien qu'il lui persuada de se rendre aux désirs de l’amoureuse Betta. Ce n'était pas que Federico en eût grande envie; mais il éprouvait, en ce moment, quelque dépit contre sa maîtresse; il promit donc de se trouver au rendez-vous, pourvu que ce fût en maison tierce et non pas chez la dame elle-même. :Spinardo qui, en garçon intelligent, avait pourvu à toute chose, lui dit d'aller frapper le lendemain matin, sur les neuf heures, à la porte d’une certaine dame Conscienza, dont le métier apparent était de placer des femmes-de-chambre, il l’assura que sa dame y serait. Federico répondit qu'il serait exatc à s’y trouver, mais seulement qu'il aurait soin de se déguiser en matelot, de peur qu'on ne vint à le reconnaître s'introduisant en plein jour dans une semblable maison.
Dame Betta fut enchantée lorsque Spinardo vint lui rendre compte de tout ceci; elle lui promif mers et montagnes; puis elle lui recommanda de faire en sorte que la chambre de Conseienza fût vide le lendemain matin , et de s’en faire remettre la clef, sous un préteite quelconque, en n'épargnant pour cela nulle dépense. La chose fut exé-
BIBLIOTH. ÉTRANG. T. Il. 10
cutée ponctuellement, mais ce ne fut pas sans de grandes difficultés ; car, précisément le lendemain matin, la respectable Conscienza attendait Corradino, qui se donnait de temps en temps le plaisir d'aller là passer une heure avec des poulettes. Mais séduite par l'argent de Spinardo, elle lui fit faux bond, sans même se donner la peine de Ie prévenir, sachant bien qu'il serait facile de ui faire avaler quelque bonne excuse.
Voilà donc, le lendemain , dame Betta en possession de la bienheureuse chambre, et palpitant de plaisir dans l'attente de son amant. Elle s'était parfumée des pieds à la tête, avait recommandé chez elle, après le départ de son mari, qu’on ne l'attendit point pour dîner, et s'était fait accompagner de sa femme-de-chambre , qui avait ordre de revenir la chercher à l'heure dite. Cependant Corradino, qui croyait trouver Conscienza seule avec quelque fillette, s'en alla frapper mystérieusement à la porte de la chambre, juste au moment où devait arriver Federico. Dame Betta ne doutant point que ce ne fût son amant, courut ouvrir avec transport. Je laisse à penser quelle fut l'attitude des deux époux!'Betta, comme la plus hardie et la plus avisée, fut la première à rompre le silence;
et, avec un front d’airain, elle demanda à Corra-
dino ce qu'il venait faire à pareille heure en tel lieu. Le pauvre homme, ne réfléchissant pas que la situation était encore plus embarrassante pour sa femme que pour lui, sut à peine balbutier quel-
| ’ DE PARABOSCO. 147 ques mots de réponse; et l’effrontée reprit : «Ah! scélérat ! Vraiment, tu ignorais que je fusse instruite de tes déportemens. Est-ce là la récom-
, pense de la foi que je te garde? Et puis, séchons sur pied pour être fidèles à de pareils vauriens! À quoi tient-il, chien de débauché, que je ne tarrache les yeux de la tête? Mais laisse-moi faire, va; Je te rendrai miche pour gâteau, et je te ferai voir que j'en sais aussi long que toi. Voyez un peu le bélitre qui fait auprès de' moi le rassasié, et qui vient se repaître ici pour un grand mois, Dieu sait de quel mets délicat! Jour de Dieu, tu me le paieras, je t'en réponds (11).»
Mais tandis-que le pauvre époux essuyait cette bourasque, survient Federico en cheinisette de marinier. La dame ne l’eut pas plutôt apercu, qu'élevant la voix, pour s’en faire entendre, elle ajouta, parlant toujours à son mari :«Je n’ai pas voulu me trouver seule à constater tes méfaits et tes scélératesses; une fois hors d'ici, tu n'aurais pas manqué de nier tout; voilà mon cousin qui:arrive du Levant et qui n’est à Padoue que depuis hier soir; je l'ai prié de passer, pour rendre témoignage de la vie que tu mènes. » À ces mots, elle pleura à chaudes larmes, comme une mère qui aurait perdu son enfant; Federico comprit à merveille ce que tout cela voulait dire; il se mit de la partie pour accabler le pauvre homme; et la cousine lé prenant par le bras ;« Entrez, mon cousin, s’écriat-elle , je ne veux pas que vous restiez à la porte
Eu «
à entendre kes excuses de ce libertin, qui n'a rien de bon à dire. Je veux plutôt vous raconter tous les vilains tours qu'il me joue; si ma famille n'y met ordre, je m'en vengerai en le déshonorant; car je ne prétends pas qu il me traite comme une chienne; je n'en ai que trop enduré jusqu'à ce jour. » En disant ces mots, elle fit entrer son amanit dans la chambre, et poussa deliors la benét de mari. L'imbécillecrut d'autant plus volontiers tout ce que sa femme disait, qu’en effet un parent de là dame, qu'il n'avait jamais vu, se trouvait alors au Levant, pour affaires de commerce. Ce pauvre homme s’en alla done la tête basse, croyant sa moitié une Lucrèce, et la laissant maîtresse du champ de bataille, où elle s’escrima vaillamment. Le prétendu cousin revint ensuite la voir chez elle, et tous deux s'arrangèrent de façon àn ‘être point gènés dans leurs amours.
Cette nouvelle doñna matière au comte Ales- Sandro d'’invectiver de nouveau contre la four-
-berie des femmes; mais Colombo déclara que celle
des hommes n'est pas moindre, et, pour le prouver, il raconta.la nouvelle suivante, où il n'est
“point question d’amourettes, mais de quelque chose de bien pis.