Culle de sainte Marine chez les Grecs. — Que les Grecs
aient particulièrement honoré dans certaines localités la moniale syrienne, dont ils avaient sans doute été les premiers à écrire l'histoire, c'est chose fort probable. Mais, pour le moment, je ne connais que les édifices religieux érigés sous son vocable, au cœur même de la Grèce, à Athènes (1). Voici ce qu'en dit M. L. Petit de Julleville :
« À Athènes, une chapelle creusée dans la grotte des Nymphes est dédiée à sainte Marine ("Ay. Mapiva). Une église de sainte Marine s'élève sur l'emplacement du temple d'Artémis Eucléia (Artémis de belle renommée) (2). »
Et ailleurs :
« L'église de Hagia Marina (‘A-. Mzpivz) située sur la colline des Nymphes ou plutôt creusée dans cette colline, au pied de l'observatoire astronomique, se compose d’une grotte souterraine, que surmonte une petite coupole à fleur de terre. On ἃ trouvé sur cette colline une inscription portant ces mots : HIE- PON NYMP... Hagia Marina succède sans doute à l’hiéron souterrain des Nymphes (3). »
M. Petit de Julleville n'hésite pas à reconnaitre notre sainte dans Hagia Marina : « Sainte Marine, dit-il, est une vierge dont la vertu, indignement méconnue et calomniée durant sa vie, fut justifiée après sa mort. C’est là chasteté que la dévotion populaire honore en elle; ainsi cette sainte succède assez naturellement aux Nymphes, divinités vierges, à Artémis, déesse chaste, et particulièrement à Artémis Eucléia, c'est-dire Artémis glorieuse ou bien renommée (4). »
Cette identification est justifiée, du reste, par la nature des prières adressées spécialement à la sainte : « Il paraîtrait que les jeunes filles nubiles demandent à sainte Marine qu'elle leur procure un mari: les femmes stériles l’implorent pour obtenir la fécondité, les mères pour la guérison de leurs enfants ma-
(1) C'est sans doute d'une chapelle dédiée à sainte Marine que tire son nom la petite vallée de Ἁγία Μαρῖνα, qui se trouve près de la forteresse de Rhamnonte, à quelques heures de Marathon, à l'extrémité orientale de l'Attique (Guides Joanne. Grèce, 1. Athènes οἱ ses environs, Paris, 18SS, p. 182).
(2) Recherches sur l'emplacement elle vocable des églises chrétiennes en Grèce, a+ par M. L. Petit de Julleville, ancien membre de l'École française d'Athènes, ? dans Arch. des miss. scient. οἱ lillér., Paris, 2° série, vol. V, 1868, p. 508.
(3) Petit de Julleville, Op. cit., p.488.
(4) Ibid. Ρ. ΘΝ,
nn 2 dé mé
lades. On rendait dans l'antiquité un culte analogue à Artémis Dictynna (ou chasseresse) (1). »
Un autre auteur ajoute le détail suivant : « A l'extrémité S.-E. (de la colline des Nymphes où se trouve la chapelle *A-fx Mapiva) le rocher ἃ été aplani et poli par les glissades des femmes qui croyaient trouver dans cet exercice un remède à leur stérilité (2). »
Enfin Pittakys a écrit ceci: « Un souvenir des anciens usages pratiqués dans ce temple (c’est-à-dire dans un petit temple d'Hercule qui se dressait à l'endroit où se trouve maintenant l'église de sainte Marine) s'est conservé jusqu'à ce jour : les enfants malades sont portés par leurs mères dans cette église, après la messe on leur retire leurs chemises, et on leur remet de nouveaux vêtements. C'est une cérémonie qui s'y pratiquait anciennement (3). »
Il est évident que le culte de sainte Marine a été substitué dans ce lieu à un culte païen, avec lequel il avait certaines analogies, et que c'est au mélange de lun et de l’autre que sont dues les pratiques de dévotion populaire en usage aujourd'hui.
On peut se demander ici comment il se fait que les églises placées sous le vocable de notre sainte dans les pays de rite grec, sont toujours désignées par l'expression ‘Az Μαρῖνα, tandis qu'elle-même est invariablement appelée par les liturgistes et hagiographes de ces pays Μαρία dite Μαρῖνος. Cette contradiction s'explique, à mon avis, par ce fait que la propagation de son culte et l'érection de ses églises sont dues à une influence syrienne, c'est-à-dire maronite. Nous avons vu que l'île de Chypre, habitée surtout par des Grecs, possède plusieurs églises, d'origine certainement maronite, dédiées à Δ τα Μαρῖνα, et dont quelques-unes se trouvent dans des villages entièrement grecs à l'heure actuelle. Il se peut donc que le culte et le nom maronite de la sainte aient été importés par des Grecs de cette ile dans la Grèce continentale. La même chose ἃ pu se produire, lorsque le corps de Marine, avant d’être transféré à Venise, fut apporté à Constantinople. Un pareil événement était bien de nature à développer la dévotion populaire . (1) Petit de Julleville, op. cit. p. 508.
(2) Guides Joanne, vol. cit., p.77.
(3) Pittakys, L'ancienne Athènes, Athènes, 1835, p. 461.
XVi VIE DE SAINTE MARINE.
envers elle chez les Hellènes, et surtout à leur faire adopter, pour la désigner, le nom sous lequel elle était connue dans le pays d’où leur venait la précieuse relique.
4. Culte de sainte Marine à Venise. — Sainte Marine est vénérée à Venise depuis le jour où son corps ἃ été apporté d’Orient dans cette ville. Du Cange est le premier qui ait fait connaitre cette translation d’après la Chronique d'André Dandolo, alors inédite : « S. Marinae corpus haud procul ab urbe asservatum indeque Venetias translatum an. MCCXXX scribit Andreas Dandulus in Chron. Ms. : Extra urbem Constantinopolitanam Joannes de Bora de quodam monasterio pretio et precibus inductis custodibus, corpus B. Marinae Virginis, quae in cœnobio Monachorum accusata de adulterio pœnitentiam ecit, abstulit, et Venetiis in Ecclesia S. Liberalis, nunc vocata ejus nomine, collocavit (1). »
Pietro de’ Natali rapporte ainsi cet événement : « Anno autem Domini MCXIIT tempore Iacobi Teopoli ducis Venetorum, quidam Iacobus de Bora parochialis ecclesie sancte Marine de Venetiis deuotus sancte virginis, corpus ipsius de partibus Romane sublatum per nauem Venetias direxit, et in ecclesia sua collocandum ordinauit. Cuius meritis naute ἃ maris tempestate liberati sunt, sicque corpus sancte virginis Venetias delatum in eadem ecclesia sepultum est calendas septembris (2). »
Ces quelques lignes contiennent au moins deux erreurs. D'abord l’église où fut déposé le corps de la sainte ne lui était pas dédiée auparavant; en second lieu, cette translation ne put avoir lieu en 1113, puisque Jacopo Tiepolo fut doge de Venise de 1229 à 1249. Cette date erronée, provenant peut-être d'une faute typographique, a été acceptée par différents auteurs, entre autres par Le Nain de Tillemont (3).
Pour le même motif, Théodore d'Amadeni, dans son ou-
(1) Du Cange, Hislor. Bysant., Luüt. Paris, 1680, liv. IV, p. 149-150. Le texte de la Chronique d'André Dandolo a été imprimé, depuis, dans la collection de Muratori, Z?er. ilal. script, Milan, vol. XII, 1728, col. 346, et, dans ce volume, la date assignée à la translation est bien, comme chez Du Cange, l'année 1230, c'est-à-dire la deuxième du dogat de Jacopo Tiepolo.
(2) Petrus de Natalibus, Catalog. sanctor., Lugduni, 1521, lv. IV, chap. 108, fo 104. (La première édition de cet ouvrage avait paru à Venise en 1495.)
(3) Op. cil., p. 167
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