‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques;Chapitre 75 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

AMAVAIIAAA

Mirvre rois j'ai entendu dire et raconter aux vieillards que nul ne doit se glorifier de sa richesse, , ni shumilier de sa pauvreté.

Ils citaient l'exemple du comte Grimoald, qui arriva tout petit à la cour de l’empereur.

11 fut fait page du prince et chargé des plus secrets emplois, parce qu'il était fort discret et qu’on pouvait se fier à lui.

Lorsqu'il devint plus grand, l'empereur le fit son chambellan et son secrétaire, et, pour lhonorer davantage, il lui donna un comté.

Puis, pour l’élever encore plus, il le fit gouverneur d'une partie du royaume.

‘Enfin, voulant récompenser ga vertu, sa noblesse et son courage sans égal, il le choisit pour fils et lui donna sa fille en mariage.

Les fêtes se célébrèrent avec joie et sans trouble; et après plusieurs jours de divertissemens et d’honneurs,

Le roi l'envoya donner ses soins au gouverntment des pays qu'il lui avait confiés.

Le comte déclara qu’il était prêt à obéir.

Les ordres sont expédiés pour son départ, et le roi fait préparer son cortége de chevaliers et de

dames.

Voilà le comte parti avec la comtesse, et ave sa suite, qui ne pouvait se résoudre à se séparer d'eux. °

Enchaïînés par la vertu du comte, les chevaliers et les dames les escortèrent ainsi depuis Paris ju qu'à Lyon.

Ensuite ils retournèrent à Paris et firent grand plaisir à l'empereur par les nouvelles qu'ils lui porterent,

Sur la manière dont le comte € gouvernait Lyon, et sur l’art qu'il avait. d'y maintenir la puissant et la gloire de son maître.

Toutes ces choses causèrent à l'empereur la joie la plus vive; mais je n'ai plus rien à dire de lui, sinon qu’il laissa le comte dans son gouvernement.

Retournons à Don Grimoald, qui était bien wu des grands et ne refusait justice à personne.

11 s’y prenait de telle sorte que nul ne se plaïgnait de lui.

Cinq ans se passèrent sans qu'il fût porté au rù

aucune plainte de son gouvernement, ni aucun appel de ses sentences.

Mais la fortune variable et qui ne connaft pas le repos, finit par le renverser.

Le perfide Don Tomillas alla traîtreusement l’accuser auprès du roi lui-même, pour le perdre plus sûrement.

11 lui dit que son gendre avait fait placer ses propres armes dans les bourgs et dans les cités;

Qu’il y prenait le titre de seigneur absolu, et mettait garnison dans les campagnes en son nom personnel.

Le roi eut beaucoup de chagrin en apprenant ces nouvelles, et en songeant aux honneurs dont il avait comblé le comte. |

« Il l'avait mis là, disait-il, pour recevoir de lui de fidèles services ; et sa confiance était payée par la trahison!» Sa résolution fut prise de le justicier (2). |

Mais quittons encore une fois la cour et retournons vers le comte, qui était couché auprés d de la comtesse.

Le comte faisait un rêve triste, et proférait des plaintes douloureuses.

« Que ai-je fait, cruelle fortune, pour que tu me trahisses, et ne renverses du poste où le roi m'avait placé? -

» Sans doute des rapports calomnieux m'ont noirci; quelle autre cause pourrait me perdre? »

BIBLIOTH. ÉTRANG, T. Je ue : 19

Ces plaintes réveillèrent la comtesse, qui fut tout épouvantée de l'entendre parler ainsi.

De tels discours étaient nouveaux pour elle.

«Qu'avez-vous, seigneur, lui dit cette tendre épouse , et d’où naît le sujet de vos craintes? »

— « D'un mauvais rêve que j'ai fait, répondit le comte, et qui me donne des pensées noires ;

»* Encore bien que je n'ajoute pas foi aux rêves, celui-ci pourtant a quelque chose d'effrayant. J'ai vu voler un aigle,

» Que tourmentaient sept faucons. L'aigle, pour leur échapper, vint chercher un asile en ce lieu.

» Ïl alla se percher au haut d’une tour. Son bec vomissait des flammes; de ses ailes sortait du goudron.

» Et le feu qui .s'échappait de l'oiseau mit l’incendie dans la ville, et brüla ma barbe et vos habits.

» Assurément un tel signe ne peut être que mauvais. Telle est, Comtesse, la cause des plaintes que vous m'entendiez proférer. » — « Comte, réponditelle, si quelque malheur vous arrive, vous l’aurez bien mérité, vous qui, depuis cinq ans, vous abstenez de paraître à la cour. Vous savez quel ennemi vous y avez. C’est ce traître de Tomillas, dont le méchant esprit ne se repose jamais. Seigneur, si vous m'en croyez, demain, avant toute chose, faites publier un ban dans la ville pour appeler tous les chevaliers qui sont sous vos ordres et qui habitent vos terres; ordonnez-leur de se tenir prêts

DES DOUZE PAIRS DE FRANCE. 291 pour un voyage. Dès qu'ils seront arrivés, ditesleur la vérité, que vous voulez aller à Paris parler au roi; et que tous se disposent à vous faire cortége ; selori que vous serez accompagné, vous serez en peine ou hors de péril. Vous vous rendrez avec. eux tous à Paris; vous baïiserez la main du roi, comme vous avez coutume de le faire. Vous saurez par là, Seigneur, quels peuvent ètre ses griefs contre vous, et vous aurez moyen de les détruire. »

— «Votre conseil me plaît, Madame, » dit le comte. Soudain il partit pour Paris,

Avec tous ses chevaliers et tous ceux qu'il put y réunir. Dès qu'il fut à la distance de Paris d’environ quinze milles, |

1 fit faire halte à sa troupe, planta ses pavillons, et distribua des logemens à tous.

Puis il écrivit au roi, mais il n’en reçut pas de réponse. Quand le céfnte vit cela, il entra dans Paris,

Se rendit au palais, salua tous les grands, et s’avança pour baiser la main du roi. Le roi irrité ne la lui donna point, et se répandit en menaces contre lui sur ce qu'il osait entrer dans Paris après la trahison qu'il avait comrhise; jurant par sa vie que c'était merveille qu'il ne lui eût pas fait déjà couper le cou ;

Et que, s’il ne craignait de déshonorer sa fille, il le ferait justicier avant la fin du jour;

Mais que, pour son châtiment et pour la lecon des autres, il lui ordonnait de sortir du royaume.

11 ne Jui laissa que trois jours pour se transporter hors de ses états , avec défense de lever aucune troupe, ni de se faire accompagner d'aucun chevalier ou suivant ;

Ni de chevaucher sur aucun cheval ou mulet, ni de prendre sur lui aucune monnaie d'or, d’argent ou de quelque métal que ce fût.

À ces rigoureuses paroles prononcées d’une voix haute, le comte fut accablé de douleur, et répondit comme un homme au désespoir :

« Puisque ton altesse me bannit, je souscris à mon bannissement, mais celui qui mn'accuse de trahison, a menti.

» Jamais Je ne commis aucune action mauvaise mi déloyale, et, si Dieu me prête vie, je saurai bien faire éclater mon innocence. »

À ces mots, il sortit du palais, accablé de douleur, et s’en alla trouver chez eux Olivier et Don Roland.

I] leur raconta ce que le roi venait de lui dire; puis il prit congé d'eux en attestant la vérité,

Et en jurant qu'on ne le verrait pas reparaître en France, avant d'avoir puni le vil calomniateur.

Ensuite il alla dans Paris prendre congé de tous ses amis, de Baudouin, du romain Fincano, de Gaston Angelier, du vieux Don Bertrand, du duc Astolphe, et suïtout dé l’invincible Renaud de Montauban. Bref, il fit ses adieux à tous. La comtesse, ihfornrée de tous ces événemens, ne tarda pas à sc tendre à Pañis. ., .

.: Sans'se donner le temps de parler au comte, elle alla tout droit se présenter. à. l'émpereur, et lui dit qu'elle était étonnée de cè que venait de faire son altesse ;

.… Comment avait-il pu traiter ainsi le comte. Grimoald , dont les actions ne méritaient pas un tel salaire ? | Elle finit par supplier son altesse d'envoyer sur les lieux vérifier l'accusation ; et, si elle se trouvait fausse, de faire punir le délateur, |

De la même manière que le comte. mériterait d’ être puni, si la dénonciation était véritable.

Mais le roi lui imposa silence en Ja menaçant de la traiter comme son époux. «Les traîtres, lui dit-il, parlent seuls en faveur des traîtres. »

La comtesse, ainsi repoussée, descendit, pleurant, les marches du palais: eile alla trouves le comte ei se jeta dans ses bras. C'était grande pitié d'entendre les discours qu'ils sé tenaient. « Est-ce là, cher Comte, le bonheur que vous de. viez me procurer ?. Je ne pensais ‘pas que mes plaisirs dussent être de si courte durée. . Hélas! 4ù nous les remplace injustement par des chagrins. .

» Mais j'ai une grâce à ous demander; vous ne me la refuserez pas, puisqué vous deviez me constituer un douaire quand nous nous sommes épousés, Je ne l'ai jamais eu, cher Comte; voici. l'instant de le demander.»

— «Parlez, chère Comtesse; jamais je ne vous

refusai rien; tout ce que vous desirerez de moi, je promets de vous l'octroyer. »

— «Ce que je demande, Seigneur, c'est de vous accompagner en quelque lieu que vous portiez vos pas. Par la foi que je vous ai donnée, vous ne pouvez me refuser cette grâce. » -

— «Ah! s'écria le comte, voilà la plus grande de toutes mes peines; je regarderais ma perte comme un gain, si j'étais renversé seul.

s Mais vous envelopper dans ma ruine, est un malheur sans consolation. Pourtant, puisque vous l'exigez, je ne puis y mettre obstacle.

» Si jeune, et dans l’état de grossesse où vous êtes, à combien de périls vous allez être exposée!

» Enfin, la fortune le veut ainsi; soumettonsnous a ses rigueurs; c'est dans de tels revers que se montrent les grands courages. »

À ces mots, ils sortent de la ville en se tenant par la main. Olivier et le paladin Roland étaient avec eux. |

Avec eux aussi marchaient Dardin, le romain Fincano, Gaston Angelier et le fort Mérian , ainsi que Don Renaud, le gentil Baudouin et le duc

Astolphe. Les dames, les demoiselles les escor- ‘taient également. Enfin à cinq milles de Paris, il fallut se séparer d'eux, et les laisser seuls. Le , Comte et la comtesse pleuraient sans que rien püt les consoler; leurs amis ne pouvaient prononcer une parole.

SC —— . tm

I] n’y avait grand ni petit qui püt retenir ses larmes ; les dames et les demoiselles qui se trouvaient là, poussaient des cris si lamentables, que je n'ose le raconter; le chagrin me tient encore lorsque j'y pense.

Cependant les deux époux s’éloignent sans rien dire. Quant à leurs amis, les uns se jettent douloureusement par terre, les autres sentent redoubler léur tristesse et leur désespoir. Mais je laisse tous ces chevaliers retourner à Paris, et je reviens au comte et à la comtesse qui s'en vont à travers des chemins âpres et infréquentés. Arrivés le troisième jour dans un bois sauvage, ils s'arrêtèrent ; la comtesse accablée de lassitude, ne pouvait continuer sa route.Ses chaussures étaient déchirées, et netenaient pas contrel’escarpement delamontagne. Elle ne pouvait plus lever les pieds; à chaque pas qu'elle voulait faire , la faiblesse la contraignait de s'arrêter. Le comte voygnt cela, voulut la consoler et lui dit du ton le plus tendre : oo

« Du courage, mon cher bien ; faites un dernier effort ; voici une claire fontaine dont l'eau ‘va vous ranimer. |

L Reposons nous et rafraichissons nous en ce lieu. » |

La comtesse, à ce discours, alongea un peu le pas, et, en arrivant à la fontaine, elle se laissa tom-

ber sur ses genoux. Grâces soient rendues au dieu

. du ciel qui la conduisit en ce lieu. « Ah! s’écria-telle, voilà bien de l’eau , pour qui aurait du pain!»

nm Les

Comme elle parlait aiisi, les douleurs la saisirent , et elle mit au monde un fils, dans un déplorable état de dénûment.

Le comte, à l’aspect de son fils, sentit renaître son courage , et il l’enveloppa d’un pan de se ‘habits.

Ea même temps , il quitta son manteau pour en couvrir la mère, qui prit son enfant et lui présenta le sein. CS

Le comte cherchait dans sa pensée comment il pourrait la soulager; il n’y avait là ni paia ni vin, ni rien autre chose.

- La comtesse , affaiblie par sa couche , ne pouvait se tenir sur ses pieds; le comte la. prit dans ses bras sans qu'elle même cessât de tenir son enfant. ot

11 les porta sur le sommet d’une haute mont gne pour découvrir de plus loin; et, du fond de broussailles épaisses, il vit sortir une grande fumée.

Le comte emmena vers "ce lieu sa femme et son fils; et, comme il s’enfonçait dans Le taillis profond, il vit marcher un vénérable ermite qui, en ks apercevant , s'écria :

« Dieu du ciel, qui vous a transportés ici? Cette vallée affreuse ne nourrit aucun habitant,

» Excepté moi qui. m'y suis confiné. par pénitence. » Le comte répondit d’un air douloureux:

« Au nom de Dieu, bon ermite, sois charitable envers nous. Nous aurcns le temps de te raconter

pos malheurs.

DES DOUZE PAIRS DE FRANCÉ. 297 » Mais donne-moi pour cette dame infortünée tout ce que tu peux mé donner, car voilà trois Jours et trois ruits qu'elle n'a mangé de pain. Les douleurs de l’enfantement l'ont surprise là bant auprès de la fontaine. x | À ce discours, l’ermite ému de pitié les conduisit dans son ermitage.

Il leur donna du pain et de l'eau , qu'il avait; pour du vin, il n’en avait pas. Ce faible secours répara un peu les forces de la comtesse.

Ensuite le comte pria l’ermite de-baptiser. l’enfant. «Bien volontiers, dit celui-ci ; mais comment le nommerons nous?»

— « Nommez-le, mon père, comme il vous plaira; ou plutôt, puisqu'il est né sur d’ä âpres montagnes , appelez-le Montesinos. »

Le triste couple mena dans cette retraite une vie sainte et sôlitaire ; il se passa environ quinze ans sans que le comte en sortit.

Le bon Grimoald se donna beaucoup de peine pour enseigner à son fils Montesinos tout ce qui concerne l'art de la guerre; |

Comment il devait manier les armes pour acquérir de l'honneur et venger son père. |

I] lui montra aussi à lire et à écrire, autant qu'il le savait lui-même. I] lui apprit à Jouer aux échecs et à amorcer l’épervier.

Enfin, le vingt-quatre juin, jour de la saint Jean, le père et le fils quittèrent l’ermitage.

208 ROMANCES Et lorsqu'ils furent arrivés sur une haute montagne d'où l’on découvrait la grande ville de Paris, Le comte prit son fils par la main , et lui tint ce discours entrémélé de soupirs, de larmes et de sanglots :

Page 1