AUX TEXTES LATINS, GRECS ET ARABES
Le texte de la Vie latine de sainte Marine contenu dans le manuserit Mm. vi. 4 de la bibliothèque de l'Université de Cambridge m'a été envoyé trop tard pour qu'il pût être donné dans le corps de cet ouvrage. Mais, je crois bien faire en l'insérant dans ce supplément. L'intérêt qu'il présente se trouve tout entier dans la facon dont il a été rédigé. Il est, en effet, un remarquable exemple de ce que pouvait devenir un texte historique, gràce à des remaniements et à des interpolations fantaisistes, à une époque où, trop souvent, on n'avait pas la moindre idée du respect avec lequel l'Histoire doit être traitée.
Le procédé suivi par le rédacteur de cette Vie « farcie » est bien simple. Celui-ci avait sous les yeux le texte le plus ancien de la biographie latine de sainte Marine, lequel, bien qu'il contienne déjà un certain nombre d’amplifications, n’en laisse pas moins dans l'ombre divers détails que nous aimerions à connaitre. Or, tout en le copiant, notre écrivain a comblé ces lacunes, en puisant dans son imagination des renseignements complémentaires destinés à le rendre plus intéressant. Ainsi cette antique version ne lui disant pas d'où Marine était originaire, il n’a pas hésité à lui donner pour patrie l'Italie, où il vivait sans doute lui-même. Quant au père de celle-ci, comme sa profession n'était pas indiquée, il trouva tout naturel de lui attribuer celle de maçon, ce qui lui permettait de faire de cet homme un frère convers plutôt qu'un religieux de chœur, et de disserter sur les mérites auxquels un simple frère peut atteindre. Qu'était ce monastère qui abrita sainte Marine, c’est ce que le premier biographe ne nous ἃ pas appris. Mais rien n'était plus facile que de suppléer à son silence : il s'agissait évidemment d’un monastère de l’ordre de Citeaux , ordre auquel notre écrivain appartenait très probablement. Lorsque le corps de la
sainte eut été déposé dans le tombeau, divers miracles se produisirent devant celui-ci. Mais quels miracles? Une plus grande précision ne pouvant qu'accroitre notre édification, nous som-
daus le jardin du Séminaire patriarcal de Venise,
mes informés que trois aveugles et deux boiteux furent instantanément guéris. Et ainsi de suite.
On le voit, le rédacteur a introduit dans la légende de sainte Marine des détails de son invention qui, sans aucun doute, devaient plaire à ses lecteurs, mais qui l'ont notablement dénaturée. Si cette légende ne nous était pas parvenue sous une forme plus ancienneet plus simple, nous aurions, grâce au texte
de Cambridge, une notion peu exacte de la vie de notre sainte. Cela prouve combien il faut être réservé dans l'autorité que l'on accorde à des Vies de saints qui ne nous sont connues que par des recensions de date relativement récente, que caractérise ordinairement la présence de dissertations pieuses et de développements littéraires.
Après le texte du manuscrit de Cambridge, on trouvera l'histoire abrégée de sainte Marine, telle qu'elle est donnée dans les recueils de Jacques de Voragine et de Pierre des Noëls (Pietro de’ Natali) et dans la lecon historique du bréviaire de Venise. Ces récits en prose seront suivis d'une Vie en vers latins que les PP. Bollandistes ont publiée d'après un manuscrit de Milan (1) et qu'ils m'ont gracieusement autorisé à reproduire.
Comme supplément aux textes grecs, je crois devoir donner la notice consacrée à sainte Marine dans le Ménologe de l'empereur Basile, parce qu'elle n’est pas exactement la même que celle qui se lit dans les Ménées. Le fac-similé de ce texte et de la miniature qui l'accompagne, a été exécuté d’après une photographie que le ἢ. P. Ehrle, préfet .de la bibliothèque Vaticane, ἃ eu la bonté de me faire envoyer.
La poésie arabe sur sainte Marine, qui vient ensuite et qui n'avait pas encore été imprimée jusqu'ici, est conservée au Mont-Liban dans un certain nombre de cahiers manuscrits, dont plusieurs sont mutilés. Elle est écrite dans un mètre analogue au mètre syriaque de 14 pieds, divisé en deux hémistiches. Dans les 134 strophes de deux vers, dont elle se compose, les trois premiers hémistiches ont une rime commune, tandis que le quatrième se termine par une syllabe qui est la même. d'un bout à l’autre de la pièce. Comme dans les poésies en langue vulgaire de tous les pays, l'auteur supprime souvent des accents-voyelles pour que le nombre des pieds exigé par la mesure ne soit pas dépassé.
La langue de cette poésie est le dialecte arabe du Liban avec quelques prétentions à l'arabe littéraire. D'ailleurs, elle
(1) Analecta Bollandiana, Bruxelles, vol. XI, 1892, p. 246-249.
n'est pas exactement la même dans tous les manuscrits, car il est évident que dans les plus récents elle a été retouchée et améliorée. Le texte publié ici a été établi par le R. P. Cheïkho, S. J., le distingué arabisant de Beyrouth, à l’aide de deux copies que M. l'abbé Arida, secrétaire du patriarcat maronite, et le P. Pierre Hobeïka, curé maronite de Basconta, ont eu l’obligeance de me procurer.
L'auteur de cette poésie est, à n'en pas douter, le patriarche maronite Joseph Akouri, qui occupa le siège patriarcal de 1644 à 1648. Dans plusieurs strophes il raconte son histoire et signale les différents postes dont il ἃ été chargé pendant sa jeunesse cléricale.
Si la date de 1641 appliquée à la composition du poème est exacte, Joseph Akouri l'aurait écrit avant son élévation à la dignité patriarcale.