SECONDE PARTIE
« REGARDE la France, Montesinos, regarde la ville de Paris, et le palais de l'empereur, ton aïeul maternel.
» Regarde enfin ta maison, d où mon mortel ennemi , Don Tomillas, m'a chassé par ses impostures.
» C'est ce méchant qui est cause que j'ai souffert en des vallées âpres et solitaires, la faim, la soif, la chaleur, les pluies , les neiges et les vents.
»Ta mère t'enfanta près d’une fontaine, sans avoir rien àt'offrir; je quittai tristement mon sayon, pour en couvrir ton corps.
»Je te fais grâce de beaucoup d’autres angoisses. Le traître Tomillas est l’auteur de tous ces maux; mais si Dieu me prête vie, j'en tirerai vengeance. »
Montesinosécoutait avecadmiration ce discours: il] mit un genou en terre, prit la main de son père, et la baïsa. |
Puis il lui demanda la permission de se rendre à Paris , où il avait entendu dire que, moyennant une solde , les bons chevaliers engageaient leurs services (3).
« Je vous prie donc, Seigneur, de ne point pren-
dre de chagrin; car, si je deviens soldat de l'empereur , j'aurai les moyens de vous venger. » Le comte, voyant son désir, lui donna sa bénédiction.
Montesinos , en s'éloignant, le pria de dire à la comtesse sa mère qu'il allait à la recherche de Tomillas. « Je le ferai, mon fils, pour te satisfaire ,» répondit le comte.
Voilà Montesinos entré dans Paris. Son premier soin fut de demander le palais du roi. Ceux auxquels il s’adressait, se mettaient à rire. On le prenait pour un fou ou pour un mendiant, en le voyant si mal vêtu.
Enfin où lui fit voir le palais situé sur une éminence, et il entra dans la salle royale.
Le roi était à table avec Tomillas ; la salle était pleine de monde, et Montesinos ne ‘fut point remarqué.
Le repas fini, le roi et Don Pomillas se mirent à jouer aux échecs sans que personne leur adressât la parole.
Montesinos seul les regardait; soudain le traître Tomillas, ‘en qui jamais aucune vérité ne s'était trouvée, |
Se permit secrètement une tricherie dont le
DES DOUZE PAIRS DE FRANCE. 501 boble Montesinos ne put se taire; il publia sa déloyauté,
Don Tomillas, en courroux, avançait la main | pour lui donner un soufflet ;
Montesinos, d’un bras, détourna le coup; et de l'autre , saisissant l’'échiquier, en frappa Tomillas,
Sirudement sur latête, qu'il le tua: Le méchant damné expira, sans que sa tricherie lui eût profité.
Tous les gardes qui se trouvaient dans la salle accoururent en désordre, se saisirent de Montesinos, et voulaient le mettre à mort; mais ls roi défendit qu'on lui fit aucun mal; il voulait connaître le jeune homme qui avait eu unetelle audace; il soupçonnait là-dessous quelque mystère. Mon-. tesinos, quand le roi l'interrogea, répondit la vérité : «Que ton altesse royale sache que je suis ton petit-fils ; oui, Seigneur, je suis fils de votre fille que vous fîtes bannir avec le comte Don Grimoald, votre loyal serviteur; tous deux furent victimes de la calomnie, Mais maintenant votre altesse peut s'informer de la vérité des choses, et reconnaître si Don Tomillas accusa mon père justement. Si je mérite une punition, qué le roi me la fasse infliger ; sinon, que je sois libre.
» Faites revenir, Seigneur, le fidèle comte et la comtesse, et remettez-les en possession de leur gouvernement. » |
Le roi ne voulut pas en entendre davantage. Il lui suffit de voir son petit-fils, pour que la vérité se révélât à ses yeux.
Il comprit que Don Tomillas avait ourdi cette trame pour perdre le comte dont il enviait la prospérité.
Il envoya donc chercher le comte; des cavaliers et des fantassins furent chargés de l'accompagner.
Des dames furent choisies pour escorter la comtesse, selon l'usage.
Mais le cortége, à son retour à Paris, fut obligé de s'arrêter, parce que les deux époux, à leur départ, avaient fait serment
De ne jamais repasser les portes de Paris. Le roi, instruit de cet obstacle, envoya abattre
Un grand pan de muraille, pour qu'ils pussent passer , sans violer le serment qu'ils avaient fait.
On les conduisit au palais, en grande solennité, et ce furent des fêtes continuelles à la cour.
Chevaliers, veuves et dames, accoururent les visiter ; et, pour plus grand honneur, le roi le premier leur fit visite. |
I] leur dit qu’il avait appris toute la trahison de Tomillas, cause fatale de leur exil.
Et, voulant réparer, autant qu'il le pouvait, leur infortune, il leur rendit le gouvernement général dont ils étaient autrefois revêtus ;
Enfin, il voulut qu'après lui le noble Montesinos devint héritier de son royaume.