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MALCHUS »r GAMALIEL, asmixs; LE CHOEUR.
Vuxssse infortupée, tristes approches du derxier souffle, et vous, misérables destins, n’ayezvous reculé dans moi le terme d’une vie trop. longue, que pour me faire voir Ja criminelle souillure des temples et la profanation des choses sacrées ? Devant tous les yeux, ont été mis à nu les impénétrables secrets du saint des saints; l'or pieux des portiques est arraché; rien ne subsiste de ce qu'a pu ravir l’avarice de Gabinius ou engloutir le luxe d’Antoine ; il n’est pas jusqu'à la voracité de Cléopâtre dont nous ne soyons devenus la proie. Et, pour que nulle indignité ne nous soit épargnée, le petit-fils du semi-Arabe Antipätre, Hérode appesantit sur nous son sceptre cruel. La terre promise est asservie à l'Idumée; Jérusasalem fléchit sous un joug profane; la main de limpie opprime le peuple de Dieu.
Pourtant, à travers-ces coups affreux du sort et ces graves outrages de la servitude , brillaïient encore quelques étincelles de notre dignité première,
quelques vieux simulacres d'institutions et de patrie, respectables à l'œil de nos ennemis euxmêmes; le féroce vainqueur et une grande partie de son orgueilleux sénat commençaient à honorer les lois de la Judée; et, ranimés par cé” rayon d'espérance, nous essayions, malheureux ! de relever une tête abattue, quand soudain, du lieu d'où nous devions le moins les attendre, les misères et le crime sont accourus nous assaillér. Voici dans Jérusalem un nouveau prédicateur, un “Baptiste (2), qui n’est point né de parens profanes, point sorti du sein des Gentils, mais qui appartient à notre nation même, à la tribu sainte des Lévites,
et qui, consacré à Dieu dès le berceau, fils de
pontife, serait bientôt devenu pontife lui-même, #'il n'eût mieux aimé dérober avant la saison les âpres fruits d’une fausse gloire, que d'attendre la maturité d’une moisson immortelle. Seul, enfoncé dans les profondeurs d’un désert sauvage , il a su, par l'apparence d’une sainteté austère et chagrine, tromper les regards ignoranus de la multitude. Ses cheveux hérissés, les peaux dont il est couvert, sa grossière nourriture, sont autant de prestiges qui attachent à lui la faveur publique. Le peuple crédule: s'imagine voir tout-à-coup renaître un ancien prophète. Déjà il attire sur ses pas la tourbe aveugle du vulgaire. Déjà, désertant l'enceinte des villes, le peuple le suit avec enthousiasme, les grands le révèrent, les souverains le craignent. Et lui, fier de ce culte insensé, tel qu'un autre Moïse,
OU LA CALOMNIE. a15
il dicte arrogamment ses préceptes réformateurs ; il ose laver les péchés par les eaux expiatoires, et corrompre, par des rites adultères, la pureté antique de nos lois. Pour mieux enflammer le zèle fougueux de la populace, il chatouille agréablement ses oreilles par les mordantes invectives dont il déchire nos anciens. Si nulle digue n'est opposée
aux insolentes fureurs d’un brigand, bientôt périra
la sainteté de cette contrée célèbre; que dis-je? elle expire , elle n’est déjà plus.
GAMALIEL
Il ne siéd pas au caractère dont nous sommes revêtus de précipiter rien; la douceur calme est l’attribut des pères; on peut pardonner les emportemens à la jeunesse: une telle faute en nous serait inexcusable. Apaise ces transports de ta colère et ces élans de ta douleur.
MALCHUS
Est-ce bien toi , Gamaliel , qui favorises de ton suffrage les excès de ce sacrilége? : |
GAMALIEL
Malchus, Malchus, je n ‘approuve ni ne condamne rien sans le bien connaître. À l'égard de ce prophète, ce n’est point, à ce qu'on m'a dit, un méchant homme, et la haine publique ne doit pas tomber sur lui. |
MALCHUS
Terre, cieux, étoiles, qu’ ai-je entendu! Ce mi-
sérable trouve un patron, qui le protége et le justife!
CAMALIEL.
Comment me feras-tu voir un pervers dans celui qui censure les vices, enseigne les bonnes mœurs, et surtout les prêche d'exemple?
MALCHUS
Comment me feras-tu voir un honnête homme dans celui qui foule aux pieds nos privilèges, sème de nouveaux rites et des sectes nouvelles, accable d’injures les magistrats du peuple, et dénigre les pontifes?
GAMALIEL
Si nous étions pour nous des censeurs aussi rigoureux que nous le sommes trop souvent pour les autres, nos désordres donneraïent moins carrière aux publiques réprimandes. Nous avons beau être indulgens à nous-mêmes, nous proclamer intègres, chastes, saints, et, qui plus est, le paraître, la vérité pure, c'est qu'au fond, nous ne valons rien.
| MALCHUS
Qu'il en soit, Gamaliel, ce qu'il voudra; sied-il au premier qui s'élève entre le peuple, de médire du sacerdoce? Que le peuple écoute et obéisse ; qu'il soit tempérant et aveuglément soumis; que ses chefs , dès qu'il s'égare, soient prompts à Le ramener dans la voie; après cela, c'est à eux à se
/ OU LA CALOMNIE. 217 régler eux-mêmes; et, s'ils pratiquent le mal, n'est-il pas un Dieu qui voit et punit?
GAMALIEL
Et cette loi te paraît équitable?
Très équitable. | L | GAMALIEL.
Par quelle raison?
MALCHUS
Parce que le propre de la multitude est l'ignorance, l'erreur, la témérité, l'impéritie, l’aveuglement.
GAMALIEL
Prends-y garde; il se trouve souvent parmi elle des hommes dont la sagesse égale au moins celle des princes. |
. MALCHUS. ù
Faut-il donc céder nos chaires à des pâtres?
| : GAMALIEL
Ce fut un pâtre que Moïse; ce fut un pâtre que David. L . MALCHUS.
Tu me parles d'êtres privilégiés qu inspirait l'esprit de Dieu.
* GAMALIEL
Pourquoi le même esprit n’en inspirerait-il pas d’autres?
MALCHUS
Quoi! d’autres; d’autres que nous?
GAMALIEL
Dieu ne regarde ni les sceptres, ni les fastueuses images des ancêtres , ni la beauté des formes, ni la royale opulence; un cœur pur du soufile contagieux de toute cruauté, de toute fraude , de toute débauche, tel est le temple où son à esprit céleste aime à résider.
MALCHUS
Faut-il l'avouer, Gamaliel? je vois que cette secte sacrilége a décidément ton approbation. Il m'est impossible de me taire quand je te vois dégénérer ainsi de ta noble famille, et lorsqu'en faveur d’un jeune furieux, tu sappes notre autorité dont tu devrais être un des principaux appuis. Au nom de Dieu, dis-moi, je t'en conjure, par quelle espérance ou par l’appât de quel gain te laisses-tu séduire? Peut-être t'a-t-il promis des honneurs ou des richesses, ce malheureux qui veut faire crouler toute la dignité de notre ordre et neus réduire à l'indigence?
GAMALIEL
O Malchus, tu dévies grandement du but, si tu crois par le faste, la puissance et l’orgneil, pouvoir soutenir notre dignité; sont-ce là les moyens qui ont élevé nos pères?
MALCHUS
Les vieilles mœurs au vieux temps; d’autres con-
OU LA CALOMNIE. eo 219
venances nous appartiennent. Il faut s'accommoder aux usages de chaque siècle.
U GAMALIEL
La seule convenance des hommes honüëètes, c'est de faire en tout temps ce qui est bien. Oh! si nous avions quelque chose de la vigueur de’nos aïeux !.…. - GAMALIEL.
Surtout de leur pureté!
MALCHUS
Ce ne sont pas de vaines menaces, c'est la mort qui châtierait ce scélérat.
GAMALIEL
Que digtu? La cruauté répugne à notre ministère.
MALCHUS
Tout devient ; juste et pieux , quand c'est la cause de Dieu qui l'ordonne. |
| GAMALIEL
C’est une affreuse eimpité que de mettre à mort les innocens. | MALCHUS. ‘
Tu appelles innocent un novateur qui bouleverse tout? : | GAMALEL
s'il est t coupable, que ne l'accuses-tu publiquement? Que ne fais-tu briller dans cette attaque les
220 JEAN-BAPTISTE, lumières de ton génie? Que ton art poursuive son inhabileté; ton érudition, son ignorance; ta vieillesse, son jeune âge. Que sait-on? tu parviendras peut-être à l’écraser, et tu te feras un beau nom parmi les hommes.
MALCHUS
Ce n’est pas mollement que cette plaie doit être guérie; c’est par la corde, le fer ou le feu; ou par quelque autre moyen, si tu en sais, plus cruel que le feu ; le fer ou la corde.
GAMALIEL
J'admets que cet homme soit tel que tu le dis, qu'il soit pire encore; un seul parti te convient, c’est de l’avertir d’abord avec douceur et amitié, de peur qu'on ne t'impute d'aimer mieux pousser dans. le précipice celui qui s’égare, que de lui tendre la main pour le retenir. Il importe à ta réputation de faire bien comprendre aux plus malveillans que tu désires sauver tout le monde et ne détruire personne, excepté les furieux obstinés que rien n’arrête. Avant donc de céder à cette cojère aveugle-et opiniâtre, je te prie de bien considérer où elle doit te mener. |