DU PÉLERIN
De Mérida est sorti le e pélérin, de Mérida, cette bonne ville; les deux pieds déchaussés, -et l'un tout en sang (8). °
H porte un mantelet de cuir déchiré, qui ne vaut pas un réal; mais ce qui est caché dessous vaut bien une cité;
Ni roi ni empereur n’y sauraient atteindre. Il chemine droit vers Paris, ne demandant ni maison ni hospice, mais le palais du roi Charles. Un portier se tenait à la porte : « Dis-moi, portier, lui dit-il, où est le roi?» Le portier, Je voyant dans cet état; s’'émerveilla qu'un si pauvre voyageur voulût parler au roi. « Seigneur, lui dit-il, ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire ; l'empereur est à la megse à l'église Saint-Jgan de Latran. C’est un archevêque qui office, et c’est un cardinal qui prèche. » Le pélerin ; entendant cela, se rendit à Saint-Jean, et, en entrant, voici ce qu'il fit. I} s'inclina devant le Dieu.du ciel, et devant Sainte- Marie, sa mère; devant l'archevêque et le cardinal,
534 ® ROMANCES qui disaient la messe et accomplissaient le céleste sacrifice.
11 s'inclina devant l'empereur et devant sa couronne royale, ainsi que devant les douze pairs, qui mangent à une table commune. °
Il ne s'inclina point devant Olivier, et encore moins devant Don Roland , parce que celui-ci a un neveu chez les Mores )
Et que, pouvant le racheter, il ne le rachète pas. Olivier et le bon paladin Roland entendant ce reproche,
.Cogrurent sur le pélerin, l'épée sue: Ce dernier se fit un rempart'de son bourdon.
« Paix! paix! s’écria l’empereur; paix, Olivier et Don Roland ; si ce pélerin n'est pas fou, il faut qu'il soit de sang royal. » |
Alors il le prit par la main , et lui dit: « x Parle, pélerin, ne me cache point la vérité. En ‘quelle année, en quel mois as-tu traversé Ja mer ? »
mn «Béigneur, au mois de mai. J’étais'awx bords de la mer à me reposer dans le jardin de mon père, lorsque les Mores me firent prisonnier y me conduisirent chez eux, et me présentèrent à à l'infante de Sansuegna. -
» L'infante ;lorsqu'ellg me vit, devint amopreuse de moi. Je vais vous dire, 6 rôïi, la vie quejemenais :
» Je mangeais à sa table <t couchais dans son dit.» Le roi s'écriae « Qui n’envierait une telle captivité? Dis- moi, pélerin, si j'allais assiéger cette ville, serais-je sûr de la prendre ? »
— «Ne va pas là, bon roi; bon roi, ne va pas là ; Mérida est @ne place très forte qui se défendrait fort bien.
, » Elle est flanquée de trois cents châteaux tous merveilleux à voir, et dont le moindre te résisterait. »
Soudain Olivier et don Roland s 'écrièrent :
« Seigneur , le pélerin a menti.
« Cette ville n'a ni cent châteaux ni seulement quatre-vingt dix ; et ceux qu'elle a n’ént point de garnison ; ils n’ont pas même d'habitans. » Le pélerin , courroucé, leva sa main droite pour frapper Don Roknd. «Sus, s’écria le roi, que la justice s'empare de cet homme, et qu'on le pende. »
La justice s'empare de lui, et on le con@uit au gibet. Mais. quand il fut au pied de la potence, il dit : « Roi Charles, qui fais une-méchante action, le ciel te punira, Tu n'as qu'un fils, et tu l’envoies pendre! ».La reine l’entendit et accourut. «Détachez-le, gens de justice; si ce pélerin. est mon fils, il est aisé de le reconnaître, à un signe qu'il doit avoir au côté. » En effet , on lé conduit à la reine, à la reine on le conduit. On le dépouille de son mantelet qui ne valait pas un réal, etonlui met à nu ce qui valait une cité. Le signe est reconnu ; c'est l’infant que l'on retrouve; les fêtes et les réjouiSsances se succédèrent à la cour.