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DU COMTE D'IRLOS(4).
° D f} ne
Le comte d'Irlos était neveu de Don Bertrand; il s'était fixé dans ses terres, et son principal plaisir était là chasse, |
Lorsqu'il lui arriva une lettre de l'empereur Charles. Il la reçut avec joie; mais en l'ouvrant, sa joie devint du déplaisir ; ce qu'elle contenait ne lui paraissait pas bon.
«Mon neveu, y était-il dit, je vous prie, comme bon Français que vous êtes, de rassembler en armes tous les chevaliers qui mangent votre pain, de leur donner une solde double de ce qui est d'usage, des armes, des chevaux, doubles de ce qui est besoin; oo
» De plus, de leur garantir tout ce qu'ils gagneront à la guerre, et de les envoyer au royaume du roi more ÂAliarde. | |
» Il m'a défié, moi et les douze pairs 'et ce serait pour moi grande honte que son défi ne füt pas accepté.
» Je ne vois pas en France quel chevalier meilleur je pourrais envoyer, que le comte d'Irlos , si renommé dans les combats. » |
Le comte, en lisant cela, devint fort triste, non par la peur des Mores ou par le regret de combattre ; mais il avait une femme jeune et belle.
Il l'avait conquise par trois années de hauts faits, dont le terme ne venait que d'expirer ; et il fallait partir !
- Cette pensée le rendait triste et soucieux ; il ne faisait que soupirer.
Il congédie ses fauconniers, fait payer ses veneurs, (5) et renvoie tout ce qui faisait ses délices.
Il ne badine plus avec la comtesse, comme il avait coutume de badiner ; on ne k voit plus que pensif et mélancolique.
La comtesse, le voyant en cet état, lui dit : « Vous êtes triste, cher comte, triste et plein de souci.
» Ah! ce départ qui s'apprête est cruel pour moi. Vous voulez vous rendre au royaume d’Aliarde ;
» Me laisserez-vous seule ici en terres étrangères ; et combien d’années, cher comte, serez-vous sans revenir?
» Laissez-moi retourner aux terres, aux terres de mon père, et me vétir d'habits de deuil; ce sera ma seule consolation !
» Là, je maudirai ma beauté, je maudirai ma jeunesse, je maudirai le triste jour où. je suis devenue votre épouse.
DES DQUZÉ PAIRS DE FRANCE. 50h « Mais, comte, si vous voulez, je pourrais partir : avec vous; j'aime mieux: ‘perdre la vie, que d en jouir où gus n'êtes pas. »
Le conte, jetant sur elle des regards amoureux ; lui répondit : D. x
« Ne pleurez pas, conitéssé; et ne soyez point | en peine de ma vie. Vous n'êtes point i ici en terre étrangère, mais. chez vous,’ et en des doinaines qui vous sont souïnis ; car avant Que je parte, je veux vous en faire pleine donation. Vous pourrez, comme dame ét maîtresse, vendre quel bourg vous voudrez , et engager quelle ville il vous plaira, sans que personne puisse s'y opposer.
5 Vous resterez recommandé à mon. oùcle Don Bertrand, à mon cousin Don Gayferos, seigneur de Paris la grande; et recoïnmandée aussi à Oli: vigr, à Roland ; à l'empereur et aux douze qui mangent à à la même table. : v.
» Car les états du roi more Aliarde sont loin d'ici; ils sont situés près de la Terre-Sainte; au delà de notre mer. a |
» Sept années, comtesse, sept longues années vous devez m'attendre; si, à la huitième, je ne suis pas revenu, à la neuvième vous vous remarierez. L |
» Vous aurez alors vingt-sept ans , c’est le mei]leur âge. Celui qui vous épousera, Madame, recevra mes-terres en dot; il aura une femme belle, jeune et riche. |
.» Il est bien vrai, chère comtesse, que vous . pourrie venir avec moi; mais je pars pour me battre, et non pour me divertir. 6
» Chevalier qui va à la guerre ne peut prendre soin d'une femme; et tout le bien que je vou veux ne tendrait qu'à compromettre votre honneur. . ° |
» Mais préparez-vous, comtesse , préparez-vous à venir avec moi à la cour, dans la grande ville de Paris. :
» Somnez, sonnez, trompettes ; ilest temps de partir. » Ainsi partit le fidèle comte, et la comtesse avec lui.
Ils suivent la route de Paris en grande hâte et . sans s'arrêter. Quand ils ne furent qu’à une journée de la grande ville, |
L'empereur, informé de leur approche, ajla au devant d'eux, avec Olivier, Don Roland,
Dardin, ke fort Urgel, et l'infant Guarin, amiral de la mer; |
Enfin avec Renaud de Montauban, et les doure pairs mangeant à la même table.
L'infang Gayferos et le brave comte Don Bertrand Les avaient précédés de trois journées.
L'empereur ne souffrit pas qu'ils logeassent aïllgurs que dans son palais.
Cependant le départ*se préparait en grande diligence; la France venait de lever dix mille chevaliers, |
Gang compter les troupes de la grande armée royale, qui étaient engagées et soldées pout sept ans et plus.
Déjà les guerriers, munis de bonnes armes et de bons- cheraux, commençaient à se mettre en route.
Mais le bon comte d'Irlos pria l'empereur dé réunir autour de lui les douze pairs. Lorsqu'ils furent rassemblés dans la grande salle du palais, le conte entra, tenant la comtesse par la main. Arrivé au milieu de la salle, il dit : « Je m'adresse : à vous, bon vieux Don Bertrand., nion oncle, et à vous, infant Gayferos, mon principal c@usin. Jé veux qu'en présence de vous tous, |
» Le très puissanjgmpereur connaisse ma voi Lonté ; savoir, .que 1& bourgs, châteaux, villes et autres propriétés :
» Que je laisse à la comtesse, ne puissent lui être enlevés par qui que ce soit. Elle, peut en disposercomme ma principale héritière,
» Vendre quel bourg ct engager quelle xille elle voudra, sans que personne y trouve à redire.
» Si je ne reviens pas au temps prescrit, je vous prie de lui choisir un époux, qui sera mis en posséssion de toutes mes térres.
» Je vous la recommande à vous, mon oncle, comme à ua père et à un mari ; je la recommandé aux douze, et à l’empereur Charles. » ,
Chacun souscrivit de bon cœur aux désirs du comte, et il partit de la grande ville de Paris.
La comtesse voulut l'accompagner jusqu'aux :
rivages de la mer, où il devait s'embarquer.
Avec lui cheminaient le brave Renaud de Montauban , et les autres chevaliers de France.
. Quel douloureux départ! le comte marchait tout triste, etla comtesse encore plus.
. Les paroles qu'ils se disaient seraient trop afiligeantes à répéter ; leur seule consolation était de pleurer continuellement.
. La douleur du comte redoubla lorsqu'il vit le navire prêt à le recevoir , et à le séparer de la comtesse.
Transporté de colère et de douleur, i s'écriait qu'il lui était impossible de la quitter.
Puis il jura sur le missel e jamais revenir en France, de n'y jamais mangfr de pain , et de n’y envoyer aucune lettre, afin qu'on n'entendit plus parler de lui. .
Après plusieurs journées dune navigation orageuse, il arriva aux états du roi more Aliarde.
Ce grand soudan de Perse les attendait au bord de la mer avec un appareil guerrier.
Quand les Français furent débarqués tous, le .comte les réunit, et enflamma leur courage en ces mots :
« Braves chevaliers, ma loyale compagnie, souvenez-vVous que nous avons quitté notre terre natale,
» Nos femmes, nos enfans et nos pères , uniquement pour acquérir de la gloire, et ne pas nous montrer des lâches. ee
» C'est moi, braves chevaliers, qui dois vous mener aux combats ; ne m'abandonnez point. »
L'armée des Mores était si nombreuse, qu’elle voulut s'opposer. au débarquement ; mais le comte était vañlant et habile à la guerre. :
Il fit passer dans des barques toute son artille.
rie et les ingénieurs qui la conduisaient , et empé-
cha les Mores de tirer. Pour lui, ses décharges
étaient si fortes, quil prit terre malgré eux; on
voyait les chevaux sauter légèrement sur le rivage, et contraindre les Mores à la retraite. +
En trois années que le brave comte passa dans ce pays, il conquit twut le royaume du roi more Aliarde. |
Cependant ses chevaliers et lui menaient plus triste vie qu'on ne saurait dire. |
Le soudan lui paya tribut, ainsi que les rois d'outremer, et tout ce qu'il recevaif, il le partageait à sès troupes.
Il fit commandement à tous, particulièrement aux chefs, de jurer ceci : que personne ne fût si hardi que d'envoyer un seul homme en France; et il déclara que quiconque écrirait une lettre, il le ferait mourir. @ :-
Le comte demeura ainsi quinze ans par delà Li . ? e e e les mers, sans écrire ni à la cemtesse, ni à son.
oncle Don Bertrand ; Non plus qu'aux douze pairs, et encore moins à
l'empereur, Les uns les disaient morts en terre
étrangère, les autres noyés dans la mer.
310 AOMANCES
Durant tout ce temps, il ne voulut se faire raser fi la barbe, ni les cheveux , de sorte qu'ils lui tombaient jusqu'à la ceinture, et encvre plus bas.
Son teint brûlé par les ardears du soleil ét ses traits changés, lui donnaient un air féroce t épouvantable.
Enfin, les quinze années accomplies, la séizième allait commencer son cours, lorsqu'un soir il se coucha dans son lit avec le desir du repos.
Ii se mit à réfléchir à la triste vie qu'il menaiît, et au temps qui s'écoûlait jadis pour lui éù à blaisirs et en fêtes,
Lorsque, pour méritér là commlèsse, il courait les joûtes et les tournois.
Dans ces pensées , il s'endormit, et bientôt fit un triste rêve qui lui donba bien du souci;
Car il voyait la comtesse dans les bras d’un infant® Aussitôteil sauta à bas de son lit, tout pensif et tout chagrin.
Ne cessant de crier à haute voix : «Sonnez, sonnez , trompettes, qu'on rassemble mes troupes. »
Tous accoururent, pensant que c'étaient les Mores; et, quand ils fürent réunis, le comte leur parla ainsi, les pleurs aux yeux :
« Braves chevaliers, ma loyale compagnie , jereçonnais à cette heure combien est vrai ce qu'on dit,
» Que tout homme formé de chair et d'es n'a pas de plus vif désir que d'aller se reposer saus, gon toit. | |
DES DOUZE PAIRS DE FRANCE. S1r
», Quinze années sont révolues, et la seizième. commence, depuis que nous vivons solitaires en. ces royaumes.
» Celui qui a quitté sa fémme dans'la fraîcheur de eg va la retrouver vieïffe et ridée; les enfans qu'il a laissés s'offriront à lui des hommes pleins de force; . : .
» Le père ne récenmaîitra pas son fils; éhcore moins le fils reçonnaîtra-t-fl son père. e
» L'heure est venue, mes chevaliers, d'aller nous reposer en France, à présent que hous sommes riches d’'honneurs et de biens.
». Qu'on rassemble et qu'on équipe soudain tous les vaisseaux, et rommons des capitaines pour garder ici nos conquêtes. »
À l'instant tous s'apprêtent au départ; déjà les troupes vont monter sur les vaisseaux; le comte les voyant ainsi rassemblées sur le bord de la mer,
Se niet à pleurer de ses deux yeux, et leur dit: « Braves chevaliers, ma loyale compagnie, j'ai une chose à vous demander, ne me Fa refasez pas :
s C’est qu’en quelque lien que ce puisse être, vous vous gardiez de‘me nonrfèr. Je récompenserai quiconque sera discret.
» Àvec le visage que j'ai maintenant, personne ne me reconnaftga conduisant tant de monde et une royale armée.
.» Si l'on vous demande qui je suis, ne répondez point la vérité; dites que je suis un messager envoté d'outremer
» Auprès de l'empereur Charles; j'ai fait un rôve fâcheux , et je veux éprouver s’il est véritable.»
Dans la joie qu’ils ressentaient de retourner en France, tous jurèrent d'être discrets.
Ils s'embarquèrgnt gaiement , et se mirent à naviguer par un vent si fayorable , que co faisait plaisir à voir
Ils arrivent en France, leur terre natale ,et le comte se met à suivre sa route. .
Il pe se rend point à la cour. de l'empereur Charles, mais il va directement dans ses terres, où était son habitation. |
Parvenu dans son pays, il marche, il marche, et trouve sur son chemin un gros bourg.
Cherchant autour de lui quelqu'un à qui il pût parler , il leva les yeux vers la porte du lieu,
Et commença à dire aux siens en pleurant :
« Vaillans chevaliers, ayez pitié de ma peine,
» Car je vois qu'on a changé les armes que mon
père avait placées ici. Ou la comtesse est remariée, ou mes terres sont envahies. »
Ainsi il s'approchait des portes avec un grand chagrin ;.et, come il les vit occupées par beaucoup de gens d'armes, il accosta le plus vieux d’en-. tre eux, lui prit la main, et lui dit : « Au nom de Dieu’, portier , je te conjure de me dire la vérité; à qui appartiennent ces terres ? qui est-ce qui commandeici?—Je vous diraila véritédetrès bon cœur, répondit le portier. Ces terres étaient jadis au comte. d Irlos, seigneur de ce lieu ; mais elles appartien
nent présentement à l’infant Célinos. » Le comte tressaillit à ces mots, et reprit d’une voix altérée: « Frère, je te supplie au nom de Dieu, ne t'impatiente pas de mes questions; ce que tu vas me dire te sera payé. en son temps. Dis-moi, Célinos a-t-il acquis ces@&rres pay héritage, ou à prix d'argent, ou les aurait-il gagnées au jeu de dés?
»* Ou enfin s'en est-il emparé violemment, et refuse-t-il de les rendre? » » Léportier 1 lui répondit aussitôt :
«Non, Seigneur, 1 n’en a point hérité ; elles ne lui viennent point de lignage, car le comte a un frère, quoiqu'on lui vewille du mal.
» Il a beaucoup de neveux, ses héritiers légitimes ; Célinos ne les a point achetées non plus; il n aurait pas de quoi les payer.
» Elles renferment un grand nombre de bourgs d'une haute valeur. Mais il a contrefait des lettres anrmoncçant la mort du comte;
Et cela pour épouser la comtesse, qui est riche et de haute lignée. Hélas! sa volonté répugne à ce mariage |
» Qui lui est imposé par Olivier, par Roland , et par Charlemagne, empereur de France.
» Leur désir est d'établir Célinos en bon lieu. Mais le mariage s’est fait sous la condition qu'il n'approcherait pas de la comtesse ni elle de Hui, et que le paladin Roland l’épouserait comme procureur (6). On a célébré des fêtes magnifiques dans. cette ville d’Irlos. Il y a eu beaucoup de galas et
814 ROMANCES de tournois des douze pairs de France. » Le comte, à ces nouvelles, sentait bouillonner son sang ; ; Mais H dissimule; et én sonpirant,
I? dit : « Mon frère, ne t’ennuie pas de me conter toutes ces choses; qui est-ce qui fut présent aux noces, où réfusa de s'y trouveg? »
—« Seigneur, j'y ai vu Olivier, l'empereur, Roland, Bélard, Montésinos, le grand comte Grimoald , et beaucoup d'autres chevaliers, faisant partie des douze pairs. Mais ces noces déplurent beaucoup à Don Gayferos , beaucoup à Don Bertrand ,
» Beaucoup au bra@ Mérian et à plusieurs autres chevaliers.
» Au ‘moment des fiançailles + et comme la messe allait se dire, on vit arriver à l'empereur Charles un fauconnier | :
» Venu des terres situées par delà les mers, lequel disait que le comte était vivant, et en apportait la preuve.
»Cela fit grand plaisir à la comtesse et grand chagrin à l’infant. Les fètes, à l'instant, furent troublées par de vives querelles ;
» Et devant la-cour de l’empereur fut porté un grand procès qui mctenmouvementtoute la France et les douze pairs.
“La comtesse dit qu'avant de conclure le mariage, elle demande un an pour envoyer des mes sagers au delà des mers;
. = Que si le comte est mort , on achbvera }4 moce; mais que s'il est vivant; eHe ne peut se remarier,
3 Pour'ékle se sont prénomés Don Gaÿféros et le bon vieux Don Bertratid > pour Gëlinos, Olivier, et le paladiri Roland.
» Nous créÿons ué là senténce ést rendue ou qu'elle est à la veille de l'être; car hiér on a reçu des lettres de l'empereur Charles ,
» Portant qu'on eût 4 enfever ces nouvelles armes, à reméttre les véritables, et à garder ces terres au no du comte Don Bertrand ,
- »Et à en intérdiié l'entrée à tous les gens de Célinos. »
Le comtè, soulzgé d'un grand poids, tourna la bride de sd cheval, et n’entra point dans le bourg. ‘
* Mais il assembla toute sa troupe dang : une verte prairie, et là ; d’üne voix douce, il leur dite
« Braves chevaliers, ma fidèle compagnie, j'ai un conseil à vous dérnander ; parlez-moïi loyalement.
+ Me conseillez-vous d’aller à la cour de l’empereur, où-dé tuer ici l’infant Céhnos?
» Ce dernier moyen me ferait rentrer païisiblement dans mes possessions. » Les chevaliers lai répondireht : os
« Ne parlez point ainst, Seigneur; ne vous pré seniez point à vos vassaux , mais aller trouver Don Bertrand et tous ces bons. chevaliers qui vous sont
demeurés fidèles.
+ Si vous tuez Célinos, on vous appellera lâche; au lieu que si vous vous rendez 4 la cour de l’empereur, vous verrez qui vous veut du bien ou qui vous veut du mal. Quelque puissañit que soit Célinos, vous êtes de haut lignage , riche en possessions, et avez de l'argent à dépenser; d’ailleurs nous promettons d'appuyer la vérité -par nos sermens et par nos témoignages.
» Nous sommes dix mille chevaliers , tous Français de naissance, résolus à perdre pour vous, s'il le faut, et la vie et tout ce que nous possédons,
» Contre quelque grand personnage que ce soit, l'empereur excepté. »
Le comte ne répondit rien; mais, dongant des éperons à son cheval , il se dirigea vers Paris, dont Ja route lui était très connue. .
À une journée de la cour de l’empereur, il réunit de qouveau les siens, et leur dit :
« Braves chevaliers, j'ai une chose à vous demander; suivez mon conseil et je suivrai le vôtre.
» Si j'entrais à Paris avec cette royale armée, l'empereur et les principaux de sa suite viendraient au-devant de moi.
» S'ils ne me reconnaissaient pas à me voir, ils me reconnaîtraient en m'entendant parler. Ainsi mon sort serait décidé sur-le-champ, soiten bien soit en mal. Autant vaudrait donner mon argent à dépenser à qui n’en aurait pas. Faisons mieux; que les uns se tiennent en arrière; que les autres.
DES DOUZE PAIKS DE FRANCE. 919 aillerit en avant; tandis Que d’autres se, disperseront dans les bourgs ct cités d'alentour; .
» Et moi, j'entrerai dans Paris seul avec cent chevaliers ; la nuit déjà obscure empéchera qu'on ne nous voie; .
» Pour vous autres, d'ici à huit jours vous arriverez petit à petit, et me trouverez au palais de : mon oncle Don Bertrand.
» Je vous placerai dans des hôtelleries ou vous donnerai de l'argent pour vos dépenses. » Cette résolution du comte leur fit plaisir à tous.
Il se rendit au palais de son oncle Don Bertrand, qui était situé tout au milieu de la ville,
Sur son chemin, il vit une multitude de flambeaux ét de gens d'armes qui suivaïent la même route que lüi.
Le comte , en les apercevant, fit retirer sa suite ; et, dès qu'ils se furent tous éloignés, il appela le dernier de la troupe :
« Écuyer, au nom de Dieu, je t'en prie, dis-moi la vérité; qu'est-ce que tous ces gens d'armes qui s'en vont par la ville? | |
L'écuyer lui répondit : « Seigneur, c'est la comtesse d’Trlos qui sort du palais de l'empereur,
. » Où son procès a été plaidé. Elle est accom-. pagnée de Roland, d'Olivier, de Renaud et de Don Bertrand.
» Les derniers du cortége où vous voyez tant de flambeaux, sont l'infant Gayferos et: le fort Mérian.» -
Le comte entendant cel , sortit de la ville, et se retira tout auprès dans l'épaisseur d’un bois.
« Éloignons-nous , dit-il aux siens ; ce n’est pas le moment d'entrer; quand tous ces gens seront partis, nous reviendrons.
» Je veux me présenter à une heure où je ne sois vu de personne.» En attendant, les chevaliers devisaient entr’eux d’armes et de hauts faits.
Vers minuit, au chant du coq, les chevaliers piquèrent leurs chevaux , et le comte rentra dans la ville.
Mais, arrivés près du palais du brave comte Don Bertrand, à la distance d'au moins deux rues,
Ils trouvèrent tant de chaînes tendues, qu’il leur fut impossible d'avancer. Des lances furent présentées, devant leurs poitrimes, et on leur criait :
. « Retournez, retournez sur vos pas, chevaliers: on ne passe point, C'est ici le palais du brave comte don Bertrand,
» Ennemi d'Olivier, ennemi de Roland, ennemi de Bélard et de l'infant Célinos, e °
Lecotate, entendant.cela , repritaussitôt :« Che- Valier, je te prie de m’écouter. Va trouver Don Bertrand , ton seigneur, et dis-lui «qu'il y a iéi un messager venu d'outremer avec des lettres de comte d'Irlos , son neveu. » Le gentilhemme courut avec grand plaisir s'acquitter de ce message auprés du comte Bertrand. -
11 le trouva dans sa chambre, prêt à se mettre au lit. Dès qut Bertrand eut appris ogtte bonne nouvelle , il remit en hâte son habit et ses chauases. | Il plaça trois cents chevaliers et beaucoup de flambeaux allumés, pour garder la maison, puis il descenditwdans la cour, Et ordonna qu'on fit entrer le messager tout seul Lorsque le comte parut dans la cour ainsi éclairée, Don Bertrand qui crut voir un sauvage , .recula d’épouvante et n’osait s'approcher de lui. Le comte descendit de cheval, et se mit à lui parler. Aussitôt Don Bertrand le reconnut à sa voix, et courut à lui les'bras ouverts, en s’écriant avec un joyeux soupir : « Est-ce vous mon neveu?» Le comte lui demanda en grâce de ne le point faire connaître. Alors Don Bertrand envoya dans les marchés et dans les boucheries chercher un souper splendide; puis il ordonna qu'on fit entrer tous ses chevaliers, et qu'on eût soin de leurs chevaux. De grandes salles furent ouvertes pour leur servir de logement, et aucune autre personne que Le comte et les siens n’eut la permission d'y-entrer , de peur que le comte ne füt reconnu. On royait dans le palais tous les gens de Don Bertrand se dire d'un à l’autre :« Est-te donc là le comte inlos ou quelle personne serait-xe, à qui Don Bertrand fait un tel accueil?» La comtesse entendant 4out ce bruit. fit appeler ses.demoisalles, et:leur dit : «Qu'est-ce .que j'entends läÿ vous ne pouves
820 . ROMANCES pas me nier que le palais ne soit rempli d’üne multitude de personnes.
» Dites-moi, n'est-ce pas le seigneur Don Ber: trand, mon oncle? Roland aurait-il commis quelque dégât sur mes terres? »
Les demoiselles répondirent : «Ce bruit que vous entendez, madame, n'indique pas de mau- . vaises nouvelles.
à 11 vient de venir un homme avec la figure d’un sauvage. Îl est suivi d’un grand nombre de chevaliers ; le bon comte Don Bertrand leur fait à tous. un excellent accueil, ét leur a servi un riche souper. Les uns disent que c'est un messager venu d’outremer; les autres, que c’est le comte Irlos luimême, notre seigneur légitime. |
» Ïls se sont enfermés si bien, que personne ne peut entrer; mais, à en juger par tout cet appareil, ce doit être le comte en personne. »
La comtesse, à ces paroles, sauta vite à bas de son lit, etrevètit à la hâte sg habits et sa chaussure.
Beaucoup de dames et de demoiselles étaient déjà accourues ; elle alla frapper, à grands coups, à la porte de la salle,
Suppliant Don Bertrand de la laisser entrer. Le comte Irlos ne voulait pas qu'on ouvrit.
Don Bertrand se présenta à la porte, en disant : « Qu'est-ce que c'est, ma cousine, et pourquoi tant vous hâter ?
» Nous ne savons pas encore quelles nouvelles le messager nous apporte, parce qu'il est de pays
DES DOUZE PAIRS DE FRANCE. Bai lointains , et qu’il n'entend pas notre langue. » Mais la comtesse insista pous paraître et pour faire honneur au messager du comte. Don Bertrand
l'introduisit donc par la main. Dès qi'elle fut
entrée , on la vit promener çà et là ses regards, remuer la tête, et pousser de profonds soupirs. Mais le comte se couvrait le visage de ses longs cheveux. La comtesse voyant que personne n'osait
parler, se prit à dire d’une voix douce : «Pour
Dieu, je vous supplie, mon oncle, puisque ce
messager est d'un lieu si éloigné, et qu'il peut
manquer d'argent pour ses dépenses , s’il a besoin de quelque chose, qu'il ose le demander, je paierai tout son monde et fi donnerai de: l'argent. Puisqu'il vient de la part de mon seigneur , Je ne dois faire faute ni à lui nf à tous les siens, fussent-ils encore en plus grand nombre. »
En disant cela, elle ne cessait de. pleurer , par
le grand-amour qu'elle avait pour son mari.
Lui, pour la consoler, voulut la presser contre son sein, et s'avançait vers elle les bras ouverts.
Mais la comtesse épouvantée se jeta dans ceux de Don Bertrand ,-et le comte se mit à dire :
‘« Ne fuyez point, comtesse, n’ayez point d’ effroi ; 3 je suis le comte Irlos, votre époux.
» Voici ces mêmes bras dans lesquels vous aviez coutume de vous reposer; » et avec la main il repoussait Jes cheveux qui lui couvraient la figure.
La comtesse le reconnut à Ja voix; et, toute en pleurs, elle séeta dans ses bras.
«Quoi! vous êtes mon seigneur ! D'où vous vient donc cet air sauvage? Ce n’est pas là la mine que vous aviez auparavañht.
» Quittez, quittez ces armes, pour en revêtir d'autres; reprengz les habits que vous aviez coutuine de porter.»
Mais déjà les ‘tables sont couvertes; déjà les festihs commencent. Alors la comtesse :
- «de crois, Seigneur, que nous ferions mal, lorsque le comte est de retour dans ses terres et héritages, de ne peint avertir ceux qui lui sont restés constamment dévoués.
» Je ne dis pas cela seulement pour Gayferos, Mérian et son frère, mais gpssi pour le brave Renaud de Montauban. Vous savez, mon oncle, quel il s'est montré toujours’, au milieu des excès et des fureurs de Roland. »
Deux chevaliers furent appelés parmi les prineipaux, ‘et l’un fut envoyé à Gayferos, l’autre à Renaud.
Gayferos accourut aussitôt et sans perdre temps. Dès qu'il vit la comtesse dans les bras de ce sauvage,
Il s'approcha d'eux tout ému. Le comte se leva aussitôt pour l’embrasser;
Et s'étant reconnus tous deux, ils se comblèrent de caresses. |
Cependant les festins continuaient ; la comtesse en faisait les honneurs et ne cessait pas d'y ètre présente , lorsqu'’arriva Don Renaud, Renaud de Montauban. Le comte, à sa væ, éprouva un
"it plaisir, et Renaad lui:dit:du ton le .plus tendre : «0 brave comte Irlos, votre retour me pénètre de joie ;‘inaintenant voilà vetre procès -en ieilleur état. Mais'si l'on m'avaiticru, il n'aurait pas été besoin fle. prorès ; ma :mbrt.ou celle du paladin Roland :aurait décidé l'affaire. » Le comts ke remercia beaucoup èt jura :sur le Missel, de na jamais quitter les armes ni rapaser avec la comtesse ayant d’avoir accompli tous ses desseins. Ce qu'ils résolurent faire eux,.comme.le meilleur parti, fut que le comte, allât le lendemain au palais de l'empereur : Jui baiser da main. . Toute la nuit se passa en entretiens délicieux. Quand. vint le matin,
à l'heure du déjeüner, le comte se revétit de ses armes les plus | belles, d'un eollier d’or, d’un habit majestueux, et partit à cheval accompagné de ses cent chevaliers. | À sa gauche était ‘Don Gaÿferos , à sa droite Don Bertrand ; puis il se rendit au palais de l'empereur Charles.
Les grands qui fe virent lui firent l'accueil le plus amical, surtout à cause de Don Gayféros qui commandait dans leur cité. |
Le cortége entra dans la grand'salle où l’empereur était à table ;
Avec lui se trouvaient Olivier, Don Roland ; ‘Baudouin, et linfant Célinos,
Et beaucoup d’autres seigneurs de France. En entrant dans la salle, ils firent une révérence pro fonde
à part Célinos. « Vite , vite, Célinos, montez à
À l'empereur et à ses trois chevaliers. Dès que Roland les vit, il se hâta de se lever et de prendre cheval ; ne demeurez pas dans la ville; laissez-moi soutenir le combat que je vois se préparer: Si cet homme qui se présente comme un sauvage n'est pas le véritable comte Jrlos, je soutiendrai vos droits contre lui, mon cousin. »
Déjà Célinos est monté à cheval et sorti de Ja ville, avec une garde nombreuse d'hommes armés.
Cependant le comte et Don Gayferos s approchaient de l'empereur , en lui demandant sa main à baiser. Mais il la refusa.
« Quelle merveille est ceci, se disaient-ils? D'où peut. venir pareille chose? » Alors le comte prit la parole :
« Que votre altesse ne soit pas surprise ( car il n’y a pas lieu de s'en émerveiller) qu’un imposteur soit venu annoncer ma mort.
» Seigneur, je suis le comte Irles, votre loyal serviteur; mais les chevaliers félons-présument toujours le mal.»
Chacun reconnut le comteen l'entendant parler; alors l’empereur se leva, et l'embrassa de bon cœur.”
Puis il fit sortir tout le monde et fermer les portes ; et il ne e garda qu'Olivier et le Paladin Roland, a
Ainsi que le comte Irloë, Gayferos et le bon
DES DOUZE PAIRS DE FRANCE. 325 vieux Don Bertrand. L'empereuf s’assit et les fit asseoir. LE |
Puis d'une voix douce, il païla ainsi : « Brave comte Irlos, votre retour me fait plaisir. N'ayez aucun chagrin de ce qui vous est arrivé, il n’y a là pour vous ni malheur nihonte. Ce n'était point volontairement que la comtesse se remafiait; c’était pour m'obéir et pour satisfaire Don Bertrand; et cela, avec tant de difficultés qu'il serait trop long d'en faire le récit ; car elle a toujours montré pour vous l'amour le plus tendre.
s Si Célinos a commis une faute, en écrivant : faussement que vous étiez mort, il faut excuser sa jeunesse.
» Mais ce stratagème ne fit point qu'il touchäât le cœur de la comtesse, ni qu’elle consentit au mariage.
» Enfin le paladin Roland que voici se présenta comme procureur de Célinos. Mais, comte, la faute de tout ceci est à vous, et vous devez vous la reprocher.
» Vous si sage, si valeureux, et de si ‘haut lignage, comment avez-vous pu laisser une femme jeune et belle,
»’ Sans lui écrire au moins, puisque vous ne pouviez plus la voir? Vous eussiez adouci par là les chagrins du départ 3; .
» Etle comte n'aurait pas recherchévotre femme, lorsqu'il pouvait en rechercher tant d’autres; c’est
320 : . ROMANGES précisément parte que vous êtes un excellent che valier , qu'il aspirait à vous succéder. »
— «Bon Seigneur, répondit le comte, que votre altesse ne cherche pas à excuser Célinos sur sa grande jeunesse. «
» Sans doute je n'ai pas coutume de m'adresser à de tels champions ; mais voici Olivier, voici Don Roland, qui soutiennent sa cause et qui sont bons chevaliers; certes, je les tiens pour tels: Mais avoir prêté les mains à une telle imposture, c'était me regarder comme un homme vil ct sans cœur ,
» Qui, encore bien que vivant, n'oserait pas les défier. Je supplie donc votre altesse de m'octroyer le champ. Puisqu'ils soutenaient le procès, ils doivent accepter le combat. Je les défie ou l’un après l’autre, ou tous deux ensemble, en prenant pour second l’un de mes parens. J’en ai beaucoup dans mon lignage, qui peuvent suffire à cette tâche et à de plus difficiles; et, parmi tous ces braves
parens et amis, je choisis le vaillant Renaud de Montauban. »
Don Roland, à ce discours , éprouva un vif chagrin, non de ce que disait le comte, càr la raison était por lui; .
Mais le sang bouillonna dans ses veines, lorsqu'il entendit nomnrer pour champion Renaud de Montauban, son rival,
Qu'ilæegardait d’un œil jaloux. Ému d’une vive colère, Don Roland s'écria :
« Sois content, comte d’Irlos, voilà mon gant,
ramasse-le, je me réjouis que tu sois arrivé.assez vite et assez à propos,
» Pour contrarier ceux qui voulaient marier ta femme. » Il désignait par là Don Gayieros, neveu de l'empereur (7).
—«Tais-toi, Don Roland , dit Gayferos ; ne parle pas ainsi, les douze me veulent du mal, orgueilleux et discourtois qu'ils sont; mais d'autre aussi vaillans, sauront leur résister; et, pour mon
compte, je suis en état de leur tenir tête. .
» Célinos est aussi mon cousin; il est mon cousin germain du côté de ma mère; mais vous savez que le comte Irlos est mon parent paternel au même degré;
» En conséquence ,, je ne souffrirai pas qu’il lui soit fait injure; ni qu'on cherche à prendre avantage sur lui.»
Le comte Irlos, ayant ramassé le gant, sortit de la salle, accompagné de Gayferos et de Don Bertrand. - |
L'empereur se retira triste et plaintif, à l'aspect des troubles qui s’élevaient dans la France et parmi les douze pairs,
Pour Renaud, il apprit avec grand plaisir ce qui s'était passé, et promit au comte de l'assister de tout son pouvoir. tt.
« Brave comte d'Irlos, ce que vous avez fait m 'est
agréable, j'aurai plaisir à me mesurer contre oKvier et contre Roland.
ES RS me
328 ! ROMANCES » Mais j'ai une chose à vous demander; ne me
la refusez pas. Si Olivier est brave, Don Roland ne l’est pas moins;
. »« Vous pouvez avec le même honneur combattre l’un ou l’autre. Prenez donc Olivier pour adversaire ,.et laissez-moi Don Roland.»
—« Volontiers, Renaud, répondit le comte, grisqu'il vous plaît ainsi. » |
: Dès que la nouvelle du retour du comte se fut répandue parmi les grands et les seigneurs, on vit parens et amis iccourir le visitér, et lui faire grande fête. |
Tous ceux qui voulaient mal à Roland se rangèrent près du comte; la France tout entière était en armes. . : | -
Si les douze avaient voulu s’interposer dan$ cette affaire, ils auraient pu l'arranger; mais to ,s prirent parti pour ou contre; aucun ne joua le rôle de pacificateur,
Exceptél'archevêque Turpin,cardinal de France, et neveu de l’empereur, dont le zèle se fit voir en cette occurrence. ?
Il fit tout ce qu’il put pour réconcilier. ces adversaires ; mais ils étaient trop ardens pour l'écouter.
L'empereur se plaignait douloureusement de ces inimitiés, et regardait la France et toute la chrétienté comme perdues.
J1 disait que l’un ou l’autre parti irait se joindre
DES DOUZE PAIRS DE FRANCE. 329 aux Mores ; et il s’en allait trise et pensif, ne cessant de soupirer. : ;
. Mais c’est dans les grands embarras que les bons
. conseillers ont leur prix. Ceux de l’empereur lui
proposèrent le remède suivant : |
De faire sonner les trompettes, d’assembler tous ses chevaliers; et que ceux qui ne viendraics pas fussent réputés traîtres,
Et contraints de quitter la France. Un jel ordre. les fit accourir tous.
Alors l’empereur , au milieu d'eux, parla ainsi, en versant des larmes : « Braves chevaliers, mes cousins,
» Îl n'existe entre vous de différences que celles . que vous-mêmes cherchez à y introduire; vous êtes tous vaillans , et tous de haut lignage; *
» Mais souvenez-vous de l'heure de la mort, et songez combien vous offensez Dieu en vous perdant vous-mêmes, et toute la chrétienté avec vous.
» J'ai une chose à vous demander ; n’en concevez pas de chagrin, puisque, sans ma permission, nul champ ne peut être accordé en France.
» Je ne suis pas satisfait du combat qui se prépare, parce qu’il n’a point de cause légitime, ni qui touche au bien de mon service ;
» Parce qu'il n'existe ni affront ni injure dont personne puisse se plaindre, Ni Roland ni Olivier n'ont fait outrage au comte’;' : .*
: Ni encore moins le comte ne leur a fait ou-
trage , pour qu'ils viennent ainsi s'entrégorger, et, selon l'usage, associer à ce combat leurs amis.
» Si l'amour gt la jeunesse ont fait errer Célinos, la comtesse n’y est pour rien , et le mal n’est pas si gransl qu'il faille donner ou recevoir la mort.
+» Nous savons que le comte est brave et de haut lignag , et un des plus grands seigneurs qui habitent a F rance ;
» Mai fût-il le premier chevalier du monde, il doit lui suffire que son injure soit réparée. Et pour qu'il soit donné à tous lesgentilshommesunegrande leçon de ne jamais rien oser de pareil , et de veiller sur leur honneur, nous dégradons Célinos, comme vilain et déloyal ; nous voulons qu'il cesse d'être compté parmi les douze pairs, et qu'il ne puisse®se trouver à la cour, lorsque le comte y sera, ;
» Ni habiter en aucun lieu où se tiendra la comtesse. Tels sont les honneurs que nous entendons rendre au comte Irlos. »
Alors Roland s'écria : « J'aime mieux perdre la vie que de souffrir pareille chose. »
De son côté, le comte se leva; et d’une voix haute : « de vous requiers, Don Roland, tant en mon nom qu’au nom de Renaud de Montauban, de vous trouver en champ clos d'ici à trois jours ; sinon je tiens pour lâches Olivier et vous. »
* J'accepte avec plaisir, dit Roland, et plutôt si vous voulez. »
LR un
Alors lé palais retentit de plaintes qui montaïent jusqu'aux cieux. Les dames de haut parage, les femmes mariées ou à marier, 8e jetalent aux pieds dé leurs maris, de leurs frères et de leurs fils. Gayferos fut le premier qui recut les instances de sa mère ;
: En même temps Don Bertrand fut supplié par sa sœur, et Doù Roland par son épouse; toutes poussaient les plus tristes gémissemens.
Tous ces chevaliers allèrent soudain s'asseoir sur leurs siéges, et les plus respectables d’entre leurs
amis se mirent à crier et répéter à haute voix,
Qu'il convenait à de bons chevaliers de faire la paix, qu’il n’y avait pas sujet de se battre, et que ce défi devait être abandonné.
Alors Don Roland proposa un arrangement, aux conditions suivantes :
Que Célinos étant un enfant de quinze ans, pas dâvantage, et hors d'état de tenir les armes et de combattre,
Ne serait point compté avant l'âge de vingt-cinq
ans parmi les douze pairs,
Et ne pourrait, Jusque là, ni manger le pain à la table ronde, ni se tenir où seraient le comte et
‘la comtesse ;
Mais que, lorsqu'il aurait vingt ans ou plus, s'il croyait son honneur attaqué, il pourrait demander à le défendre ; |
. Et qu’alors son défi serait accepté, parce qu’on ne pourrait pas objecter son âge.
Tous furent contens de cette proposition, qui conciliait tout. L'empereur embrassa les douze pairs, qui se tinrent pour satisfaits, et pour égaux en courage. Ensuite l'empereur, dans ses salles brillantes, donna un grand festin aux dames et aux chevaliers.
Le comte rasa sa longue barbe et coupa ses cheveux; la comtesse parut dans les fêtes, riche, belle et triomphante. |
Après le repas et avant les danses, le comte d'Iglos se leva en présence de tous les grands,
Et présenta à l'empereur les clefs de toutes les villes et forteresses qu'il avait conquises sur le roi more Âliarde. |
L'empereur lui en abandonna une grande partie, et distribua aux chevaliers de magnifiques récompenses.
Les douze exaltèrent beaucoup cette immense victoire, et le comte vécut en grand honneur et en grande prospérité. | . | |