‹ Bibliothèque française du moyen âgeChapitre 76 sur 178 · II II · texte numérisé non relu

II II

De Daire le persaot k'Alixandres conqnisty De Poros le roi d'Inde qa'il kaça et ocist....

C'est, à quelques variantes près, la tirade qui fait suite, dans les manuscrits de l'Arsenal et de Venise >, à la partie en vers de dix syllabes. Elle se termine par ces vers (Mich. p. 249-50') :

La verte de l'estore, si com li rois le fist,

.1. ders de Castelduo, Lambers li tors, l'escrbt

Qui del latin le traist et en romans le mist.

Après cette tirade le récit reprend au point où nous l'avons laissé. Alexandre converse, au retour de la chasse, avec Aristote qui lui adresse une sorte de sermon, de chastoiement, comme on disait au moyen âge, sur la mauvaise foi des serfs et sur les dangers qui attendent ceux qui se fient à eux (Mich. pp. 250-1) ^ Ils se trouvaient déjà en substance tout au commencement du poème (Mich. p. 8, v. 3 5).' On se met à table, et, le repas achevé, Aristote fait à son royal élève une communication bien imprévue : c'est que Darius le réclame comme son serf, exigeant de lui un tribut (Mich. p. 252). C'est alors qu'Alexandre se met en marche contre Daire. Cela s'accorde bien mal avec ce qui précède :

1. Voy. le présent ouvrage, I, 59-60 et 273. Les premiers vers de la tirade manquent dans Te ms. de T Arsenal.

2. Ils sont tires du ms. Bibl. nat. fr. 375 ; cf. au tome I, p. 274, les variantes d'autres mss.

). C'est un lieu commun de la morale chevaleresque; voyez les textes réunis à ce propos dans une note de ma traduction de Girart de Roussillon, p. 28.

le poète ne parait pas savoir qu'on nous a déjà conté la lutte d'Alexandre et Darius et ladé&ite du second. C'est un nouveau poème qui commence. Poursuivons. Darius apprend avec colère qu'Alexandre marche sur lui ; il lui annonce par messager qu'il lui livrera bataille au terme de onze jours, et que s'il le prend il le fera pendre. En même temps il convoque ses hommes de toutes parts (Mich. pp. 253-4]. Le poète, revenant sur un sujet qui lui est familier, annonce que Darius, ayant eu le tort d'accorder sa confiance aux fils de ses garçons (p. 254, v. 17), dont il avait fait ses sénéchaux et ses baillis, et qui par leurs exactions avaient indisposé ses sujets contre lui, fut finalement abandonné de ses hommes et tué par ses seHis mêmes.

Darius, voyant qu'Alexandre se préparait à l'attaquer, appelle à son secours le roi d'Inde Porus, lui promettant d'avance les armes et le cheval d'Alexandre (Mich. p. 255). Cela est pris dfi Valerius [Epit. II, 19). Mais Porus, saisi d'effroi^ refuse; ici l'auteur du Roman invente. Puis les hommes de Darius se débandent. Ils se souviennent des mauvais traitements que leur ont infligés les serfs en qui le roi avait placé sa confiance, et, comme dit l'un des soudoyers en s'en allant : « Pire est orgueil de serf que venin de crapaud » (Mich. p. 256, V. 29] . Bientôt Darius est frappé à mort par les deux serb, cause de son malheur. Il fait venir Alexandre, lui abandonne son empire, le prie d'épouser sa fille et meurt (Mich. p. 257). Alexandre promet de récompenser dignement les meurtriers, de leur mettre un collier autour du col et de les élever très haut. Ceux-ci se dé-

164 CHAP. vn^ §8.

clarent. Alexandre leur fait mettre le hart au col, en guise de collier, et les fait pendre au haut de fourches patibulaires (Mich. p. 258-9). L'imitation de Valerius (Epiu II, 20, 21) est flagrante ^

Alexandre, ayant fait justice des traîtres^ s'engage avec son armée dans un désert infesté de bétes féroces^ sans que rien motive cette excursion. L'ayant traversé, il rassemble ses compagnons et leur dit en substance : « J'ai conquis Rome, Fouille, Calabre, Afrique. Je con- « nais suffisamment les habitants de la terre : je veux « faire connaissance avec ceux de la mer. » (Miçh. pp. 259-60.) Remarquons que c'est la première fois qu'il est fait mention de conquêtes en Italie. — Le procédé qu'emploie Alexandre^ consiste à se faire dévaler au fond de la mer dans un tonneau de verre. Ses découvertes se bornent à constater que les gros poissons mangent les petits. Cet épisode ne peut avoir été emprunté à Valerius, qui n'en fait pas mention. Il se trouve dans VHistoria de prdiis >. On peut supposer, mais on n'ose affirmer, tant les différences sont grandes, que le récit français a été puisé à cette source.

§ 9. Expédition en Inde, Défaite de Porus, Sa cité occupée par Alexandre (Mich. pp. 266-276). — Nous avons vu au § précédent que Darius, se voyant attaqué par Alexandre, avait appelé à son aide le roi Porus. Mais celui-ci avait refusé son concours, «e bornant à se

1. Les circonstances sont différentes dans VHistoria de praliis,

2. Bibl. nat. nouv. acq. lat. 174, fol. 38 v"; le passage est cité presqu'entier dans le mémoire de Favre, Mélanges, II, 72, note 4.

tenir sur la défensive (Mich. p. 255, vv. 26-? 5). Voici marintenant qu'Alexandre, revenu de son exploration au fond des eaux, annonce à ses compagnons l'intention d'aller attaquer Porus (Mich. p. 266) , et dès le lendemain il part pour l'Inde à la tète de son armée. Ici (Mich. p. 266, V. 34) se place une tirade dans laquelle il est dit qu'Alexandre se dirigea vers l'Inde huit jours après s'être mis en possession du royaume de Darius. Cette tirade est en contradiction avec ce qui précède : elle est l'œuvre d'un homme qui ne savait rien de la traversée du désert et de la descente au fond de la mer qui viennent d'être racontées. Elle est le début d'une partie nouvelle du poème, comme le constate d'ailleurs, d'une façon toute matérielle, la présence à cet endroit, dans plusieurs manuscrits, d'une grande capitale ornée. Cette tirade a pour premier vers : Ce fu el mois de mai qu'il se sont combatu.

Porus se prépare à la lutte. Il commence par mettre en sûreté sa fille en la confiant à la reine Candace (Mich. p. 267) qui fait ici sa première apparition dans le poème ; puis il livre bataille à Alexandre qui le met en fîiite^ et s'empare de sa cité où il trouve d'immenses richesses (Mich. p. 268-74). ^^ P^^^ ^ grand'peine ici constater en quelques traits épars une imitation fort libre de la Lettre à Aristote :

Ce fu el mois de mai qu'il se sont combatu, Que 11 rois Alixandres ot Daire en camp vaincu

Si corn issi jugnet en Inde sunt venu...

(Mich. p. 266-7.)

i66 CHAP. vu, §9.

Lettre à Aristote, édit. de 1706^ p. 21-2 : « Mense a maio rege Persarum Dario apud Gangem amnem « superato... Mense Julio déficiente, in Indiam Phasia* « cem pervenimus... » La description du palais de Porus offre aussi certains traits communs dans le Roman et dans la Lettre, mais cette dernière présente à cet endroit un texte si corrompu, et corrompu de tant de façons différentes, selon les mss. que l'on consulte', que la comparaison manque d'une base solide. Cependant il est clair que lorsque le poète s'exprime ainsi (Mich. p. 275, vv. 9, 10) :

Une vignete i ot mise par graut engin ;

Les fuelles sunt d'argent, ce truis en parcemin,

De jagonce li fust, de crestal le roisin ;

il a eu en vue ces mots de la Lettre (éd. de 1706, p. 22-3) : a ... vineamque solidam auro sarmentoque (( aureo inter columnas pendentem miratus sum, in qua a folia aurea racemique crystallini... »

§ 10. Les merveilles de VInde (M. pp. 276-29J). — Ici commence le long récit des épreuves que l'armée d'Alexandre eut à subir dans son passage à travers les régions étranges de l'Inde. Cette expédition^ bien faiblement motivée dans le Roman, a pour prétexte la poursuite de Porus (Mich. p. 276, v. 14). Elle est racontée d'un bout à l'autre d'après la Lettre à Aristote^

I . Je rapporterai à l'appendice, selon divers ms., le texte de ce passage.

dont les données ont été amplifiées et développées par l'imagination du poète. Alexandre prend ijo guides (Mich. p. 277, V. II)». L'armée ne tarde pas à souffrir de la soif. Zephirus, Tun des Macédoniens, apporte à Alexandre un peu d'eau, que celui-ci jette à terre, voulant partager les souffrances de ses compagnons (Mich. p. 278 ; Lettre, p. 26)». — Il n'y a pas dans les faits de raison bien décisive pour rattacher le récit du Roman plutôt à la Lettre qu'à VHistom de prdUiis de Léon, mais il en est autrement de l'épisode qui suit.

Les Macédoniens arrivent à un fleuve dont l'eau est si amère qu'on ne saurait la boire. Au milieu se trouve une ville fortifiée (une ferté), entourée de roseaux. Quatre cents chevaliers qui, par ordre d'Alexandre, ont tenté d'aborder llle à la nage, sont dévorés par des hippopotames (Mich. pp. 280-1]. Tout ceci se trouve avec peu de différences dans Léon aussi bien que dans la Lettre, mais ce qui est propre à la Lettre (p. 29) et au Roman (p. 281) c'est le châtiment qu'inflige Alexandre aux guides qui Tont conduit en des lieux aussi dangereux. Selon la Lettre, Alexandre en fait jeter cent cinquante dans le fleuve où ils sont immédiatement dévorés

1. Le même chiffre dans la Lettre éd. de 1706, p. 24; mais cette leçon n'est pas admissible, car plus loin, d'après la même édition, Alexandre fait jeter i$o de ces guides en pâture aux hippopotames, et pourtant il lui en reste encore qu'il abandonne au bord de l'étang (voir ci-après les dernières lignes du g). Il faut donc admettre ici le chiffre de 300 donné par d'autres éditions, notamment par celle de Bologne, i$oi (fol. /v%' col. i).

2. Ce trait a été repris au moyen âge et appliqué à un roi d'Angleterre ; voy. la chronique de Salimbeene {Monumenta historica ad prmncias Parmensem et Placentinam pertinenîia, III, 487).

l68 CHAP. VII, § 10.

par les hippopotames ; selon le Roman ce supplice n'est infligé qu'à cent d'entre eux. Ce trait manque à VHistoria.

Bientôt après, Alexandre aperçoit des Indiens qui naviguaient sur une sorte de radeau. Il apprend d'eux qu'à peu de distance se trouve un étang d'eau douce, le seul qui existe dans l'Inde (Mich. pp. 281-2). Constatons de nouveau qu'il y a ici accord avec la Lettre, désaccord avec VHistoria où les Macédoniens trouvent d'eux-mêmes l'étang d'eau douce.

L'armée arrive enfin auprès de l'étang, mais non sans avoir eu à repousser les assauts incessants d'une quantité de bètes sauvages qui lui font éprouver des pertes cruelles. Le Roman développe longuement (pp. 283-8) quelques lignes de la Lettre (p. 30).

Alexandre fait allumer 2000 lampes d'or (Mich. p. 288, v. 1 3 ; Lettre, p. 30] et des feux nombreux dont le bois qui entoure l'étang fournit la matière. Puis les Grecs se mettent à souper. Mais à peine avaient-ils commencé, qu'ils sont attaqués par des troupes sans cesse renouvelées de bétes féroces, qui viennent, selon leur usage, boire à l'étang après le coucher du soleil. Je ne puis entrer ici dans une comparaison détaillée de cet épisode du Roman avec les deux textes latins : les citations qu'exigerait cette comparaison occuperaient trop d'espace; qu'il me suffise de dire qu'ici encore des points de contact nombreux prouvent le rapport de la Lettre avec le Roman. Ainsi c'est dans ces deux textes seuls, à l'exclusion de VHistoriaj qu'on voit Alexandre abandonner auprès de l'étang, après leur avoir fait briser

bras et jambes, ceux des guides qu'il avait jusque-là épargnés (Lettre, pp. 34-5, Mich. p. 294).

§ 1 1. Arrivée à Batre, Défaite et soumission de Porus, Gog et Magog. — A la venue du jour les bétes disparaissent et l'armée se remet en marche, faisant retentir le désert du son de ses cors. Elle arrive dans les prés de Batte (Mich. p. 29J, v. 3 »), c'est-à-dire « in loca BactHanorum » selon la Lettre (p. 35), et bientôt après rejoint Porus. Celui-ci demande une trêve de vingt jours, qui est accordée par Alexandre à la condition que les hommes de Batre seront tenus de vendre des vivres aux Macédoniens. Cette circonstance^ ne se trouvant pas clans le Pseudo-Callisthènes, a sans doute été imaginée par le poète français, mais il en est autrement de ce qui suit. Alexandre a l'idée de se rendre au marché, monté sur une bête de somme, et se présente à Porus comme étaht le chambellan d'Alexandre. Il lui conte comment son maître est vieux, tout gelé de froid, et passe son temps au coin du feu à se chauffer. Grande joie de Porus, qui charge le faux chambellan de remettre à son maître une lettre injurieuse. A son retour, Alexandre et les siens font des gorges chaudes de Porus. Tous les éléments de cet épisode comique sont déjà dans la Lettre (pp. 36-37).

La bataille qui a lieu entre Alexandre et Porus, et dans laquelle ce dernier est vaincu et fait prisonnier, est traitée dans le Roman à la façon des chansons de

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