CHAP. XIII. — ÉPISODES
» plus dire, mes râlez voaz ent a vostre seigneur, car se 9 VOUS aliez avant, vous n'en porriez eschaper, ainz en t morriez. t
Le vieillard termine son discours en remettant à Mitone la pierre sur laquelle est gravé un œil humain. Il le charge de la porter à son maître : « C'est » dit-il d la chose qui lui ressemble le plus. » Les Macédoniens retournent auprès d'Alexandre, qui, après avoir vainement consulté plusieurs sages au sujet de la pierre, finit par s'adresser à Aristote. Celui-ci lui en explique la signification à peu près comme le juif dans Vlterad Paradisuniy mais d'une façon plus brutale et en négligeant l'enseignement moral que le juif de r//ertire de son explication symbolique. D'après l'//«r, en effet, l'œil sculpté sur la pierre, qui, tant qu'il est découvert, l'emporte par son poids sur les objets les plus lourds, représente à^ la fois l'œil humain, qui convoite tout ce qu'il voit, et l'insatiable ambition d^Alexandre. Dès qu'il est recouvert d'un peu déterre, il perd sa propriété , de même que l'œil d'un homme mort cesse de voir et de désirer. lèi, au contraire, l'idée de la convoitise a disparu. Il ne reste plus que l'opposition entre la vie et la mort. Après avoir montré combien la pierre, une fois recouverte de terre, devient légère, Aristote conclut ainsi : « Ainsi est-il » de toi, Alexandre : tant que tu as les yeux ouverts » en cette courte vie, tu fais contre-poids au monde » entier, dont tu es proclamé seigneur; mais quand » lu seras mort et que tu auras les yeux couverts
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» d'un peu de terre, il n'est personne qui ne t'échan- » geât volontiers pour une maille ou pour moins » encore. »
Il est évident que l'auteur des Faits des Romains^ qui vivait au milieu du xiii"^ siècle, a connu une rédaction de la légende du Voyage au Paradis terrestre plus complète que 17/^r ad Paradisum. Peut-être en a-4-il eu communication par quelque rabbin.
Philippe de Navarre, connu surtout comme homme politique et comme jurisconsulte, mais à qui des écrits variés assignent une place distinguée entre les écrivains français du xiii® siècle, rapporte dans son traité des quatre âges de l'homme un curieux récit sur la jeunesse d'Alexandre. Le voici ' :
Li vaillant jone qui a bien béent et a conquerre, si doivent volen tiers savoir et avoir en remembrance .j. respons que Alixandres dist a son père. Il avint que li rois Phelipes, li pères Alixandre, fu moût cruex et orguillex, et vost toz jors avoir le servise de sts genz par fierté et par seignorie, sanz bienfait et sanz largesce. Il a voit a voisin .j. fort roi qui avoit a nom Nicholas. Cil avoit si sozmis le roi Phelipe que, chascun an, li randoit moût grant treû. Seur ce avint que Alixandres fu d'aage, chevaliers preuz et hardiz et larges seur touz homes. Adonques avint que li mesage dou roi Nicolas vindrent querre le treû. Alixandres en ot moût grant desdaing, et dist qu'il meîsmes li porteroit et paieroit si conme il aiferoit. Et maintenant assambla touz
I . Je cite d'après le texte qui doit être prochainement publié par M. M. de Fréville pour la Société des anciens textes français, et qui repose essentiellement sur le ms. B. N. fr. 125^1.
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les bachelers et tous les bons chevaliers qu'il pot trover; si ala sor le roi Nicholas et se combati a lui et le vainqui et gaaigna quanqu'il avoit, mueble et eritage. Et dès iqui ala avant conquérant, et tout quanqu'il pooit gaaignier et conquerre entérinement donoit si largement que riens ne Tan demoroit. Ses pères Poî dire, si li manda letres dont la ténor en fu tele : c Biax fix, il m'est avis que tu ne viaus mie que 9 tes genz te taignent por roi ne por seignor, mais por i prevost, car rois et sires doit estre serviz par seignorie i et par fierté, et prevos doit avoir servise por doner et » doit porchacier amis por ce qu'A est baiiliz ; se il avient
• que on le praigne, que ami li aident a délivrer, et se on i le reant, que il li aident a sa raençon. >
Alixandres li respondi a ce : « Sire, je doi miax avoir i meniere de prevost, de tant come monte a largesce, et
> par ce conquerre, que avoir meniere de roi ou de sei- » gnor cruel ou eschars, et par ce estre^u desouz de mes
> anemis et randant treûage conme serf. Et sachiez, sire,
• que je bée a tout conquerre, se Dieu plest, et tout doner
> si largement que ja riens n'an demorra a moi que la seit gnorie et Tonor tant seulement, et en moi ne vueil qu'il » ait escharseté que une : ce est de retenir a moi propre - » ment l'onor et l'amor de ma gent et de touz mes seri veors, et par ce a vrai la seignorie dou monde ; et tout i quanque je porrai conquerre et avoir, je le donrai a celz » par cui je le conquerrai. »
Et ainsi doivent faire li riche large qui vuelent avoir les cuers de lor serveors, en remambrance d'un dit que uns rois de Jherusalem dist a .j. sien riche home qui refusa .j. don que li rois li donoit, disant : c Sire, voz me donez trop, i donez as autres. » Li rois li respondi : c Prenez mon i don, car a moi sambie que de noviau don no vêle amor ou » novele remembrance d*amor. » Et ainsis doit il estre.
EMPRUNTÉS A LA LÉGENDE D'aLEXANDRE. )6}
L'origine première de cette' sorte de débat entre Alexandre et son père doit probablement être cherchée dans un passage du De officiis de Cicéron (II, xv) :
Praeclare in epistola quadam Alexandrum fiiium Philippus accusât, quod largitione benevolentîam Macedonum consectetur : « Quae te malum > inquit « ratio in istam » spem induxit ut eos tibi fidèles putares fore, quos pecui nia corrupisses ? An tu id agis ut Macedones non te rei gem suum, sed ministrum et praebitorem sperent fore? »
Le sentiment de Philippe est le même dans la lettre citée par Cicéron et dans le traité français. Mais il y a bien plus dans ce dernier. Le blâme du père est motivé par , une circonstance déterminée, et à peu près fabuleuse : la guerre contre Nicolas. Puis il y a une réponse d'Alexandre, où se manifestent les sentiments d'un seigneur féodal. Tout jeune encore le héros macédonien nous est présenté comme le type de la largesse. C'est une conception qui, nous le verrons plus loin, appartient à la littérature chevaleresque. Il me paraît difficile d'attribuer à Philippe de Navarre ces inventions, ces enjolivements romanesques. Je suis donc porté à croire qu'entre lui et le De officiis il y a eu un intermédiaire perdu, et que cet intermédiaire était un romancier. On voit par là que nous ne pouvons pas nous flatter de connaître tout ce que nos vieux trouvères ont imaginé sur Alexandre.
Un long roman de chevalerie, dont l'origine et la composition n'ont pas été jusqu'à présent l'objçt de
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recherches satisfaisantes, va nous offrir un épisode emprunté à l'histoire fabuleuse d'Alexandre. C'est le roman de Perceforest, dont on a plusieurs manuscrits du XV* siècle 1, et deux impressions, l'une de 1528, l'autre de i j j i . L'histoire de l'Angleterre y est rattachée d'une façon bizarre à celle d'Alexandre, qui, ayant été porté par une tempête sur les côtes de la Grande-Bretagne, donne à Perceforest (primitivement appelé Bétis) la royauté d'Angleterre, et à Gadifer S frère de celui-ci, celle d'Ecosse. On arrive bientôt à se convaincre que l'auteur avait lu un roman d'Alexandre accompagné de ses suites et notamment des Vaux da paon ^,
Il n'y a pas lieu de s'étendre longuement sur une œuvre qui ne parait pas être antérieure au xv*' siècle et dont l'auteur ne connaissait assurément aucun récit sur Alexandre que nous ne possédions. Je me bornerai à transcrire un morceau emprunté au commencement du roman (ch. xvin ) où on ne peut méconnaître l'imitation du Fuerre de Cadres.
1. Arsenal 548Î-94; Bibl. nat. fr. 106-9, J45-8; Musée brit. M. E. V. (tome 1), 19. E. III (t. II), 19. E. II (t. III).
2. Ce nom de Gadifer, pris à la partie du roman en alexandrins intitulée le Fuerre de Cadres, a été replacé en d'autres romans, par ex. dans celui de Theseus. Il paraît même être entré dans l'usage commun, témoin le Gadifer de la Salle qui fut, au commencement du XIV* siècle, Tun des compagnons de Jean de Bethencourt dans son expédition aux Canaries.
3 . On peut lire sur Perceforest Graesse, Die Grossen Sagenkreise des Mittelaltersj 228-59, et Ward, Catalogue of romances in the Dep. o/mss. in the British Muséum, I, } 77-81.
EMPRUNTÉS A LA LÉGENDE d'aLEXANDRE. 365
(B, N. fr. 106, fol. zxvj d.) Quant le gentil roy Alixandre eut mis tous les plus poissans d'Orient en sa subjection, sus Babilone mist son indignation car par mandement de manaisses ne le peut a lui attraire. Adont dist il que jamais n'avroit aucun repoz se Tavroit par force a luy submise. Lors commanda son ost a appareillier, car il vouloit chevauchier par devers la cité rebelle. L'ost appareillie, le roy se mist a chemin parmi Inde la majour qu'il avoit (fol. zxvij) mise en sa subjection. Ung jour se loga Tost es vaulx de Josaphat > , près d*une cité qui est appellée Galdres. Par delez couroît une rivière que on clamoit le Far. En Tost avoit ung mareschai qui estoit nommé Permenon, plus que preu chevallier.
Chevauchier luy convint pour alerfourragier, pour ce que Tost avoit deffaulte. Cestui Permenon se mist au chemin, et ses fourriers devant chevauchèrent, et tant vindrent qu'ilz trouvèrent le bestail de Galdres assis près de la cité. Tantost furent saisiez de la bestaille, mais les gardes Teurent tantost nuncié dedans la cité, dont elle fut en l'eure esmeue.
En cellui tamps en estoit seigneur ung chevalier de très haulte prouesse qui nommés estoit Gadiffer. Lui armé et toute sa puissance appareillie, il yssi et couru sus les fourriers moult aigrement, tellement qu'en pou d'eure tous furent en tel point que pour vuidier le champ, mais Permenon qui tant estoit preux rassambla ses gens qui estoient departis, et puis manda secours au roy Alixandre par ung des preux de sa compaignie qui estoit nommez Arlsteus >. Cestui se tourna vers le roy navrez de deux glaivez parmy le corps. Dont ramena grant secours ; mais quant Gadiffer le vey, tant fut i eschauifé de hardement quMI ne se meut.