‹ Bibliothèque française du moyen âgeChapitre 65 sur 178 · Par Mich · texte numérisé non relu

Par Mich

L'idée exprimée dans la première de ces deux tirades se retrouve déjà, avec quelques différences, dans la rédaction décasyllabique (Ars. tirade iv ; Ven. p. 239). Le jeune Alexandre, y est-il dit, avait le cœur si fier qu'il ne voulait se laisser allaiter par une femme, et qu'une vierge de noble naissance dut le nourrir avec une cuiller d'or. Cette idée n'est pas empruntée au Pseudo-Callisthènes ni à Alberic : elle parait avoir été imaginée, ou du moins appliquée à Alexandre par l'auteur de la rédaction décasyllabique. C'est là que l'aura prise l'auteur du Roman >. Quant à la seconde tirade, elle reproduit, non seulement pour l'idée, mais à peu près complètement pour l'expression, la tirade m (Arsenal) de la rédaction décasyllabique (cf. Venise, p. 239). La plupart des vers sont identiques de part et d'autre, sauf les légères altérations que nécessitait la transformation de vers décasyllabiques en alexandrins.

A l'âge de dix ans^ dit le Roman (p. 6 et suiv.), Alexandre eut un songe : il lui sembla qu'un œuf qu'il allait manger > se brisait : qu'un serpent en sortait, faisait trois fois le tour du lit où Alexandre reposait, s'ef-

1 . Voir d-desstts, p. 117. il semble (jull y ait contradiction entre ce vers : ... « le convint tous dis nonr une pucele » et celui-ci : « Et d'une firance dame alaitier la mamele » ; mais il faut entendre norir au sens d' « élever » (angl. to nurse), quoi qu'il en soit, il est certain que le Roman a modifié sur un point important l'idée de son original. Remarquons à ce propos oue l'allaitement maternel n'est gu&e en usage, au moyen âge, que aans les classes inférieures. Il y a sur ce point un bien curieux passage au commencement du Roman des Sept Sages p. p. Keller, w. 185 et suiv.

2. J'interprète le texte, qui porte : Qu'il manjoit un oçf (Midi. 6, 22 ; d. au t. I, p. 125, la leçon du ms. 789, v. 247).

'forçait de rentrer dans l'œuf brisé, et mourait i ce moment. Là-dessus Philippe consulte plusieurs sages, dont un seul, Aristote, lui donne une réponse satisfaisante. Ce songe est assez étroitement lié dans le Pseudo- Callisthènes aux merveilles qui précèdent la naissance d'Alexandre ^ Alberic et la rédaction décasyllabique l'ont rejeté, parce qu'ils ont débarrassé la légende de ses principaux traits merveilleux ; le Roman l'a repris, seulement il le place après la naissance de son héros et en modifie considérablement les circonstances'. Notamment, il en tire parti pour amener sur la scène Aristote, qui apparaîtra en d'autres occasions encore dans le poème.

Après une vingtaine de vers sur l'éducation donnée par Aristote à Alexandre^ le Roman nous offre une tirade intéressante (Mich. p. 9, vv. 3 à 21) oh figure pour la première et dernière fois l'enchanteur Nectanebus (Natanaburs dans l'édition). C'est le développement d'un couplet de la version décasyllabique qui a été rapportée ci-dessus, p. 118. Le Roman ajoute à son original des traits plus ou moins comiques destinés à prouver l'habileté de Nectanebus, nous le présentant, pour ne citer qu'un exemple, comme un homme capable de faire tenir dans sa bourse les tours de vingt cités.

Les pages qui suivent contiennent l'épisode de Bucéphale raconté d'après la version décasyllabique, mais

1. Il est raconté dans le poème de Thomas de Kent, (d'après VÉpîtomt); voir I, 2 10- 11.

2. Les circonstances sont trop altérées pour (^u'on puisse en ce cas déterminer si le récit a été puisé dans Valenus ou dans Léon.

avec un talent bien moindre. L'imitation est d'ailleurs lointaine : tout au plus peut-on mettre en parallèle un ou deux passages des deux textes. Le roi Philippe, s'adressant à la reine, lui dit (Ars. xxi) :

« De vos, reîne, vengent li vestiment, c De mei vendnint li autre garniment.

c Por sca amor en adoberai cent, i

De même dans le Roman (Mich. 13, 28-3 1) :

Si dist a la roïne : c Or vos estuet pener c De querre rices dras por for cors conraer ; c Et jeu m'entremetrai de boins conrois doner, « Et ferai .ggg. autres pour s'ainour adouber, i

§ 2. Guerre contre Nicolas (Mich. pp. 1 5-45). — C'est au milieu des fêtes célébrées à l'occasion de cet adoubement que se présente le messager de Nicolas, roi de Césaire, venant, selon le Roman, réclamer le tribut dû par Philippe, porteur d'une déclaration de guerre selon la rédaction décasyllabique (Ars. xlvi). Nous avons vu plus haut (pp. 127-9) 4^^ ^^^s 1^^ deux versions latines du Pseudo-Callisthènes, l'épisode de Nicolas est présenté avec des circonstances qui ne pouvaient avoir aucun sens pour les gens du moyen âge.

Les préparatifs de l'expédition sont contés dans le Roman beaucoup plus longuement que dans le poème décasyllabique, et, sinon avec une bien réelle originalité, du moins sans emprunt à aucun des récits relatifs à la légende d'Alexandre.

L'auteur a profité de l'occasion qui s'offrait à lui pour

manifester sa prédilection pour les larges dépensiers, son antipathie pour les avares et pour les vilains. A Ven croire, Alexandre aurait confisqué les trésors des usuriers et des serfs de basse origine ' pour les distribuer aux pauvres chevaliers (Mich. p. i6). Ces sentiments sont fréquents chez certains poètes du moyen âge (moins au Nord qu'au Midi), mais ils se reproduisent dans notre Roman avec une singulière insistance.

Au nombre des préparatifs de la guerre contre Nicolas, on peut compter la création de douze pairs (Mich. p. 17) dont il n'y a pas trace dans le poème décasyllabique, mais qui se retrouve avec quelques variantes dans des tirades en alexandrins que nous a conservées le seul ms. de Venise (voy. I, 271-2). Le ms. de l'Arsenal offre en effet à cet endroit une lacune considérable^ dont il a été parlé ci-dessus, p. 104. Là liste des douze pairs n'est pas entièrement la même dans le ms. de Venise et dans le Roman ' ; elle n'est pas non plus placée au même endroit du récit.

Un peu plus loin (Mich. p. 18), nous rencontrons une coïncidence entre les deux poèmes, qui ne peut être fortuite. Le personnage de Sanson a sûrement été emprunté par le plus récent au plus ancien. De part et d'autre 3 c'est un jeune bachelier aux cheveux blonds,

1. Par c les sers de pute orine » (Mich. p. 16, v. 24} l'auteur du Roman entend sans doute des serfs affranchis, car des hommes en servitude ne pouvaient guère amasser de richesses.

2. Le manuscrit de Venise range au nombre des pairs Aristote, Festion, Sanse et Toras, qui dans le Roman sont remplacés par Lione Arides, Aristes et Caumon (Mich. p. 17, vv. (8, 19].

j. Ars, V. 508; Mich. p. 17, v. ji.

neveu de Darius S qui a à se plaindre de son oncle, et cherche une occasion pour se venger. Le grief diffère d'une rédaction à Tautre ^, mais c'est dans le cas présent une variation insignifiante.

Le récit des événements auxquels Sanson se trouve mêlé diffère considérablement dans les deux récits. Nous pouvons ici saisir sur le fait l'emploi d'un des procédés au moyen duquel l'histoire légendaired'Alexandre, encore assez brève dans la rédaction décasyliabique, est devenue un interminable et fastidieux roman. Dans le poème en vers de dix syllabes Alexandre envoie Sanson proposer à Nicolas de décider la querelle par un combat singulier (Ars. vv. 568-70). Le combat a lieu et tourne à l'avantage d'Alexandre. Dans le Roman, c'est bien aussi par un combat singulier que se terminent . la querelle et la guerre» mais la provocation vient de Nicolas (Mich. p. 38), qui^ ayant perdu une première bataille et ne comptant plus assez sur ses troupes pour en risquer une seconde, a recours au duel comme à une chance dernière. L'auteur du Roman, nourri de la lecture (ou plutôt de Vaudition) des chansons de geste, n'a pu résister à la tentation d'insérer ici un de ces monotones récits de batailles, tout en épisodes sans lien et sans relief, comme la poésie chevaleresque nous en offre tant. Un petit détail est à remarquer dans ce récit : c'est que la bataille a lieu sur les bords du Copar ou Cobar (Mich. p. 2}, vv. 7, 9),dans

1. Ars. V. 524, Mich. p. 18, V. «8 (voy. la variante], p. 20/ V. 12.

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