‹ Bibliothèque française du moyen âgeChapitre 52 sur 178 · I. Il n'y a rien de plus dans le Valerius complet · texte numérisé non relu

I. Il n'y a rien de plus dans le Valerius complet

Valerius seul que le monde est représenté comme concourant à la naissance d'Alexandre, d'où le vers qui termine dignement la strophe d'Alberic : Que reys est fort en terra naz. D'autre part, il est vrai qu'Albéric énumère, entre autres signes merveilleux, une éclipse de soleil :

Le sol perdet sas claritaz, Per pauc no fud toz oscuraz,

dont il n'est pas question dans Valerius, ni dans le texte complet, ni dans l'abrégé^ tandis que le même signe, ou à peu près, figure dans l'énumération de Léon : mais une éclipse de soleil était si généralement considérée comme le pronostic d'un grave événement^ que notre poète peut fort bien avoir ajouté de son autorité privée ce signe à ceux que lui fournissait VEpitome.

Mais il ne suffit pas à notre poète que le ciel et la terre se soient émus à la naissance d'Alexandre', il faut encore que le jeune héros sorte, dès sa première enfance,

I . Rappelons en passant que la description de phénomènes météorologiques annonçant la naissance d'un héros est devenue un lieu commun de la poésie épique au moyen âge. Ainsi dans Doon de MayencCy p. 162 :

Biaus dous père, fet il, ja m'avez vous conté Que quant Kalles nasqui que on a couronné Qu'entre moi et Garin, le vassal aduré, Qui Monglane a conquis, le castel henouré, Lores a ichele heure que nous .iij. fusmes né, Croulla trestout li mont et de lonc et de lé. Le soleil tresmua et canja sa clarté.

Et le chiel enrougi comme sang de senglé ; Les nues en menoient amont si grant fierté Que tuit chil qui le virent en furent eflfreé, Et tuit li plus hardi du monde espuanté.

Cf. G. Paris, Hist. poét. de Charlemagne, p. 228.

des conditions ordinaires. A trois jours, il était plus fort qu'un enfant de quatre mois, et lorsqu'on le touchait, il avait le regard d'un lion enchaîné (couplet viii). Rien de pareil dans les documents latins. Mais ce qui suit (couplet ix), la description de sa blonde chevelure, frisée comme la crinière d'un lion, de ses yeux, l'un glauque, l'autre noir, est tirée du Pseudo-Callisthènes :

Valerius, Epitome, 1 3 : Erat autem vultu et forma pulcherrimus, subcrispa paululum et flavente caesarie et comae leonina?, oculis egregii decoris, altero admodum nigro, laevo vero glauco atque dissimili.

Léon, ms. cité, fol. 3 v* : Factura illius nec patri neque matri assimilabatur^ sed proprias suas figuras habebat. Coma capitis ejus sicut coma leonis erat; oculi ejus magni et micantes, et non similabatur unus ad alterum, sed unus erat niger et alter glaucus. Dentés vero ejus erant acutissimi ; impetus illius fervidus sicut leonis, et quaiis in posterum debebat fieri figura illius significabatur.

Ici il ne parait pas douteux que c'est de Valerius que notre poète s'est inspiré. Il n'aurait probablement pas négligé les « dentés acutissimi » que mentionne seul Léon^ si ce trait lui avait été fourni par sa source. Le tôt cresp du v. 61 vient du subcrispa de Valerius. Du reste, Alberic a complété les éléments par trop insuffisants que lui offrait son texte par un couplet (le dixième) qui est entièrement de son mvention et qui nous présente le type de la beauté physique du guerrier telle que le moyen âge la concevait.

Le couplet suivant (le onzième) est également sorti

tout entier de l'imagination d'Alberic : le jeune enfant, toujours précoce, marchait et courait mieux à un an que tout autre enfant à sept; l'intelligence chez lui ne se développait pas moins rapidement, car dès sa plus tendre enfance il faisait bonne mine aux personnes nobles et ne témoignait aux hommes de basse naissance qu'un profond mépris.

Les vingt-quatre derniers vers du poème sont consa^ crés à l'éducation du jeune Alexandre. L'idée de cet exposé se fdx sans doute présentée d'elle-même à l'auteur ; notons cependant qu'il a dû la trouver dans Valerius, où on lit Epitome 1 3, p. 16-7 de l'édition, exactement à la suite du passage cité en dernier lieu :

Crescebat ergo, ut corporis gratia, ita studiorum et prudentiae majestate. Nufrix ejus Alacrinis, pxdagogùs Leonides^ litteraturae Polinicus magister, musicus Alcippus, geometricaé Menecles, oratoriae Anaximenes, philoïophiae Aristoteles ille Milesius.

Il n'y a dans Léon sur l'éducation d'Alexandre que ces seuls mots :

In scolis itaque ubi sedebat cum discipvlis sui$, pugnabat cum eis atque vincebat eos, et tam in litterts quam in loquela et veiocitate antecedebat eos^.

Ce qu'il y a de commun entre les quelques lignes de VEpitome et les vingt-quatre vers d'Alberic, c'est l'idée

I . Plus loin, en narrant Pépisode de Bucéphal, Léon revient en uelques mots sur l'éducation d'Alexandre et donne les Aoms de trois e ses maîtres : Aristote, Callisthènes, Anaximène.

d'avoir attribué à des maîtres particuliers renseignement de chaque science. Mais les maîtres sont nommés dans VEpitome et ne le sont pas dans le poème; les sciences enseignées diffèrent totalement d'un texte à l'autre. Dans VEpitome, Alexandre reçoit une sorte d'enseignement classique qui ne semble pas le préparer tout particulièrement à l'exercice du pouvoir. Il en est tout autrement chez Alberic. Comme d'autres personnages romanesques du moyen âge, le jeune Alexandre a été instruit dans les sept arts> : il sait les lettres; il parle grec et latin et sait écrire l'hébreu et l'arménien (couplet xm) ; il connaît le chant et la musique instrumentale ; on lui a inculqué des notions de géométrie (couplet xv) ; mais l'escrime tient une grande place dans son éducation > (couplet xiv) ; et comme tout seigneur féodal doit rendre lui-même la justice, comme au moyen âge il n'est pas, pour un prince, de renom plus élevé que celui de « bon justicier », on apprendra au jeune Alexandre à appliquer la loi 3, à juger un procès et à discerner le droit du tort (couplet xiv).

Le fragment d'Alberic s'arrête ici, mais il existe un poème français en vers de dix syllabes, qui a pour base l'œuvre d'Alberic. Ce poème est à la vérité incomplet, soit qu'il n'ait pas été achevé (ce qui est l'hypothèse la

1. De même Guillaume de Ne vers, dans Flamencay vers 163 1 et suiv. ; cf. Floriant et Florette^ v. 756.

2. Aussi dans l'éducation de Guillaume de Nevers, Flamenca, V. 1637-9.

3. Ley leyre, v. 98, ce qui répond à l'expression juridique, legem dicere, legem judicare.

loi

plus probable), soit que les deux copies que nous possédons soient imparfaites. Mais, toutincomplet qu'il est, il conduit le récit au delà du point où s'arrête le fragment d'Alberic, et, par suite, nous permet de pousser un peu plus loin la comparaison avec l'œuvre de Lamprecht.

Page 1