L. du
telle estoit adonc la coustume que ung chrestien n’eust osé tuer ung payen durant.la paction des trèves , et ung payen semblablement n'eust os6 mal faire à ung chrestien. Quant Ferragus eut assez dormi, il s’esveilla. et trouva le noble Roland assis auprès de luy. Ledict Roland lui demanda comment il estoit si fort et puissant, sans aucunement craindre lance , baston , pierre ne espée ; et le géant luy respondit et dist qu’il ne pouvoit estre nâvré (blessé) synon par le nombril. Celluy Sarrazin parloit langaige sarrazinoys. Mais toutesfois le noble et vaillant Roland l’entendit bien. L’infidèle Ferragus commença à regarder Roland, et lui demanda quel estoit son nom. J'ai nom Roland, respondit le noble preux. De quelle lignée , dict le géant, es-tu? Je suis, dict Roland , Francoys, et de la nation de France. Lors dict Ferragus: De quelle loy sont les Françoys ? Et Roland lui respondit qu’ilz estoient de la foy chrestienne, par la grâce de Dieu; et sommes, dist-il, obéissans aux commandemens de nostre benoist Sauveur et Rédempteur Jésus-Ghrist. Et qui est Jésus-Christ, que vous dictes estre Fils de Dieu ? dist le géant. C’est, dist Roland, celluy qui nasquit d’une vierge-mère pure et nette, et fut crucifié en l'arbre de la croix, et est maintenant adoré Dieu et homme par les anges là hault au ciel. Adonc, dist‘le géant Ferragus, vous dictes, entre vous chrestiens, qu’il n’est que ung Dieu en troys personnes ; mais démonstre moi en quelle manière les troys personnes ne sont que ung Dieu. Je te
- le monstrerai bien, dict Roland, selon nature, si tu
veulx entendre mes comparaysons et similitudes naturelles. Tout ainsi que en une harpe sont trois choses,
c’est assavoir la main qui frappe les cordes, l’art par le
moyen duquel on les fait frapper, et la harpe, aussi
NOTICE. 281 en Dieu sont troys personnes ; c’est assavoir le Père ; le Filz et le Sainct-Esprit, Autre comparayson te veülx donner de l’alemande (l’amande) en:laquelle sont troys choses : l'escorce, le boys et le noyau; et tontesfois ces-troys choses ne sont que une seulé alemande; aussi les troys personnes qui sont en Dieu , n’est qu’une seulle divinité et essence. Pareillement au soleil sont troys choses : la chaleur, la resplendeur et la blancheur, et toutesfois ces troys ne sont que ung seul soleil. Autre comparayson mous apparoist de la roue du chariot, en laquelle sont troys choses ; c’est assavoir, le moyau qui tourne , le ray et le cercle, qui ne sont qu’une chose. Pareillement en l’homme trouvons ceste comparaison; car en l’homme. est le corps, les membres et l’ame spirituelle, et toutesfois ces troys choses n’est que ung homme, tout ainsi est-il en la Trinité. Adonc, dist le géant Ferragus, j'entens bien maintenant que Dieu est trinus et unus; mais je ne puis sçavoir et congnoistre comment le père engendre le filz. Roland lui dist adonc : Croys-tu bien que Dieu nostre père créa Adam ? Et le géant respondit: Ouy, je le crois véritablement. Tout ainsi, dit Roland , que Adam ne fat engendré de nul homme , aussi ne fust éngendré Dieu le Père de nulle chose ; toutesfois il engendra la personne du Filz, selon sa voulenté , et fut engendré le Filz du Père, comme Eve fut faicte de Adam. Alors dict le mauvais Sarrazin Ferragus : Ge que tu dis me plaist. Mais je suis esbay merveilleusement en quelle sorte et manière celui qui estoit Dieu a été faict et formé homme. Adonc à ces parolles, le noble et vaillant Roland luy dist : Celluy qui créa le ciel et la terre de nulle chose, et toutes austres choses, fit naistre son Fils homme de la Vierge-Mère, par l'opération du Sainct-Esprit. À cette parole, le mau-
dict traistre géant Ferragus respondit au noble et vaillant conte Roland: Dy moy Îa raison en quelle manière il naquist au ventre de ceste dicte Vierge que tu dis; sans semence d'homme? Et adonc le néble et vaillant Roland respondit : Diea qui forma Adam sans semence d’homme fit naistre son Fils de la Vierge sans semence d’homme pareillement ; et ainsi comme Dieu le Filz naquist de son père sans mère, aussi naquist-il de sa mère sans père ; car tel enfantement convenoit à Dieu. Le meschant et mauvais géant Ferragus dist adonc : Je doubte en quelle manière cette Vierge peût enfanter sans nul homme. Et Roland dist : Celai qui fist naistre le ver en la febve, et le ver au gland ; et les serpens sans masle, maints poissons et maints voultours (oiseaux), et maintes mouches à miel sans corruption, aussi fist-il engendrer Dieu et homme au ventre de la Vierge-Mère sans copulation charnélle , et semence d'homme mortel. Gettuy qui fist prethièrement l’homme sans semence d’aultre homme, peut faire légièrement que le Filz fut faict homme , et naquist de Ini, sans autre prégnation. Ferragus dit adonc : Bien peut estre qu’il naquit d’une vierge ; mais s'il estoit Filz de Dieu, je dis qu’il ne povoit mourir en croix, car Dieu ne peut mourir. Tu dis bien, dist Roland, quand tu crois qu’il peut naistre de la Vierge; Vois-tu bien en quelle manière il fut né comme vray homme ? Si tule voys par ta créance, je dis qu'il devoyt donc mourir comme homme ; et ainsi nous debvons croyre non seuilement en sa nativité, mais aussi à sa passion et résurrection. Ferragus réspondit, et demanda en quelle manière l’on debvoit croire la résurrection, Et Roland dit que celluy qui éstoit né ét mort pour le salut des humains, estoit ressuscité âu troisième jour. Adonc le géant, oyant telle
parolle, fut moult émerveillé, et dist : Roland , pourquoy me dis-tu tant de parolles qui ne profitent aucunement, puisqu'il est ainsi que aucun homme mort ne puisse ressusciter et revenir en vie? Roland dist au géant : Le fils de Dieu ne ressuscita pas seulement de mort à vie, mais tous les hommes qui ont esté et seront dès le commencement du mondes jusques à la fin, ressusciteront au jour du jugement, par devant celluy qui ressuscita , et rendront conte de leurs opérations et mérites du bien et du mal, lequel ils auront faict, et celui qui fist le grain du froment qui estoit mort, revivre, nous fera tous aussi ressusciter au jour dernier. De ce te veux bailler exemple du lyon, et semblance ; car ainsi que le grant lyon ressuscite ses petits leonceaus au troisième jour après qu'ils sont ner du vêatre de la mère, Dieu pareillement ressuscita son fils de mort, au troisième jour après. Ce n’est mye merveille si le fils de Dieu ressuscita; car plusieurs autres morts ressuscitèrent après la sienne résurrection; et si Hélias ou Héliséus ressuscitoyent les morts au temps passé, plus légièrement et facilement Dieu peut ressusciter son fils ; et celui-qui plasieurs morts ressuscita devant sa passion, par plus forte raison peut plus légièrement ressusciter. Alors dist Ferragus': Assez congnois ce que tu dis; mais en quellé manière peut le fils de Dieu monter au Ciel? Roland respondit et dist que celluy qui estoit descendu du ciel y povoit légièrement monter, sellon similitude de maintes choses. Regarde , dit-il, la roue du moulin; car d’autant qu’elle monte , d’autant baisse elle; et d'autant qu’elle baisse, d'autant va elle dontre mont. Le soleil semblablement qui se couche en occident, remonte puis après en orient ; et ainsi le filz de Diéu qui descendit en terre par hurhilité, remonta au lieu dont il estoit venu.
Par telle convenance me combatray contre toy , dit Ferregus , si ta loy est vraye, comme tu dis; car si je suis vaincu, je croiray en ta loy; et si je suis sur toi victorieux , tu croiras en la mienne , et seront à loujours mais les chrestiens blasmez et les payens renommez du tout en tout. Je t’accorde ta demande, dist Roland; pourtant (c'est pourquoi) combatrons quant tu vouldras, Roland assalit le géant de grant couraige , et ledit géant tyra son - espée sur lui et le cuyda frapper ; mais Roland qui estoit prompt et alègre de son.corps, recula en arrière , et retint le coup du géant sur son baston , qui fust tranché en deux parties. Adonc le géant saillit en avant, et print Roland par le bras et le gesta à terre moult légiérement. Adonc congneut Roland qu’il ne lui povoit eschapper , si ce n’estoit par la grâce de Dieu et puissances par quoy il s’écfia à nostre seigneur Jésus-Christ filz de la benoiste vierge Marie, le suppliant qu'il luy aydast; et incontinant sa prière faicte , il getta le géant dessoubz luy et mist la main à l’espée du géant , et le perça au droit du nombril. Adonc le géant commença à réclamer son dieu Mahommet à haulte voix , disant : Mahommet , Mahommet, mon Dieu et seigneur , qu’est-ce à dire ? Si tu ne me donnes secours, je suis mort. Incontinant les Sarrazins qui veirent son affaire, coururent au lieu de la bataille , prinrent leur seigneur Ferragus, et l'emportèrent entre leurs mains dedans son chasteau. Roland jà estoit revenu à ses gens qui furent incontinant armez , coururent et entrèrent audict chasteau , auquel les payens avoyent emporté leur maistre Ferragus; faisans grant bruit et tempeste ; et estoit celluy chasteau dessus la cité, qui fut prins par grant vertu et puissance; et les chevaliers chrestiens dessus dictz, délivrez de la prison où Ferragus les avait mis.»
Quoique -la chronique de Turpin soit le fondement de toutes les fables relatives aux douze pairs de France, un extrait détaillé de cet ouvrage n’est nullement nécessaire à l'intelligence des romances qu'on va lire ; elles portent toutes sur des faits et sur des personnages généralement connus. Seulement je ne puis passer sous silence une observation qui importe beaucoup à l'honneur de notre Charlemagne, très rapetissé dans son histoire romanesque , où il est peint souvent comme un assez méchant homme et même comme un Cassandre; c’est que les romanciers du moyen âge ont tout. bonnerhent représenté sous le nom et sous les traits de ce héros, les plats et exécrables tyrans féodaux qui étaient pour eux le seul type de la domination royale, de sorte que ce grand homme seraitaujourd'huila victime desa célébrité, siles témoignages de l’histoire ne subsistaient pas en sa faveur.
J’ai choisi ces romances parmi celles qui ont été publiées au milieu du ‘dix-huitième siècle par M. Damien Lopez de Tortajada. M. Thomas Rodd en a donné en 1822 une imitation en vers anglais, où l’on remarque plus d'élégance que de fidélité. Pour moi, dans mon humble version en prose, c’est à la scrupuleuse exactitude que j’ai dû m'’attacher particulièrement. J’ai conservé, autant que je l’ai pu, les tournures et les expressions naïves des originaux : chaque alinéa de la traduction indique un couplet du texte.
FIN DE LA NOTICE
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