Ms. B. N. fr. 15094. fol. 87 v% 25517, fol. 83, etc
5. Fragment de Saint-L6, Rev. des Soc, say., 5* série, VI, 99.
Eustache, qui au moyen âge a été surtout fréquent vers rextrémité septentrionale des pays romans [Champagne, Artois, Flandre, Hainaut, etc.) > . L'Eustache ainsi cité ne peut être que l'auteur du Fuerre ou une autorité invoquée par cet auteur. La seconde de ces deux hypothèses est inadmissible : le morceau tout entier est imaginé, et de plus aucun des auteurs grecs ou latins qui ont écrit sur Alexandre ne s*est nommé Eustache. La première hypothèse est donc la seule possible. Nous ne savons rien d'ailleurs sur ce romancier. L'introduction de son œuvre dans le Roman peut s'expliquer de deux façons. On peut' supposer qu'Alexandre de Paris l'a fait entrer en disposant le contexte de façon à recevoir cette addition ; on peut aussi se demander si le Fuerre n'aurait pas été intercalé dans le Roman après qu'Alexandre de Paris eut fini son œuvre de revision et de coordination. H en serait alors du Fuerre comme des épisodes de Dauris et Floridas et du Voyage d'Alexandre au paradis, interpolés vers la fin de la troisième branche postérieurement à Alexandre de Paris. Sans vouloir me prononcer d'une façon décisive, j'incline plutôt vers la première hypothèse que vers la seconde. Et d'abord il faut reconnaître que le raccord entre le Fuerre et le Roman est exécuté avec trop d'art pour que l'interpolation ait été faite par un simple copiste : il est difficile, on l'a vu plus haut, de déterminer le point où s'arrêtait le Fuerre dans son état primitif. En outre, il y a çà et là dans ce
I. LMdée de l'abbé de La Rue {Essai sur les bardes, etc., II, 344) Que ce nom désignerait Stace, Tauteur de la Thébaîde, ne mérite pas d'être discutée.
242 CHAP. vm, § 4.
morceau des vers qui portent la marque d'Alexandre de Paris. Ainsi, nous avons remarqué, ci-dessus (p. 226), en un passage qui, selon toutes les apparences , est l'œuvre d'Alexandre de Paris, l'introduction , assez intempestive au point de vue historique, d'un éloge très caractérisé de la France. Or il y a dans le Fuerre quelques vers qui répondent tout à fait au même sentiment :
Cil ne semblast as armes Provenciel ne Basclois, (138, 11} Ains quidast que il fust .j. naturaus François.
Emenidus le fiert a guise de François. (1B6, 1 5)
L'amiraus des Arçois fu chevaliers vaillans..... (192, 15) Vestus comme François et sot parler romans. (192, 16)
CJuar il n'avoit tel home dusqu'al règne as François *.
Comparons encore ces deux passages, qui semblent bien sortis de la même plume : Caunus de Milaite ou Milette s'exprime ainsi :
Li rois m'a ja Melans otroié et promis, (107, 20)
Versgaus et Ivorie et trestout le paîs Et trestoute la tiere de si a Monsenis.
Et dans la quatrième branche il est dit du même personnage :
Por çou que li bons rois li avoit ja promis, (536, 31) Quant il aroit de Roume le roiaume conquis,
I. Id la leçon n'est pas sûre, car le ms. 375 porte as trois (que l'éditeur écrit Asirois !)
DEOXIÈrtE BRANCHE. 243
Qu'il K donroît Melan le jour k^il Taroit pris ; £t se il se tenoit de rien a mesaisis, Se li croistroit encore Monjou et Monsenis, Versaus et Yvorie et Aoste et Thoris.
Je suis donc porté à croire que c'est Alexandre de Paris qui a introduit le Fuerre de Cadres dans le Roman, et qu'il a çà et là intercalé des vers ou des tirades de sa façon. Ce n'est là qu'une conjecture. Peut-être acquerrait-elle plus de probabilité si nous avions de cette branchei pour, laquelle les mss. offrent des variantes considérables, un texte critique.
En résumé voici comment je me représente la composition du Roman. Lambert le Tort a le premier mis la main à l'œuvre et composa la troisième branche qu'il con: duisit , selon toute apparence , jusqu'à la mort d'Alexandre. Il n'avait pas compris, dans son récit, l'histoire de la jeunesse du roi macédonien, qui existait déjà en langue vulgaire sous la forme d'un poème inachevé en vers décasyllabiques. Vinrent ensuite Alexandre de Bernai ou de Paris et Pierre de Saint-Cloud — je ne m'aventure pas à décider lequel des deux vint le premier — dont les deux œuvres combinées forment notre quatrième branche. Alexandre de Paris est de plus l'auteur de quelques additions à la branche de Lambert. Cet état du poème est représenté d'une façon plus ou moins imparfaite dans les mss. de l'Arsenal et de Venise*. Puis
] . Je dis « plus ou moins imparfaite i, parce que le ms. de l'Arsenal oflfre une lacune assez considérable qui empêche de distin-
Alexandre de Paris reprit l'histoire de son illastre homonyme depuis le commencement, rédigeant, tant d'après le poème en vers décasyllabiques que d'après les documents latins, les ;;oo vers ou environ qui forment la première branche, plaçant à la suite le Fuerre de Cadres d'Eustache , et composant encore toute la portion du Roman qui s'étend de la fin du Fuerre à la branche de Lambert <.
guer nettement le point où se rejoignaient la version décasyllabique et la troisième branche; voy. ci-dessus, p. 104. D'autre part le ms. de Venise, offrant des interpolations qui lui sont particulières, ne fournit pas non plus une base sûre à Tétude.
I. Il serait périlleux, avec Tédition que nous possédons du roman d'Alexandre, d'entreprendre une étude linguistique ayant pour objet de déterminer des particularités propres à chacune des sections de ce roman. Toutefois voici^ sur un point particulier, quelques observations qui ont, je crois, une base passablement assurée. Il s'agit des finales en iie qui dès la fin du xii* siècle, du moins en certains textes, se réduisent à ie et sont conséquemment admises à rimer avec des finales en U pur, telles que mie, folie, oîe, etc. Examiné à ce point de vue le Roman présente les faits suivants : les branches III et IV n*ont point de tirades en iée : en revanche elles ont de nombreuses tirades en ie pur. La branche I distin^e les rimes en iie de celles en ie pur. Les cas assez rares où ces rimes sont mêlées
{>euvent être considérés comme des famés du texte suivi par M. Micheant. Ainsi, p. 42, une tirade originairement en iée présente dans l'édition plusieurs mots en ie pur, mais ce sont autant de mauvaises leçons qui se peuvent corriger à l'aide des autres mss. Par ex. au lieu de qui ne Pespargna mie, le ms. 2(517 porte : qui sa lance ot baissie (c.-a-d. baisstie) et au lieu de ke Veskine H plity il y a dans le même ms. que Peschine a pliie (= pliiie). P. 47, dans une rime en ie pur, là où l'édition porte quant se carte ot baillie (= bailliié), il faut remplacer avec 25517 le dernier mot par guerpie; de même ailleurs. Au contraire je crois que la première partie de la deuxième branche (œuvre d'Eustache), tout en séparant en principe les rimes iie et le, admet accidentellement le mélange de l'une et de l'autre. Les tirades en ie de^ pages 95-6, 119-20, 129-30, 181, 183-4 sont en ie pur avec quelques rimes en iie. Li tirade de la p. 207 est tout à fait en ie pur, mais p. 209-10 il y a une tirade en iie qui contient cinq rimes en ie. A partir de ce point les tirades sont pures de tout mélange; voy. pp. 215. 220-1^ 225-6, 231, 233-4, 237. Ainsi donc
Jasqu'à présent nous ne nous sommes pas occupés de chercher à quelle époque Alexandre de Paris a exécuté son travail de composition et de coordination. C'est que le principal élément d'information nous fait encore défaut. Il nous sera fourni par un petit poème dont nous traiterons dans le chapitre suivant. Mais nous n'en avons pas encore fini avec le Roman.
§ 5. — La première branche. dans le ms. fr. 789.
Il me reste, pour terminer ce chapitre, à dire quelques mots d'un état particulier de la première branche qui se trouve dans le seul ms. fr. 789 de la Bibliothèque nationale. Dans ce ms. les 1 500 premiers vers du poème offrent une rédaction qui par quelques tirades est identique au texte ordinaire, qui, la plupart du temps, en diffère très notablement. J'ai publié tout ce morceau aux pages 1 1 5- 1 73 du 1. 1 du présent ouvrage. Les passages qui nous intéressent sont ceux naturellement qui s'éloignent de la rédaction ordinaire. Entre ces passages plusieurs sont imités directement du texte en vers décasyllabiques que nous offrent les mss. de l'Arsenal et de Venise ; d'autres se rapprochent singulièrement du vieux
Eustache seul aurait été un peu moins rigoureux dans l'emploi des rimes que les autres auteurs du Roman. Je n'insiste pas beaucoup sur ce fait, qui est favorable aux vues exposées plus haut, parce que les variantes sont infiniment nombreuses pour la deuxième branche, et je n'ai pu faire sur les mss. un travail de vérification que l'interversion constante des tirades rendrait très long et très pénible. Je le répète : toute argumentation fondée sur la langue du texte doit être réservée jusqu'au moment où nous aurons du Roman une édition critique.
poème d'Alberic. Faut-il croire que l'auteur a eu sous les yeux les deux textes i J'inclinerais plutôt à croire qu'il a eu à sa diipostion un manuscrit du texte décasyllabique plus complet que les deux manuscrits du même texte qui nous sont parvenus. Je crois du reste qu'avec les éléments dont nous disposons il est prudent de ne pas aller au delà d^une simple conjecture. Quoi qu'il en soit, voici les faits.
Les deux premières tirades sont celles de la rédaction ordinaire. La troisième est un nouveau début qui annonce le contenu du poème selon l'ordre suivi dans ce manuscrit. A la quatrième tirade nous trouvons des vers qui sont évideimnent inspirés médiatement ou immédiatement d'Alberic :
Quant H rois Salemons son premier livre fist
100 Du vain siècle parla dont il Testoire quist
105 Salemons si vit Diu ainchois qu'el mont venist; Potir chou prophétisa Tavenement de Crist :
.1. prophète naistroit, en cest monde, ce dist, Qui sauveroit son pueple, ke nus n'en peresist, Et geteroit d'enfer cheus que puis en eslist ; 1 10 Et nonporquant Testore d'AIixandre rescrist Por le bonté de lui que tans règnes conquist. Ce fu cil ki la tour de Babiione prist
Il est ^impossible de ne pas reconnaître ici le début d'Alberic, :
Dit Salomon, al primier pas, Quant de son libre mot lo clas :
Est'vanitatum vanitas Et universa vanitas.
OHoment le rédacteur du m$. 789 en est-il arrivé à s'imaginer que Salomon s^était mis à écrire Phistdre d'Alexandre^ si C'est là ce qu'il a voulu dire, c'est ce que je ne réussis pas à m'expliquer ^
Les onze premiers vers de la cinquième tirade sont copiés ^e la version décasyllabique avec les changements strictement nécessaires pour convertir des vers de dix syllabes en vers alexandrins. C'est le procédé que l'auteur des décasyllabes avait appUqué au texte d'Alberic. Si le lecteur veut bien comparer les vers qui suivent aux deux textes transcrits ci-dessus, p. 116, il verra comment des vers de huit syllabes ont été successivement portés à dix et à douze.
Quant Alixandre fa, li fix Phelippe, nés, 1 20 Par moût grans signes fu icel jor demostrés, Car li cius en mua toutes ses qualités, Li solaus et la lune perdirent lor clartés.
Et li jours si en fu durement oscurés.
Forment croissi la tere environ, de tous lés, 1 2 5 En mer parfonde fu moût grans la tempestés ; Li rois ses père en fu fortment espoentés.
For l'enfant ki fu nés s'iert 11 signes mostrés : Ce fu senefianche k'il seroit moût sénés Et que il en sa vie conkerroit mains régnés.
Un peu plus bas, dans la même tirade, l'auteur s'élève
I, Notons en passant que le ms. de Venise anssi a conservé une réminiscence analogue d'Alberic :
* Por ce qu'il ère sages et vit en la lecion
De l'enfance Alizandre comence un sermon,
Et tôt primerement parla de Salamon.
890 per lo segle qu'est vans commence un' action
2^8 CHAP. vm^ § 5.
contre les bruits qui couraient au sujet de la naissance d'Alexandre, et il le hk en termes qui rappellent aussi bien Alberic que la version décasyllabique :
135 A icel tans en furent les gens espoentés Et dirent d'Alixandre ke dut estre engendrés D'un maistre encantaour en dragon figurés ; Mais iche fu mençoingne, ne fu pas vérités, Car asés fu par lui l'afaires esprovés,
140 Car ne fu nus tés ber ne de tés qualités. Fix fu au roi Phelippe ki moût fu honerés
Il est évident que l'auteur avait lu l'une des versions du Pseudo-Callisthènes, probablement celle de Valerius, car ni Alberic ni la rédaction décasyllabique ne disent que Nectanebus eût pris la figure d'un dragon. Alberic :
Dicunt alquant estrobatour Quel reys fud filz d'encantatour :
Mentent fellon 4osengetour; 30 Mal en credreyz nec un de tour, Qu'anz fu de ling d'enperatour Et filz al rey Macedonor.
Rédaction décasyllabique > :
Quant 11 .vij. maistre Torent apris forment, Un en i ot de greignor escient; 60 Sor toz les autres sot cil d'enchantement, Neptanebus otnom, men escient.
Par lo reaume desient la gent Que Alix, ert sis filz veirement ;
I. Je suis le ms. de l'Arsenal en empruntant au v. 59 la leçon greignor (Ars. plus grant) à celui de Venise.
Plusor distrent, ma» il i\e fu nient :
65 Li reis Felis l'engendra veirenient.
La septième tirade est celle de la version ordinaire (Michelant, p. 9; vv. 3-2 1).
Dans la huitième tirade il n'est question que de l'éducation d'Alexandre^ Il reçut cinq maîtres : Aristote^ Clichon, Tholomer, Homer et enfin Natanabus >. Dans la rédaction décasyllabique, ces maîtres, qui ne sont pas nommés^ sont au nombre de sept. Alberic en énumère cinq y toujours sans les nommer, mais le fragment s'arrête au moment où peut-être il allait être fait mention d'un sixième et d'un septième. Dans la version ordinaire (Mich. p. 8) il semble qu'Aristote et, plus tard, Nectanebus soient seuls chargés de l'éducation du jeune prince. Vers la fin de notre huitième tirade, quelques traits rappellent Alberic :
208 Bien sot son chief couvrir et maintenant jeter,
Son compaingnon ferir, blechier et encontrer
217 D'estrumens li aprisent, tymbre et harpe a soner, ' De rote et de viele et de gige canter, Et sons et lais et notes connoistre et atemprer 220 Et par le sien engien en tous tans cans trover.
Il n'y a rien de pareil dans le texte en décasyllabes. Faut-il supposer que l'auteur du ms. 789 a connu une leçon qui présentait une tirade de plus entre les tirades VI et VII du ms. de l'Arsenal ? Peut-être. Mais, directe ou indirecte, l'influence d'Albericne peut être méconnue :
I. Ces noms ne sont point traditionnel : dans Valerius, I, 13, ils sont totalement différents.
250 CHAP. Villes 5.
Et l'altrel doy^ d'escnd cnbiir 9$ Et de s'espaa grant ferir Et de sa lanci en loyn jausir....
100 Li quarz lo duyst corda toccar, Et rotta et leyra clar soaar, Et en toz tons corda temprar,* Per semedips cant ad levar.
La tirade ix décrit la « façon » d'Alexandre en des termes qui se rapprochent singulièrement du texte d'Alberic :
Les chevix ot moût biax, crespes comme toison ; 2 3 5 L'un des iex ot vermel comme fu de carbon, Et l'autre ot ausi vair com d'un mué faucon.
Molt ot fier le visage et regart de lion ; N'esgardast par mal home ke n'en eûst frichon.
Alberic :
60 Saur ab lo peyl cum'de peysson^, Tôt cresp eu m coma de leon; L'un uy] ab glauc cum de dracon, Et i'altre neyr cum de falcon.
La rédaction décasyllabique offre ici un mauvais texte. Dans le ms. de Venise, la description de la personne d'Alexandre fait défaut. Dans celui de l'Arsenal elle se
I . Cette comparaison de U chevelure d'Alexandre avec un poisson a étonné ])lu8 d'un éditeur d' Alberic, et moi tout le premier. Remarquons qu'U y a toUon dans le ms. 789. On ne peut' transporter cette leçon dans le texte d' Alberic où la comparaison porte sur la couleur^ mais toison fait penser au tesson, notre taisson ou blaireau qui &t p.-4. à substituer au ptysson du texte.
LA PREMIÈRE BRANCHE DANS LE MS. FR. 789. 25 l
compose de vers interpolés ^ Nous ne pouvons donc comparer le ms. 789 qu'avec Alberic.
Les tirades x à xvi sont celles de la rédaction ordinaire. A la tirade xvu, le texte du ms. 789 redevient original, mais à ce point le fragment d'Alberic nous fait défaut. Cette tirade xvii est assez insignifiante : elle revient sur des faits contés plus haut et annonce vaguement ce qui va suivre. Les tirades xviii à xxxv racontent avec de longs développements, dont il n'y a pas trace ailleurs, l'ascension d'Alexandre dans les airs et sa descente au fond de la mer^. Ce double récit n'offre rien de bien ancien ni de particulièrement intéressant.
La tirade xxxvi appartient à la rédaction ordinaire. La tirade xxxvii nous conte un exploit du jeune prince, alors Agé de douze ans^ On avait fait présent à son père d'un lion; cet animal mit en pièces un de ses gardiens. Alexandre^ furieux, le frappa d'un tel coup sur la hure qu'il l'abattit mort. C'est là Tinvention d'un jongleur à qui ne suffisait pas l'aventure de Bucéphale. Vient ensuite (tir. xxxviii-xl) le récit très développé du meurtre de Nectanebus (ici Natanabus). Il n'y a sur ce sujet dans la version décasyllabique (Arsenal, tirade vu) et dans la version ordinaire (Mich. p. 9) que quelques vers.
Le meurtre de Nectanebus par Alexandre est brutal et sans motif dans la version décasyllabique (tirade vu). Il est motivé dans la version ordinaire par les bruits qui