‹ Bibliothèque française du moyen âgeChapitre 59 sur 178 · Pois Venpeinst Alix, d'un mur au · texte numérisé non relu

Pois Venpeinst Alix, d'un mur au

RÉDACTION DÉCASYLLABiqUE. II9

Lamprecht que dans la version décasyllabique, il serait bien difficile de dire s'il vient de Valerius ou de Léon. En tout cas, la similitude du résultat prouve qu'entre la leçon commune de nos deux poètes et la leçon si différente du Pseudo-Callisthènes, il a dû exister un inter* médiaire, et cel intermédiaire ne peut être qu'Alberic. Vient ensuite dans l'un et l'autre texte l'histoire de Bucéphal dompté par le jeune Alexandre. Les deux récits ne commencent pas de même, le poème allemand ayant toute une partie qui manque au poème français. Lam* precht nous raconte qu'on envoya à Philippe un cheval extraordinaire. Sa force était prodigieuse. Sa bouche était conformée comme celle d'un âne; il avait les oreilles longues, la tète maigre et effilée; ses yeux étaient de toutes couleurs et semblaient ceux d'un aigle. C'était Bucéphal. On l'amena enchaîné devant Philippe, et il fallut plusieurs hommes pour l'enfermer dans l'écurie. Personne n'osait l'approcher. Quiconque avait commis un crime pour lequel il avait mérité la mort, on le donnait au cheval. Puis le roi reçut un message lui annonçant qu'après sa mort le royaume appartiendrait à celui qui pourrait monter ce cheval. Ce récit, qui occupe les vers 270-3 17 du poème allemand, fait complètement défaut au poème français. Se trouvait-il dans Alberic i On ne peut donner à cette question une réponse certaine. Toutefois, si on considère que plusieurs des éléments de ce récit, et notamment la description toute fantastique de Bucéphal, ne se trouvent dans aucun texte du Pseudo-Callisthènes, il faut de toute nécessité en attribuer l'invention soit à Alberic, soit à Lamprecht.

Et comme Lamprecht ne parait pas doué d'une imagination très féconde, les probabilités paraissent être en faveur d'Alberic. On admettrait alors que le passage aurait été omis, comme peu nécessaire, par l'auteur de la rédaction en décasyllabes.

Lamprecht continue en nous contant comment Alexandre ne savait rien de ce cheval, lorsqu'un jour il l'entendit pousser de terribles hennissements. Il s'adresse aussitôt à Ephestion l'un de ses compagnons, et lui demande ce que ce peut être. Ptolémée (non pas Ephestion à qui avait été adressée la question) répond que c'est un cheval comme il n'y en a pas dans toute la Grèce. « Il s'appelle Bucéphal. Ton père l'a fait enfermer, a On n'en trouverait un meilleur en aucun haras. Au- <f cun gardien n'ose l'approcher, car il est terrible. Il « tue hommes et femmes. Personne ne peut se croire a en sûreté auprès de lui. » La scène est toute semblable dans la version décasyllabique. C'est également Ptolémée qui répond à la question d'Alexandre, et il répond presque dans les mêmes termes :

Par ma fei, sire, molt est fers 11 chevaus, Hune en cest segle ne fu veûz itaus.

En une chartra le tent tis père enclaus, Vers lui nen ose abiter mareschaus :

Toz les menjoe e les bons e les maus.

(Ms. de l'Arsenal, laisse xn.)

La scène produit plus d'effet parce qu'elle se présente à rimproviste, sans être amenée par l'introduction un peu longue de Lamprecht. Les quelques traitsr inté* ressants que le poète allemand a placés dans son récit

RÉDACTION DÉCASYLLABIQUE. 121

préliminaire se retrouvent dans le poème français, intercalés dans la réponse de Ptolémée. Ainsi l'emploi de Bucéphal comme exécuteur des hautes œuvres et le message selon lequel celui qui pourrait dompter Bucéphal serait roi sont indiqués dans ces vers :

Li reis Felis quant pot prendre larron, Il ne li fait autra dampnation, Mas au chival lo done a livraison ; Il Ta plus tost geté en son goitron Que .xij. lof n'avreient un moton *.

Qui! doutera reis ert sens contençon.

(Arsenal, laisse xi.)

L'accord entre les deux textes se poursuit : de part et d'autre Bucéphal s'agenouille devant celui qu'il reconnaît pour son maître, et se laisse monter sans résistance. Toutefois la scène est plus développée, et de toute façon mieux traitée dans le français.

Nous pouvons tenir, en somme, que tous les traits communs aux divers récits — et ils sont nombreux — viennent d'Alberic. Cherchons maintenant quelle a été pour l'épisode de Bucéphal la source d'Alberic. Est-ce ValeriusP Est-ce Léon ? Nous allons tout d'abord résumer les principales différences des deux versions.

I . Ces deux derniers vers rappellent ce passage de la Chanson de Jérusalem, où les Sarrazins, effrayés de l'air sauvage de Pierre l'hermite, se disent Tun à l'autre :

.... Bien sanble cist félon :

Ch'est de cex qui menjuent les nos sor le carbon.... N'avoit ore en cest tref solement se lui non, Plus tost avroit ^eté .j. turc en son goitron, Que nen avroit .). leus .i. quartier de moton.

(Edit. Hippeau, vv. 6427-34.)

D'après Valerius (I, 1 3), le cheval merveilleux est né dans le haras du roi. D'après Léon, il a été envoyé à Philippe par un roi de Cappadoce. Lamprecht (voir plus haut) est d'accord avec Valerius, la version décasyllabique n'y contredit pas. — D'après Valerius (1,17'), Alexandre entend les cris de Bucéphal. Il demande à ses compagnons si ce sont les hennissements d'un cheval ou les rugissements d'un lion, Ptolémée lui répond. D'après Léon, Alexandre voit Bucéphal enfermé; il n'adresse de question à personne, passe sa main à travers les barreaux, caresse le cheval, et finit par ouvrir la grille et par entrer. On a vu plus haut que le récit commun de Lamprecht et de la version décasyllabique est identique à celui de Valerius. C'est exactement la même mise en scène. Il est donc hors de doute que pour cet épisode, la source d'Alberic a été Valerius. Mais il n'est pas moins certain que le Valerius qu'a eu sous les yeux Alberic n'était pas VEpitome. Nous avons vu plus haut que, selon le récit commun de Lamprecht et de la version décasyllabique, les condamnés à mort étaient livrés en proie à Bucéphal. On lit de même dans le Valerius complet (I, 1 3) : a Quisque enim succe cubuerit legibus tristioribus, hujuscemodi objectabitur (( lanienae'. » Or, ce passage est omis dans VEpitome,

1. Dans Valerius, l'épisode de Bucéphal est coupé en deux par divers épisodes, notamment celui de la mort de Nectanebus qui occupe le chap. XIV, et les lettres échangées entre Zeuxis, Philippe, Olympias, etc., qui occupent une partie du chap. XVI (voir ci -dessus, p. 6). Ce chapitre est entièrement omis dans VEpitome,

2. Ed. Ch. MûUer, p. ij, et Btrgtr de Xiwny, Notices et extraits, XIII, II, p. 276. Cf. Webmann, Alexander, II, 229.

RÉDACTION DÉGASYLLABIQUE. 12 3

Il y a l'équivalent dans Léo, mais sous une forme qui se rapporte moins bien au texte de Lamprecht. D'ailleurs il est évident, comme nous l'avons vu^ que l'ensemble de l'épisode a été raconté par Alberic d'après Valerius, et il n'est guère admissible que le poète français ait fait usage des deux versions. De ce qu'ici il est prouvé qu'Alberic a eu sous les yeux un passage de Valerius qui manque dans VEpitome^ je ne me crois pas autorisé à conclure qu'il a fait usage du texte complet. En effet, le texte complet offrait bien des faits qui manquent aussi bien à Alberic qu'à VEpitome, d'où il est permis de conclure que ces mêmes faits manquaient aussi au texte utilisé par Alberic. Nous avons vu plus haut (chap. II, § 2, //? fine) que Julius Valerius n'avait pas été réduit du premier coup à la forme abrégée que nous offre VEpitome. Le ms. de C. C. C. Oxf. constate un état intermédiaire qui n'est peut-être pas le seul apnt ' existé. Pour le point en question ce ms. est déjà aussi abrégé que VEpitome^ mais il n'est pas impossible qu'il ait existé une autre forme intermédiaire, où la phrase rapportée plus haut aurait été conservée, et ce serait d'après cette forme hypothétique qu'Alberic aurait connu la version de Julius Valerius.

Bucéphal dompté, Alexandre se fait armer chevalier par son père. C'est pour le poète français l'occasion d'une scène émouvante et dç brillantes descriptions. A cheval, le jeune prince monte les degrés du palais. Bucéphal brise tables et bancs sur son passage. Tout le monde s'enfuit épouvanté (Arsenal, xiv, xv). Toute cette mise en scène manque dans Lamprecht, et raan-

quait sans doute aussi dans son original. Alexandre descend du cheval et le remet par un frein d'or à Ëphestion, trait qui vient sans doute d'Alberic, car nos deux rédactions nous le présentent ■. Le discours que le fils tient à son père^ bien que fort différent dans nos deux rédactions, conduit en somme de part et d'autre à la même conclusion : Alexandre, à la façon d'un jeune bachelier du moyen âge, demande à être armé. « Que <c vous dirais-je de plus ? le roi lui fit apporter les meila leures armes qu'on put trouver, et toutefois Alexandre « les rejeta avec dédain et on lui en apporta d'autres. » Quelle que soit la fidélité de Lamprecht à son original, au moins dans les passages que nous pouvons comparer, il est à croire qu'ici il a résumé en quelques vers un développement plus ou moins long. Les mots « que vous dirais-je de plus .? » (v. 424) semblent du reste annoncer * rintention d'abréger. Quoi qu'il en soit, Vadoubement d'Alexandre et de ses compagnons occupe plus de cent vingt vers dans le poème décasyllabique (Arsenal, laisses xviii-xxxi). C'est la reine qui, selon l'usage, pourvoit à l'habillement du jeune homme et de ses compagnons, tandis que le roi se charge de procurer les armes >. Tout cela est du pur moyen âge, et naturellement ne se trouve pas dans le Pseudo-Callisthènes.

1. Lamprecht, v. 388-92; Arsenal, v. in-4- A la vérité, le trait en question manque dans l'un des deux mss. de Lamprecht, celui de Vorau, et, par suite, M. Harczyk {Zeitschrift f. deutsche Philo^ logie, IV, 20) suppose quMl est, dans l'autre ms., le résultat d'une interpolation. Mais cette hypothèse n'est plus soutenable dès qu'on trouve le même trait dans la version décasyllabique.

2. Cf. un passage analogue dans Gui de Nanteuilf vv. 2408 et ss. et les observations de M. P. Paris dans V Histoire littéraire^ XXVI, 224,

RÉDACTION DÉCASYLLABIQUE. 12 5

Le jeune enfant, lorsqu'il fut armé chevalier et pourvu d'un cheval *, était un beau jeune homme. On le salua du nom de roi, mais il répondit à ceux qui l'appelaient ainsi c que de royaume il n'avait pas ce que son doigt pourrait couvrir. > (Lamprecht, vv. 430-37.)

La même scène, plus vivement présentée, se retrouve dans la rédaction décasyilabique (tirades xxxii, xxxiii) :

Quant au palais fu li enfes venuz Del palafrei est a pé descenduz^ Toz li barnages est encontra venuz :

Plus de .Y.c. en i ot de chanuz Et autretant^ de jovenceus crenuz.

N'i a celui ne li renda saluz.

Reau ! s'escrient, nostre* reis est venuz.

Et Alix, s'en est molt irascuz :

Damedeu jure^ e lessoes vertuz Qui rei l'apele cha ne sera sis druz.

c Segnor baron, perque^ m'apelezrei

« Qant je de terre nen ai travers mon dei... >

La coïncidence est complète, et comme rien de pareil ne se rencontre dans le Pseudo-Callisthènes, la source commune de Lamprecht et du poème décasyilabique ne peut être qu'Alberic. Mais c'est la dernière fois qu'il nous est donné d'apercevoir le poète original derrière

Page 1