SAINTS JUMEAUX
ET
DIEUX CAVALIERS
Si ce travail avait vu le jour il y ἃ quelque cinquante ans, il aurait pu prétendre à l'honneur de terminer une longue et célèbre controverse hagiographique. Les trois saints jumeaux Speusippe, Élasippe et Mélésippe avaient-ils subi le martyre en Cappadoce, ainsi que le racontait un texte latin — une version des Actes originaux, pensait-on — publié par Rosweyde et réimprimé dans les Ac{a Sanclorum; où bien fallait-il croire un autre texte, qu'on lisait à la suite du premier dans le Janvier des Bollandistes, et d'après lequel les Tergeminti auraient cimenté de leur sang l'édifice de la jeune Église de Langres? A vrai dire, la question n'était pas difficile à résoudre. La version langroise attribuée à tort à un certain Warnahaire, qui vers l'an 615 l'envoya à saint Céraune, évèque de Paris, la version langroise présentait toutes les apparences d’un faux. Mais son succès avait été si grand dès l'origine, qu'elle avait fait presque oublier la tradition cappadocienne. Le WMarlyrologe hiéronynuien, et après lui les martyrologes historiques, l'avaient définitivement consacrée. Tant qu'on n'eut pas de notions précises sur les sources du Martyrologe mis sous le nom de saint Jérôme, on se crut autorisé à trouver un argument en faveur de la priorité de l'histoire langroise, dans ces quelques lignes figurant au 17 janvier : XV Kal. febr. Lingonis. Passio
Sanclorum martyrum geminorum Speusippi, Helasippi, Me=" lasippi, Leonellue, Tunellae, Neonis. ν᾽
L'abbé Bougaud (1), écrivant en 1859, démontrait encore avec un grand luxe d'arguments, que la Passion dite de Warnahaire était bel et bien l'original, démarqué ensuite par quelque Graeculus au profit de la Cappadoce. Et M. Bougaud n'avait pas assez de mépris pour cet hypothétique faussaire.
Aujourd'hui la question est tranchée. M Duchesne (Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, 1, 48-54) ἃ montré comment les légendes qui ont la prétention de raconter l’origine des Eglises de Valence, Besancon, Langres, Dijon, Autun et Saulieu sortent d'une mème officine hagiographique qui a fonctionné dans la première moitié du vi siècle. Si le Martyrologe hiéronymien fait allusion à la Passion de Warnahaire, c'est que sa recension gallicane fut rédigée à Auxerre vers l'année 990 et que dès cette époque les six romans, acceptés avec enthousiasme par les Églises intéressées, jouissaient d'une autorité absolue. |
Ainsi done, si j'apporte ici la preuve que la forme cappadocienne de l'histoire des 7'ergemini en est bien la forme originale, ina démonstration pourra paraitre superflue (2) en ce qui concerne la vieille controverse sur les trois jumeaux. Mais peut-être attirera-t-elle l'attention sur la légende cappadocienne ellemême, qui constitue un problème hagiographique digne d'intéresser les hommes compétents.
La version cappadocienne n'était connue Jusqu'à présent que par le texte latin publié d'abord par Rosweyde, et reproduit dans les Acta Sancltorum, Jan. IT, 70.
(1) L'abbé Bougaud, Étude historique el crilique sur la mission, les actes elle culle de saint Bénigne, Autun, 1859. 4
(2) Bien que le débat scientilique soit clos, à proprement parler, les. tenants langrois de « Warnahaire » n'ont pas tous désarmé. Voyez l'abbé Narbay, Supplément aux Acta Sanclorum, in-4, IS96, p. 270-285, et la réponse de l'abbé Roussel, Comment Warnahaire.… a composé la légende langroise, Langres, Rallet-Bideaud, 1897, 102 p.
Ce texte était incomplet dans les Vifae Patrum et dans les Acta Sanctorum. Tiré d'un manuserit de l'érudit allemand Marc Welser, auquel manquait un feuillet, il présentait en son milieu une facheuse lacune. L'abbé Bougaud en retrouva un exemplaire complet dans le ms. 34 de la bibliothèque du séminaire d'Autun et le publia dans son Æfude historique et crilique (sic!) sur la mission de saint Bénigne, p. 465-174. Cette édition passa inapercue, et les Bollandistes imprimèrent à leur tour le morceau qui manquait au texte des Acta Sancloruim, dans leurs Analecta, IL (1883), p. 378-380.
Le manuscrit utilisé par eux était un codex Reginae Sueciae qui fueral monasterii Flaviacensis (1. c., p. 378).
Plus récemment, les savants hagiographes, dans leur C'alalog. cod. hagiogr. bibl. reg. Bruxellensis, II, 290-292, signalèrent le ms. 9289 lequel, f. 123'-125', contient un morceau qui n'est, à vrai dire, ni le texte « cappadocien » ni la version dite de Warnahaire, mais une curieuse combinaison des deux, sorte de compromis entre deux rédactions contradictoires. Pour la partie publiée dans les Analecta, l'auteur du centon suivait la version authentique.
Tout le monde est d'accord pour admettre que le texte latin dit authentique par opposition avec le faux de Warnahaire, est la traduction plus ou moins libre d’un document grec. Le P. Bolland inclinait à croire que cet original grec constituait les actes originaux des saints Martyrs. Le texte grec que nous allons mettre sous les yeux du lecteur ne mérite pas ce beau nom d'Acta Sincera dont Ruinart s’est montré, à bon droit, si avare; mais tel quel, il nous permettra d'atteindre une forme plus ancienne de la légende des Trois Jumeaux.
C’est en examinant un manuscrit de la Ziblioteca della Missione urbana diS. Carlo, à Gènes, que j'ai trouvé le ΜΙ χρτύριον τῶν ἁγίων νηπίων. La Bibliothèque de la Wission urbaine est un des dépôts italiens restés le plus longtemps inconnus. M. Ehrhard en ἃ publié un inventaire dans le Centralblatt für Bibliolhekswesen (X, p. 192-217), en 1893. Ses renseignements sont plus complets que les notes très insuffisantes de Blume et de Grassi; mais le travail de M. Ehrhard ne peut tenir lieu d'un catalogue complet, comme ceux dont les Bollandistes ont donné les admirables modèles.
Les manuscrits génois s'appellent Sauliani, du nom de l'évêque Filippo Saoli qui les avait rassemblés au xvi° siècle. Il y a 36 manuscrits grecs, dont un du 1x° siècle et sept du x°. Le nôtre, d'après Ehrhard, est un de ces derniers; il porte le n° 33. (ἃς Vitelli a attiré l'attention sur lui dans les Studj italiani di filologia classica, 11 (1891), p. 374, comme contenant cette Vie de Théodose, par Théodore, que la savante édition de M. H. Usener a rendue célèbre (1). Et c'est en préparant, avec la permission de M. Usener, une nouvelle édition critique de 1᾿ξγχώμιον de l'évêque de Petrai, que j'ai été amené à étudier le Saulianus 99:
Il est en parchemin et contient 207 (2) feuillets (30,2 x<22). Chaque page d'écriture comprend deux colonnes de trente lignes environ. L'écriture est une belle minuscule penchée à droite.
J'ai été longtemps fort intrigué par cette mention qu'on lit sur le verso du dernier feuillet :
Je l'avais prise d'abord pour une signature de τ el) et j'ai cherché de mon mieux à expliquer cet ethnique inconnu Σιδηριώτης, et cette date étrange, Ζυι΄ (3). Mais la forme suspecte de l'écriture aurait dû me faire reconnaître plus tôt que j'avais affaire à un mystificateur moderne. Chrysanthe le Sibérien n'est autre que M. Chrysanthe Loparev, le savant russe qui à examiné notre manuscrit pendant l'année 1902 (Zur) !
Voici, en effet, quel est le contenu du manuscrit, un ménologe du mois de janvier. Un certain nombre de feuillets (4) manquent au commencement; le premier morceau est donc un fragment acéphale.
1) f. 1° Basilii magni encomium in Gordium (P. G., XXXI, col. 489 ἽΝ Je
» PAUNATE ΝΣ ν
2) Bicc καὶ πολιτεία τοῦ ὁσίου πατρὸς ἡμῶν χαὶ ὁμολογητοῦ
Μιχαὴλ Men ral συγχέλλου γεγονότος πόλεως “Ιεροσολύν υ Û ᾿ 0 ͵ ᾿
Inc. Τὰς τῶν. ἀγαθῶν. ἀνδρῶν ἀναγράπτους τίθεσθαι πράξεις. (1) Usener, Der heilige Theodosios, Leipzig, 1890. 2) Et non 206 comme le dit Ehrhard.
(3) Revue de l'Orient chrélien, 1904, n° 4, p. 456. (4) Ebrhard caleule qu'il en manque 74.
PPT (9
Inc. Οἱ μαχαριώτατοι χαὶ ἅγιοι πατέρες οἱ πρὸ ἡμῶν χαὶ ἐφ᾽ ἡμῶν “διὰ χαθαροῦ χαὶ ἀνεπιλήπτου βίου ἐν Χῷ ΤῊΣ
4) f. 55° Homélie de saint Jean Chrysostome sur la sainte Théophanie.
5) f. 71° Homélie de Basile de Césarée sur le saint et salvifique baptême. ἡ
6) f. 83. Homélie de saint Grégoire de Nazianze εἰς τὰ ἅγια φῶτα.
Ἐν τῶ He à ur : AE Inc: ἜΝ τῷ ar ἐχεῖνο χαιρῷ βασιλεύοντος Διοχλητιανοῦ ἐν Νιχό-
εὐ 191: Βίος χαὶ πολιτεία τοῦ ἐν ἁγίοις πατρὸς ἡμῶν Μαρχιανοῦ ὍΝ ὑτέρου γενομένου χαὶ οἰχονόμου τῆς ἁγιωτάτης ἐχχλησίας τῆς Kuwyταντινουπόλεως.
10. Ἑιὐλογητὸς ὃ Θεὸς χαὶ πατὴρ τοῦ μεγάλου Θεοῦ χαὶ σωτῆρος ne Τησοῦ πῶς 11) Ὲ 149: Bios χαὶ πολιτεία τοῦ ἁγίου πατρὸς ἡμῶν ἀδόὰ Θεοδοσίου
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τῶν πόλεως ἐσήμηνε δι᾿ ἀνὰφ eu Ê 2012 Μαρτύριον τῶν ἁγίων τριῶν νηπίων Drevoirrcv, ᾿Ελασίποὐ χαὶ Μελεσίππου, χαὶ τῆς τούτων μητρὸς Νεονίλλας. es l'époque où Ehrhard rédigea son catalogue, tous ces textes étaient inédits, à l'exception des trois homélies et des numéros 1, 9 et 11. La Vie de Michel, prêtre et syncelle de Jérusalem, est maintenant connue par la publication partielle de Manuel Gédéon, Βυζαντινὸν ‘Ecoroksyicv, Constantinople, 1899, p. 231-
242 (1). Gédéon s’est servi du cod. 13 du Pantocrator. — Notre … Vie diffère de celle qui se lit Cod. Var. 10S5?. : ᾿
Le n° 3, la Vie de saint Théodore, moine et higoumène du monastère de Chôra, a été analysée par Gédéon, op. cil., 227- 231, d'après le 13 du Pantocrator également (f. 175 β- 189 f) et ensuite publiée, d’après notre manuserit par M. Loparev :. Supplementum ad Historiam Justinianeam : De S. Theodoro (204-595), monacho hegumenoque Chorensi, cujus vita illustrala nee non Choræ monasterii historia congesta. Πίος cod. ins. S. Α΄. inserilur. Pétersbourg, 1903.
N° 7. Gédéon en a donné des fragments, p. 53 suiv. de son livre. Lipomani et Surius en avaient publié un texte latin, au 29 août.
N°8. J. Compernass a publié les Acta C'arterit C'appadocis (Bonn, 1902), d’après un ms. de Paris. Mais notre manuscrit présente une rédaction différente.
N° 9. Saint Polyeucte. Notre rédaction (B!des Bollandistes (2)) diffère de l'œuvre métaphrastique qu'on lit sous le même titre, P: G:, CXIVN; ΘΟΕ Βα:
N° 10. Ehrhard signalait la différence de ce texte d'avec la Vie de Marcien, par Syméon Métaphraste (Migne, P. G., CXHI, 129). Aujourd'hui, la version du Saulianus 33 est publiée d'après d'autres manuscrits, par MM. Papadopoulos-Kerameus, ᾿Δνάheuta sooo. Σταχυολογίας; IV, 258-270, et Gédéon, Βυζαντινὸν
N°11. Publié par Usener, Der heil. Theod., Leipzig, 1900, d'après le Laur. XI 9. Autres manuscrits étudiés par Krumbacher (Sitzungsber. der Münchner Akad. d. Wiss. Phidos.-philol. Klasse, Heft I). Cf. E. Rolland, Une copie de la Vie de saint Théodose par Théodore conservée dans le Baroccianus 183, Gand, Engelcke, 1899, in-$°, 40 pp. (= Recueil de travaux publiés par la Faculté de phil. de l'Univ. de Gand, 24° fascicule). Cf. encore Byz. Zeitschr., 2 (1893), 649 οἱ 8 (1894), 194.
La copie génoise se rattache nettement à la ligne P du stemma de M. Krumbacher. Elle présente beaucoup d’analogie avec le
(1) CF. $S. Vaïlhé, Revue de l'Orient chrétien, VI (1901), 3515-32, 610-412. (2) Bibliolheca hagiographica graeca.
SAINTS JUMEAUX ET DIEUX CAVALIERS. τί
ms. À (Patmiacus) étudié dans Byz. Zeitschr. 4 (1897), p. 557 sqq., par MM. Bidez et Parmentier.
N° 12. Sainte Charitine. Texte différent dans Métaphraste (Migne, CXV). Cette rédaction est inédite.
N° 15. Le texte grec du martyre des Trois Jumeaux ne se trouve qu ici.
Ce qui frappe tout d'abord dans cet ancien ménologe, c’est le nombre de pièces rares ou même uniques qu'il renferme. Qu'on le compare, en effet, aux autres ménologes du mois de janvier, bien entendu à ceux qui, comme lui, sont composés exclusivement de morceaux anté-métaphrastiques. S'il a de commun avec eux l'£loge de Gordius par Basile, les trois homélies sur l'Épiphanie, le Baptème, τὰ Φῶτα, la Vie de saint Théodose, en revanche les Vies des saints Michel et Théodore et celle de Marcien sont fort rares, celle de sainte Charitine l’est plus encore, la rédaction où se présente ici la Vie de Carterius parait être unique, et le martyre cles saints Jumeaux est dans le même cas.
Si maintenant nous examinons les jours du mois mentionnés en tête des différents morceaux, nous trouvons que ceux-ci forment une série chronologique continue :