‹ Bibliothèque hagiographique orientaleChapitre 3 sur 195 · ΡΞ TT · texte numérisé non relu

ΡΞ TT

tefois la principale raison qui me porterait à rejeter l'identification proposée est la différence qui me semble avoir existé, au point de vue des doctrines religieuses, entre la femme de Pompée et la pénitente de l'abbé Daniel. En effet, la première, sincère catholique et grande admiratrice de saint Sabas et du patriarche Macédonius, fut fort maltraitée par l'empereur Anastase, parce qu'elle s'était rangée ouvertement dans le parti des défenseurs du concile de Chaicédoine. Tout au contraire, la seconde, si, comme je le crois, il faut voir en elle la correspondante du patriarche Sévère, ardent monophysite, devait plutôt sympathiser avec les ennemis du concile en question.

Le récit classé sous le n° 3 (Voy. p. 12) et intitulé Warc le Fou, nous transporte à Alexandrie et nous met sous les yeux un saint et fort étrange personnage. Marc était un moine qui, pendant quinze ans, avait péché contre la pureté. Au bout de ce temps il s'était enfin ressaisi et, pour expier ses fautes, il s'était promis de faire de sa personne l’objet de la dérision des hommes, pendant autant d'années qu'il avait péché. Il vint donc à Alexandrie et il y vécut, simulant la folie, se nourrissant de débris d'aliments qu'il ramassait dans le marché et gagnant dans l'hippodrome, sur les bancs duquel il couchait (1), quelque menue monnaie qu'il partageait avec d’autres malheureux.

Une certaine année, l'abbé Daniel s'étant rendu à Alexandrie, à l’occasion de la fète de Pâques (2), il y aperçut Marc et eut

(1) Le mot Ἵππος (νου. p. 12, 1. 14; p. 15, 1. 2), par lequel notre texte désigne le bâtiment en question, est assez difficile à interpréter d'une facon exacte. L’explication dont il est suivi, δημόσιον δέ ἐστιν ὁ Ἵπποξς, ne nous aide guere, car l'expression δημόσιον peut s'appliquer à tout bâtiment publie. M. Guidi ἃ traduit le mot copte correspondant par scuderie pubbliche, en accompagnant sa traduction d’un point d'interrogation. J'incline pour ma part à voir dans l"Ixποξ, NON pas une sorte de caravansérail, mais un hippodrome, car les σχάμνια, sur lesquels Mare dormait pendant la nuit, ne sont-ils pas les bancs sur lesquels s’asseyaient les spectateurs? Ne serait-ce pas l'hippodrome mentionné par S. Épiphane dans son ouvrage De Mensuris et Ponderibus : Kai ἐπαύσαντο oi Λαγίδαι βασιλεύειν, οἱ ἀπὸ τοῦ Λάγου δηλονότι χαταγόμενοι Πτολεμαῖοι, ὃς ἱππιχὸν ἐν ᾿Αλεξανδρείαᾳ χατασχευάσας, Λαΐον ὠνόμασεν (Voy. Migne, Patr. gr., vol. XLIIL, col. 257). L’auteur de la version latine qui accompagne ce texte ἃ traduit ἱππικόν par equestre curriculum.

(2) Les higoumènes de Scété, ajoute l’auteur du récit, avaient l'habitude de se rendre chaque année, à cette date, auprès du patriarche, ce qui montre que autorité de ce chef spirituel s’exercait très régulièrement sur les groupes monastiques voisins d'Alexandrie.

aussitôt l'intuition de la sainteté du personnage. S'étant approché de lui, il le saisit par le bras; mais celui-ci, jouant son rôle, poussa des cris et appela à son secours. Un rassemblement se forma bientôt autour de Marc et de Daniel (1). Des voix s’élevant de la foule disaient à Daniel : « Laissez-le : c'est à un fou que vous avez affaire. » Mais lui répondait : « C'est vous qui êtes des fous! Voici le seul homme raisonnable que j'aie trouvé aujourd'hui dans la ville. » Les assistants allaient peut-être prendre parti pour Marc, lorsque des ecclésiastiques qui connaissaient Daniel, accoururent à leur tour d'une église voisine et demandèrent à celui-ci s’il avait à se plaindre du fou. Pour toute réponse, Daniel leur dit : « Conduisez-moi cet homme devant le patriarche. » Lorsqu'on fut en présence de ce dernier, Daniel, s'adressant à lui, en montrant Marc, s'écria : « Il n'y ἃ pas actuellement dans Alexandrie un pareil vase d'élection! »

Le patriarche, qui savait que des révélations surnaturelles étaient faites à Daniel, adjura alors Mare de dévoiler ce qu'il était. Celui-ci obéit et raconta ce qui a été dit plus haut, c’està-dire qu'il avait fait le serment d'expier, pendant quinze ans, ses quinze années d'inconduite, et il ajouta que la quinzième année de sa pénitence venait de finir. On devine l'émotion de toute l'assistance pendant ce récit. Marc et Daniel passèrent la nuit dans le palais patriarcal. Mais le lendemain matin, quand le vieillard et son disciple se rendirent auprès de Marc pour prendre congé de lui, celui-ci venait d’expirer. Aussitôt le bruit de cette mort se répandit dans toute la ville et dans tous les envirops et l’on fit à Marc des funérailles magnifiques, auxquelles assistèrent non seulement toute la population d'Alexandrie, mais encore un grand nombre de moines venus du voisinage, de l'Énaton et même de la région de Nitrie.

C'est encore un saint ignoré que ce mendiant (Voy. p. 15) dont Daniel va nous révéler les mérites dans le récit que contient

(L) Le texte contient ici un de ces détails qui montrent la véracité du récit, car il est certains traits de caractère qu'un auteur naïf, comme celui qui a écrit l'histoire de Daniel, n’invente guère. Il est dit en effet que le disciple qui accompagnait Daniel, voyant son maitre se précipiter sur le pauvre fou et la foule

assembler aux cris poussés par ce dernier, se tint prudemment à l'écart, ne sachant trop comment l'affaire allait finir.

le quatrième de nos textes. La scène se passe également à Alexandrie. En arrivant un jour sur une des places de cette ville, Daniel aperçut un aveugle qui demandait l’aumône. « Tu vois cet homme, dit-il alors à son disciple; sa perfection est grande. Tu vas en avoir la preuve. Attends-moi ici. » S'approchant alors de l'aveugle, il lui dit : « Frère, fais-moi la charité, car je n'ai pas de quoi acheter des jones pour tresser des corbeilles et me procurer, par leur vente, les aliments nécessaires à ma subsistance. » « Hé quoi! lui répondit l'aveugle, tu vois que je suis nu et que je demande l'aumône, et tu veux que je te donne de quoi acheter des jones? Attends-moi là cependant. » Et, se levant, il se dirigea hors de la ville vers la cellule qu'il habitait. Y étant entré, il en ressortit bientôt avec diverses sortes de fruits et quelques pièces de monnaie qu'il rapporta et donna à Daniel, en lui demandant de prier pour lui. Celui-ci pleura en recevant tout cela et s'écria : « Qu'ils sont nombreux les serviteurs de Dieu, qui sont inconnus aux hommes! » Quelques jours plus tard, Daniel apprit que le grand économe du patriarche étant gravement malade, et ayant été transporté dans l'église de Saint-Marc (1), le saint patron de cette église lui était apparu et lui avait recommandé de faire venir l’aveugle, qui le guérirait. L'économe l’'envoya donc chercher et ses serviteurs le lui ayant amené, moitié par persuasion, moitié par force, une simple imposition de sa main le guérit immédiatement. Ce miracle émut toute la ville et le patriarche se rendit lui-même auprès de l’aveugle; mais quand il arriva dans sa cellule, celui-ci était mort. La nouvelle de sa fin se répandit au loin. On l’enterra solennellement au milieu d’un grand concours d'habitants et de moines venus tout exprès de la région de Scété en compagnie de Daniel. Son corps fut déposé au-dessus de celui de Marc le Fou. Ce saint aveugle avait passé quarante ans à exercer la charité, faisant distribuer tous les dimanches aux pauvres malades des fruits achetés par lui à l’aide des aumônes qu'il recevait (2).

Avec le cinquième de nos textes (Voy. p. 17), nous re-

(1) On sait qu’en Orient on avait l'habitude de transporter les malades dans les églises pour y recevoir le sacrement de l’extrême-onction.

(2) Je n'ai pas trouvé la mention de ce saint personnage dans les calendriers des Églises d'Orient, pas plus, du reste, que celle de Mare le Fou.

trouvons un personnage déjà connu par les Ménées de l'Église grecque (1) et mentionné par le Martyrologe romain (2). Thomaïs avait épousé récemment (elle n'avait que dix-huit ans) un jeune homme de la localité nommée ᾿Οχτωχαιδέχατον et dont il a été question plus haut. Elle était très pieuse et s'occupait de son ménage avec le plus grand zèle. Son beau-père, qui habitait sous le même toit, s'éprit d'elle et usa à son égard de quelques familiarités que celle-ci supporta par respect pour le père de son mari. Mais, un jour que celui-ci s'était absenté, le vieillard devint plus entreprenant et, se heurtant à une résistance qui l'irrita, saisit une épée suspendue à la muraille et en menaça sa belle-fille. Celle-ci lui répondit qu'elle était prête à mourir plutot que de commettre la faute à laquelle il voulait l'entrainer. N'étant plus maitre de soi, le beau-père la frappa alors et elle tomba morte à ses pieds. Immédiatement il perdit la vue. Des amis de son fils étant survenus sur ces entrefaites et ayant pénétré dans la maison, aperçurent le cadavre de la jeune femme, tandis que le vieillard, devenu aveugle, leur apprenait son crime et leur demandait de le conduire devant le gouverneur. Ils le menèrent aussitôt devant ce dernier, qui, après l'avoir interrogé, le fit décapiter. La nouvelle de la mort de Thomaïs, martyre de la chasteté, s'étant promptement divulguée dans les environs, Daniel vint assister à ses funérailles et fut d'avis qu'on devait l'enterrer dans le cimetière des moines. Mais les religieux de l'Oktokaidécaton murmurèrent, prétendant qu'on ne pouvait déposer le corps d'une femme, et surtout d'une femme assassinée, à côté de ceux des Pères. Alors Daniel ayant insisté en disant : « Cette femme qui est morte en défendant sa chasteté, est notre mère spirituelle (ἀμμᾶς) », les moines cessèrent leur résistance et Thomaïs fut enterrée dans le cimetière des Pères (3).

(1) A la date du 14 avril. « Τῇ αὐτῇ ἡμέρᾳ μνήμη τῆς ἁγίας Méprugoc Θωμαΐδος. » (2) Également à la date du 14 avril : « Alexandriæ Sanctæ Thomaïdis martyris ».

(3) Les Bollandistes n'ont connu l’histoire de Thomaïs que par le texte du synaxaire donné dans les Ménées grecques, texte qu’ils ont traduit en latin (Ac/. Sancel., vol. II d'avril, 14 avril, p. 214). Ainsi, ne pouvant identifier notre abbé Daniel, ils ont cru bien faire en reconnaissant en lui son homonyme, le disciple de l’abbé Arsène, ce qui leur a fait placer le martyre de Thomaïs au ν᾽ siècle, tandis qu'il a eu lieu au vr.

J'ai cru devoir isoler, sous un titre spécial (Voy. p. 21), l'histoire de ce moine qui, obsédé par des pensées contre la‘pureté, alla, sur l'avis de l’abbé Daniel, prier sur la tombe de Thomaïs et fut, en effet, délivré par elle de ces tentations. Mais je dois faire remarquer que, dans tous les manuscrits, ce récit est immédiatement lié à l'histoire de la bienheureuse.

Le texte classé sous le n° 7 (Voy. p. 22) confirme ce que nous savons déjà de la célébrité dont l'abbé Daniel jouissait à une grande distance du désert de Scété et du don surnaturel qu'il possédait de découvrir les vertus cachées.

Etant allé une fois dans la Haute-Thébaïde, à l'époque de la fête de Saint-Apollon, il fut reçu avec les plus grandes marques de respect par les moines de la région réunis au nombre de cinq mille environ. Ensuite, il se dirigea vers un couvent de religieuses, placé sous le vocable de l'abbé Jérémie, et situé dans le voisinage de la ville d'Hermopolis (1). La réception que lui firent les religieuses est décrite plus longuement et présente quelques détails très pittoresques et très curieux. Ainsi, le disciple de Daniel étant venu frapper à la porte du monastère et demander qu'on voulût bien lui donner l'hospitalité ainsi qu'à un autre moine, de peur que, s'ils passaient la nuit en plein air, ils ne fussent dévorés par les bêtes féroces, la supérieure lui fit répondre que les hommes n'étaient pas admis dans la maison et qu'il valait mieux qu’ils fussent dévorés par les bêtes de l'extérieur que par celles de l'intérieur. Peu touché par cette dernière remarque, le disciple fit observer que le compagnon qui le suivait était l'abbé Daniel. Immédiatement les verrous furent tirés et, la porte étant ouverte, toutes les religieuses, supérieure en tête, se précipitèrent au-devant du vieil ascète et l'introduisirent dans le couvent en lui prodiguant les témoignages de la plus grande vénération. Elles étendaient leurs voiles sous ses pas, elles se prosternaient dans la poussière et baisaient ses sandales. Les expressions encore plus énergiques du texte nous les montrent même χυλιώμεναι εἰς τοὺς πόδας αὐτοῦ χαὶ λείχουσαι τὰ πέλματα αὐτοῦ.

Parvenu dans la cour du monastère, Daniel aperçoit une re-

(1) Au sujet de cette ville, νον. AMÉLINEAU, La Géographie de l'Égypte à l'époque copte, Paris, 1893, p. 167.

ligieuse vêtue d’habits en lambeaux et étendue sur le sol. Naturellement il questionne la supérieure à son sujet, et celle-ci lui répond que c'est une sœur toujours en état d'ivresse, dont on ne sait que faire et qu'on n'ose chasser, de peur qu'elle ne dise du mal de la maison. Daniel ne répond rien et va prendre part, avec toute la communauté, à un repas dont la description offre des particularités intéressantes. La nuitet, par conséquent, l'heure du repos étant arrivées, le vieillard ordonne à son disciple de s'assurer, sans qu'on le remarquàât, du lieu où la sœur ivre passait la nuit. Celui-ci revient bientôt lui apprendre qu'elle s'était retirée dans le lieu le moins noble de la maison, χατὰ τὴν ἔμόασιν τῶν σωτηρίων.

Dès que les sœurs se furent endormies, les deux moines s’approchèrent silencieusement de l'endroit en question et qu’aperçurent-ils? La religieuse, tantôt debout et les mains levées vers le ciel, tantôt prosternée sur le sol, priait avec ferveur en versant un torrent de larmes; mais, dès qu'elle entendait venir quelque autre sœur, amenée en cet endroit par la nécessité, aussitôt, elle tombait à terre et faisait semblant de dormir. Danie] dit alors à son disciple : « Va chercher la supérieure, sans faire de bruit. »

Celle-ci vint de suite, suivie de la sœur assistante, et resta toute la nuiten contemplation devant ce spectacle, pleurant et s’accusant des mauvais traitements qu'elle avait infligés à la pauvre religieuse. Quand le jour parut, les sœurs s'étant levées au bruit du sémendre, la nouvelle de ce qui s'était passé pendant la nuit ne tarda pas à se répandre parmi elles et à les troubler profondément. Mais celle qui provoquait cette émotion s'en aperçut. Alors, dans son humilité, ne voulant pas être l'objet de la vénération de ses sœurs, après s'être fait l'objet de leur mépris, elle résolut de disparaître. Ce qu'elle fit immédiatement et secrètement, après avoir laissé fixé, à la porte du couvent, un billet dans lequel elle recommandait à ses sœurs de prier pour elle et de lui pardonner toutes les peines qu'elle avait pu leur causer. Que devint-elle après sa sortie du couvent, le texte ne nous le dit pas. Il se contente d'ajouter que, dès qu'elle eut disparu, Daniel quitta les religieuses, après les avoir entendues lui avouer, au milieu des larmes, la culpabilité de leur conduite vis-à-vis de leur sœur.

Le touchant récit contenu dans le dixième de nos textes (νου. p. 47), comme l'histoire d’Anastasie, nous montre l’abbé Daniel exercant une action plus immédiate sur des solitaires qui venaient se placer sous sa direction.

L'orfèvre ou banquier Andronicus habitait Antioche, en Syrie, avec sa femme Athanasie et ses deux jeunes enfants. Les deux époux menaient une vie chrétienne, s'adonnant à diverses œuvres de charité et y consacrant les deux tiers de leurs revenus. Cependant leurs enfants, étant subitement tombés malades, moururent l’un et l'autre le même jour. La désolation des pauvres parents fut extrème. Athanasie s’écriait qu'elle voulait mourir aussi et elle resta seule dans l’église de Saint-Julien où ses enfants avaient été enterrés. Consolée pendant la nuit par saint Julien lui-même qui lui apparut, elle retourna dans sa maison et fit part à son mari du désir qu'elle avait de finir ses jours dans un monastère. Celui-ci lui donna huit jours pour réfléchir et comme, au bout de ce temps, elle n'avait pas changé d'idée, Andronicus, qui nourrissait pour lui-même un projet semblable, fit savoir à son beau-frère que, partant avec sa femme pour un long pèlerinage en Terre Sainte, il lui confiait tous ses biens et souhaitait qu'il en fit le meilleur usage possible, si la mort les surprenait en route. Puis, ayant rendu la liberté à ses serviteurs, il prit quelques provisions de route et se mit en chemin avec sa femme. Lorsque, à une certaine distance, Athanasie, s'étant retournée, aperçut pour la dernière fois sa maison, elle pleura et, levant les yeux au ciel, prononça cette prière : « Mon Dieu, vous qui avez ordonné à Abraham et à Sara de quitter leur pays et leur famille, conduisez nos pas. Voyez que nous abandonnons notre demeure pour vous mieux servir; ne fermez pas devant nous la porte de votre royaume! » Et les deux époux, versant des larmes, continuèrent leur route. Après avoir visité les Lieux Saints, ils vinrent à Alexandrie. Avant de faire choix d’une retraite, Daniel partit pour le désert de Scété, afin de consulter les moines. Mais, ayant entendu parler de l'abbé Daniel, il se rendit auprès de lui et lui raconta son histoire. Daniel lui conseilla alors de lui amener Athanasie, à qui il donnerait une lettre de recommandation qui la ferait accueillir dans le couvent de Tabennisi (1). Andronicus alla donc

(1) Pour cette localité, célèbre depuis qu’elle est devenue le centre des fonda-

chercher sa femme et, après avoir reçu de salutaires avis du vieillard, munis de sa recommandation, ils partirent pour le couvent en question. Andronicus revint seul auprès de Daniel et prit l'habit monastique. Douze ans plus tard, il demanda et obtint l'autorisation de faire un nouveau pèlerinage aux Saints Lieux. Comme il traversait l'Égypte (1), il fit la rencontre d'un autre pèlerin qui lui demanda de faire route avec lui, à la condition qu'ils voyageraient en silence. Ce voyageur n'était autre qu'Athanasie qui, vêtue d'un costume masculin, se rendait également en Terre Sainte. Elle avait parfaitement reconnu son mari, mais lui ne se douta pas que c'était sa femme (sa περιστερὰ, comme dit gracieusement le narrateur) qu'il avait devant lui, car les macérations avaient fané sa beauté et son visage était devenu noir comme celui d'une Éthiopienne. Les deux voyageurs, après avoir terminé leur pèlerinage, revinrent comme la première fois à Alexandrie et de là se rendirent dans la localité, nommée Oktokaidékaton, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler. N'osant, malgré son costume masculin, accompagner son mari dans la région de Scété, Athanasie demanda à Andronicus s’il accepterait de se fixer dans ce lieu et d'occuper la même cellule qu'elle, à la condition qu'ils garderaient perpétuellement le silence, comme pendant leur voyage.

Andronicus voulut d’abord consulter l'abbé Daniel avant d'accepter cette proposition, et se rendit auprès de lui. Celui-ci lui conseilla d'accepter, attendu que le frère Athanase (Athanasie avait dit s'appeler ainsi) devait être un moine parfait. Andronicus revint donc vers sa femme et vécut douze ans à côté d'elle, sans savoir qui elle était. L'abbé Daniel venait souvent les voir pour les entretenir de leur salut. Un jour, Andronicus courut au-devant de lui pour lui annoncer que le frère Athanase était bien malade et allait mourir. Daniel trouva, en effet, Athanasie sur le point d’expirer et versant des larmes. « Pourquoi pleures-tu, lui dit-il, au moment où tu vas

tions monastiques de saint Pakhôme, voy., entre autres, AMÉLINEAU, 0p. cil., p. 469.

1) “Οδεύων κατὰ τὴν Αἴγυπτον. Cette expression et un autre passage où il est dit que Daniel devait passer du désert de Scété en Égypte (Voy. p. 28, 1. 23; p. 59, 1. 17), prouvent clairement que pour les hagiographes grecs les régions de Nitrie et de Scété se trouvaient en dehors de l'Égypte, ce qu'il est fort utile de savoir pour ne pas commettre d'erreurs dans l'identification dé certaines localités.

paraître devant le Christ? » « Je pleure, lui répondit-elle, à cause du frère Andronicus. Ayez la bonté, après ma mort, de lire et de lui remettre un billet que vous trouverez sous ma tête. »

Aussitôt après avoir prié et reçu le saint viatique, elle rendit le dernier soupir. En l’ensevelissant, on reconnut que le frère Athanase était une femme et le billet trouvé sous sa tête apprit à Andronicus que cette femme était Athanasie son épouse, à côté de laquelle il venait de passer de longues années sans la reconnaître. La nouvelle de cet événement extraordinaire se répandit au loin, et immédiatement, de tous les côtés, une foule de solitaires vinrent assister aux funérailles de la bienheureuse Athanasie.

Daniel voulut emmener Andronicus avec lui, mais celui-ci répondit qu'il préférait finir sa vie là où il avait vu mourir sa femme. Peu de temps après, Daniel fut informé qu'à son tour Andronicus était gravement malade (1). Se faisant aussitôt accompagner par un grand nombre de moines, il arriva assez à temps pour recevoir le dernier soupir de ce dernier (2).

(1) L'expression « être malade » est ordinairement rendue dans ces textes par συνέχεσθαι τῷ πυοετῷ (Voy. p. 5, 1. 19; p. 60, 1. 32); mais quelquefois on trouve συνέχεσθαι: seul (γον. p. 56, 1. 29).

(2) Andronieus et Athanasie sont inserits dans le calendrier de l'Église grecque à la date du 9 octobre. « Τῇ αὐτῇ ἡμέρᾳ, μνήμη τοῦ ὁσίου πατρὸς ἡμῶν ᾿Ανδρονίχου χαὶ ᾿Αθανασίας τῆς συμόίου αὐτοῦ. » J'ai reproduit (Voy. p. 57-61) le texte du synaxaire qui contient leur histoire et se trouve imprimé dans les Ménées. Les Bollandistes l'avaient déjà donné d’après l'édition de Venise de 159% (Act. Sancl., vol. IV d'octobre, 9 oct., p. 998-1000). Dans le Hartyrologe romain, on lit à la même date : « lerosolymis sanctorum Andronici et Athanasiæ ejus conjugis. » Cette mention d’après laquelle Andronicus et Athanasie seraient morts à Jérusalem est évidemment inexacte. Cette erreur a été partagée par Sirlet dans sa traduction latine des Ménées grecques. Les Bollandistes (/bid., p. 997 et 1000- 1001), qui ont cru que notre Daniel était celui dont Cassien a parlé. ont fait des calculs d’après lesquels la mort d’Andronicus et d’Athanasie devrait être placée entre 415 et 431. Or, cette mort doit avoir eu lieu dans la seconde moitié du vi siècle. La traduction latine de la Vie d'Andronicus donnée par Lippomani et reproduite par Surius (Voy. Patr. gr.; vol. CXV, col. 1049) commence par ces mots : « Zn diebus Theodosii Magni tmperaloris erat in magna urbe Antiochia juvenis quidam argentarius norine Andronicus… » Il ne faut attacher aucune importance aux cinq premiers de ces mots. Comme ils n'existent ni dans le grec, ni dans le syriaque, ni dans l'arabe, il est évident qu'ils ont été ajoutés par le traducteur lui-mème, afin de désigner la période de temps pendant laquelle il croyait qu'Andronicus avait véeu. Dans son Martyrologe universel (Paris, 1709), à la p. 73 du Corollaire, Chastelain dit que, tandis qu'Andronicus est mort le 9 octobre, Athanasie était morte elle-même le 22 juillet. Je ne sais d'où il a tiré cette dernière indication.

Alors, dit le narrateur, une violente querelle s'éleva entre les moines de l'Octokaidékaton et ceux de Scété. Les premiers voulaient garder le corps d'Andronicus et les seconds voulaient l'emporter avec eux. Daniel eut beaucoup de peine à calmer ces derniers et à obtenir qu'Andronicus füt enterré à côté d’Athanasie. 11 dut les menacer d'abandonner lui-même la région de Scété et de venir finir ses jours dans ce lieu, pour que son corps füt déposé à côté de ceux qui avaient été ses enfants spirituels.

Ainsi qu'il ἃ été dit plus haut, le onzième et dernier texte. tout comme le premier, ne nous apprend absolument rien sur l'abbé Daniel. C'est l'histoire d’un moine très pieux et très humble qui vivait dans un monastère, au milieu d'autres moines, dont quelques-uns fort méchants le maltraitaient de la façon la plus indigne. Comme il supportait tout sans se plaindre, l'un d'eux poussa la malice jusqu’à faire disparaître les vases sacrés de l’église, afin qu'on püt l’accuser de vol. C’est, en effet, ce qui arriva. Le supérieur, à qui il fut dénoncé, chargea l’économe de le faire punir. Celui-ci l'emprisonna, le fit battre avec des nerfs de bœuf, puis le remit entre les mains du gouverneur de la province. Soumis alors à d’affreux supplices, il refusait d'avouer un crime qu'il n'avait pas commis et souriait au milieu des souffrances. Voyant qu'il n’en pouvait tirer aucun aveu, le gouverneur envoya demander au monastère ce qu'il devait faire de son prisonnier. Il lui fut répondu : « Qu'il soit mis à mort, puisque la loi punit ainsi les voleurs. » Ordre fut donc donné de décapiter le pauvre frère. Sur ces entrefaites, le moine qui avait caché les vases sacrés fut pris de remords et vint avouer sa faute au supérieur. Le gouverneur, immédiatement prévenu, remit le prisonnier en liberté. Revenu au monastère, celui-ci vit tous les moines se jeter à ses pieds et lui demander pardon; mais lui les remerciait de ce qu'ils lui avaient procuré l'occasion de souffrir, et de mériter ainsi son entrée dans le royaume des cieux. Trois jours après, on le trouva mort dans sa cellule. Son corps fut alors porté dans le sanctuaire qui fut fermé à clef. Neuf jours plus tard, lorsque des funérailles solennelles allaient lui être faites, on ouvrit le sanctuaire; mais on n'y vit que ses habits et ses sandales : son corps avait disparu.

Si un des textes que nous reproduisons pouvait être consiléré comme provenant d’un abbé Daniel autre que le nôtre, c'est évidemment celui-là. Par la nature et l'allure du récit qu'il contient, par divers détails, par l'absence de toute allusion à Daniel lui-même, il se distingue beaucoup des autres. Il faut ajouter que je ne l’ai trouvé que dans un seul manuscrit grec. Enfin, parmi les versions, il n'y ἃ que l'arabe qui le donne. Je n'ai pas cru toutefois devoir le laisser de côté, car il n’est pas sans présenter quelque intérêt et il est inédit, si je ne me trompe. Enfin, s’il est difficile de prouver qu'il doive être attribué à l'abbé Daniel qui vivait au vi siècle, il serait téméraire d'affirmer qu'il doive être attribué de préférence à un de ses homonymes.

Ici se termine la série des récits qui ont été recueillis de la bouche de l'abbé Daniel par ses disciples. S'ils sont insuffisants pour reconstituer sa biographie à proprement parler, ils nous permettent cependant de faire revivre devant nos yeux sa figure si originale et si intéressante. Nous pouvons, en effet, nous faire une idée assez nette de l'existence que menait le vieil ascète. Il vivait entouré de quelques disciples dont l'un d'eux, particulièrement attaché à sa personne, parait nous avoir conservé les récits qui nous sont parvenus. L'autorité qu'il exerçait sur les moines de la région de Scété était grande, mais n'allait pas jusqu'à pouvoir exiger d'eux une soumission absolue. Il était leur modèle, leur conseiller, mais non leur chef, dans toute la force du terme. Son influence s'étendait à une grande distance, du reste, ce qui s'explique par ce fait un peu étrange que, tout anachorète qu'il était, très souvent il sortait de son désert et allait visiter d'autres centres monastiques, plus ou moins éloi- ‘gnés. Il était très connu à Alexandrie, où il se rendait fréquemment, semble-t-il. Nous avons vu que, pour se délivrer de certains scrupules de conscience, il n'hésitait pas à se mettre en route pour Rome, Byzance, Éphèse, etc.

Il ne nous est pas présenté comme un thaumaturge ; aussi cette absence de merveilleux clans les récits qui le concernent n'est-elle pas une des moindres preuves de leur authenticité. Ce qui le caractérise particulièrement, c’est le don qu'il avait recu de pouvoir lire au fond des âmes et de découvrir dans des per-

sonnages d'une grande humilité une sainteté qui jusque-là avait passé inaperçue.

Mais, s’il est assez facile de nous représenter le vénérable hégoumène se livrant à de dures mortifications, soignant des infirmes, dirigeant ses disciples, et semant au loin dans ses courses les exemples édifiants et les bons conseils, il est un côté de sa vie religieuse sur lequel il semble impossible de porter un jugement absolument sûr. L'abbé Daniel fut-il hérétique? Futil monophysite? Il est un fait certain, c'est que la plupart des moines de l'Égypte, au vi‘ siècle, professaient la doctrine d'Eutychès. Il est certain également que cette hérésie était partagée par le patriarche Timothée, qui occupa le siège d'Alexandrie pendant la jeunesse de Daniel, et auquel celui-ci allait soumettre ses cas de conscience (1). Ce qui est plus grave, c'est que les versions copte et éthiopienne contiennent une description de la persécution que Daniel aurait eu à supporter sous l'empereur Justinien, pour avoir refusé de souscrire aux décrets du concile de Chalcédoine. A cette description on peut opposer le silence du texte grec original et des versions syriaque et arabe, qui ne font pas la moindre allusion aux doctrines hétérodoxes de Daniel. D'un autre côté, peut-on croire véritable la scène violente au cours de laquelle Daniel aurait arraché des mains des soldats de l'empereur le « tomos » du pape Léon et l'aurait lacéré en vociférant contre l'impiété de ce pape, en jetant l'anathème sur l’odieux concile de Chalcédoine (2)? Ce que nous savons de la perfection que le vieil abbé avait atteinte est en contradiction avec un pareil emportement. De plus, les versions copte et arabe avancent une chose qui parait étrange, lorsqu'elles nous disent que Daniel, après avoir été grandement maltraité par les soldats chargés de le faire souserire aux décrets du concile de Chalcédoine, quitta la région de Scété et alla fonder en Égypte, au village de Tambok, un petit monastère, où il serait resté jusqu'à la mort de Justinien. Rappelons-nous qu'Anastasie

(1) Ilest vrai que si Daniel alla consulter, au sujet d’un cas difficile, le patriarche monophysite d'Alexandrie, nous le voyons se rendre immédiatement après auprès du pape dans le même but. Mais de cela on ne peut préjuger ce qu’il fera plus tard, car à cette époque la scission entre les orthodoxes et les dissidents était beaucoup moins profonde qu'elle le deviendra avec le temps.

(2) Voy. la traduction du texte copte par M. Guidi, p. 561 et suiv. et PERErRA, Vida do abba Daniel, p. ὅς et ξεῖν.

la Patrice a vécu à quelque distance de la cellule occupée par Daniel durant vingt-huit années, à partir de la mort de l'impératrice Théodora, c'est-à-dire depuis 548 jusqu'à 576, et que, pendant tout ce temps, elle fut constamment sous la direction du vieil ascète, d’où il suit que celui-ci, puisque Justinien est mort en 565, n'a résidé en dehors du désert de Scété ni pendant les dix-sept années qui ont précédé cette mort ni pendant les onze années qui l'ont suivie.

En outre, il n'est pas inutile de faire remarquer que cette Anastasie dirigée dans sa vie religieuse par Daniel, au moment même où celui-ci aurait manifesté si ardemment des croyances hérétiques, est inscrite au calendrier de l'Église grecque, comme le sont, du reste, divers autres saints personnages qui furent également guidés par lui sur la voie de la perfection. Comment s'expliquer qu'un arbre mauvais ait produit de si bons fruits et que les disciples aient mérité d'être placés au nombre des saints, alors que le maitre était excommunié comme hérétique? Tout cela bien examiné, on peut se demander si les passages des versions copte et éthiopienne qui ont trait aux doctrines hérétiques de Daniel n'ont pas été imaginés et ajoutés après coup par les monophysites d'Égypte, désireux de rattacher à leur secte un si saint personnage. Il n’est pas douteux, comme nous l'avons déjà dit, que, pendant toute la durée du règne de Justinien, le patriarcat d'Alexandrie n'ait été profondément troublé par la lutte des partisans et des adversaires du monophysisme; mais peut-être ne suffit-il pas de connaître ce que seuls les Coptes et les Éthiopiens nous ont dit des opinions de Daniel, pour le ranger décidément dans le parti des C'optes dissidents plutôt que dans celui des Melliles orthodoxes.

Bien entendu, je n'ai pas la prétention de trancher la question. On peut croire, d'ailleurs, que l'Église grecque ἃ eu des doutes sur l’orthodoxie de Daniel, puisque, si elle fait mémoire de quelques-uns de ses disciples, elle ne l’a pas inscrit luimême dans son calendrier. Quant à l'Église latine, elle l’a officiellement rejeté comme hérétique. En effet, non seulement Daniel n’est pas mentionné dans son martyrologe, mais encore son nom a été effacé du missel copte imprimé à Rome par la Propagande en 1735. Il m'est impossible de dire si cette radiation ἃ eu uniquement pour cause le passage du manuscrit

copte de la Bibliothèque Vaticane, où l'hétérodoxie de Daniel est affirmée.

Les récits relatifs à l'abbé Daniel existent en grec, en syriaque, en arabe, en copte et en éthiopien. Le texte grec est l'original. Ces différentes versions se divisent en deux groupes bien distincts. Dans l’un d'eux qui comprend les versions grecque, syriaque et arabe, on constate que les deux dernières dépendent directement de la première. Tout ce qui est dans l'arabe et le syriaque se trouve dans le grec, mais la collection des récits grecs est plus considérable que celle des récits syriaques et arabes. D'un autre côté, dans ce premier groupe, ainsi qu'il a été dit plus haut, les récits sont souvent isolés les uns des autres et même, lorsqu'ils sont réunis sous un titre commun, ils ne sont pas étroitement liés l’un à l’autre; ils semblent donc avoir été considérés comme des histoires distinctes d'Eulogius, d'Anastasie, etc., et non comme la biographie de Daniel.

Le deuxième groupe, formé des versions copte et éthiopienne, ne comprend pas tous les récits qui appartiennent au premier, mais, en revanche, il en contient plusieurs que celui-ci ignore. Que les parties communes aux deux groupes aient la même origine, cela paraît évident, car de nombreuses phrases sont identiques dans l’un et dans l’autre (1). Mais il est non moins évident que les auteurs des versions copte et éthiopienne ont puisé à des sources que l’auteur de la version grecque ignorait ou ἃ volontairement négligées. C'est ainsi qu'il est inutile de chercher dans le grec l’histoire de la pécheresse donnée dans la version éthiopienne seule, ni l'histoire du voleur converti, de la persécution supportée par Daniel et de sa mort à Tambok, qui se trouvent dans l'éthiopien et dans le copte. En dehors de ces additions, un autre trait commun aux deux versions éthiopienne et copte est que tous les récits qu'elles contiennent sont intimement soudés l’un à l’autre, de façon à présenter une biographie de Daniel, laquelle se lisait le jour de sa fête.

(1) On constate cependant de notables différences. Voy., par exemple, les pre-

mieres lignes de l’histoire de Thomaïs donnée par la version éthiopienne (PE- REIRA, Vida do abba Daniel, p. 46).

Je n'ai pas à entrer dans de plus grands détails au sujet des versions syriaque, arabe, copte et éthiopienne, puisqu'elles ont été étudiées par les savants qui se sont chargés de les publier (1). Je ne veux que dire quelques mots de la version grecque.

On peut me reprocher de n'avoir pas donné un texte critique de cette version. Je réponds d'avance à cela que je ne crois pas qu'il soit possible de traiter les textes hagiographiques de la nature de ceux qui font l'objet de cette publication, comme les textes des ouvrages classiques, des livres signés de noms connus. Lorsqu'un copiste reproduisait les tragédies de Sophoele ou les homélies de saint Jean Chrysostome, il tenait naturellement à ce que sa copie füt aussi fidèle que possible. S'il se permettait d'y apporter quelques modifications, c'était toujours dans le but de corriger des fautes, ou ce qu'il croyait être des fautes, commises par les copistes précédents. Il faisait à sa façon une édition critique du texte qu'il reproduisait.

Il n'en allait pas de même avec les textes hagiographiques. Anonymes, les récits qu'ils contenaient avaient pour but uniquement d’édifier et n'étaient pas considérés comme la propriété littéraire de ceux qui les avaient rédigés. Aussi l'important, quand on les recopiait, était non pas tant de les conserver intégralement dans leur forme primitive, que de les rendre aussi profitables que possible aux lecteurs. Pour cela on ne se faisait pas faute de les retoucher, d'en retrancher ceci, d'y ajouter cela, sans compter que maint copiste, amateur de la pureté et de l'élégance du style, ne se gênait pas pour refaire le travail des copistes précédents, en remplaçant nombre de mots par des synonymes et la plupart des tournures de phrases par des tournures différentes, de sorte que c'était une édition revue, corrigée et remaniée qu'il donnait d'un texte déjà remanié et

(1) La version éthiopienne ἃ été remarquablement publiée, traduite et commentée dans le volume intitulé : Vida do abba Daniel do Mosteiro de Scele. Versâo ethiopica publicada por Lazarus Goldschmidt e F. M. Esteves Pereira S. S. G. L. Lisboa, Imprensa Nacional; 1897; in-8°, xxr-98 p. — Si sur quelques points je suis d’un avis qui diffère de celui de M. Pereira, cela tient uniquement, ce me semble, à ce que ce savant auteur n’a pas eu sous les yeux les versions grecque, arabe, etc. des textes relatifs à l'abbé Daniel.

Voy. notre édition de la Vie de l'abbé Daniel qui contient, outre la version grecque, les versions syriaque et copte. La version arabe qui, pour des raisons indépendantes de notre volonté, n’a pu y être insérée, sera sans doute publiée plus tard par l’un de nos collaborateurs.

corrigé antérieurement (1). Comment sous ces changements multiples retrouver le texte primitif? Il est plus que probable que si une dizaine d'hellénistes entreprenaient, simultanément et sans communiquer entre eux, de reconstituer la forme originale des récits concernant l'abbé Daniel, ils nous donneraient dix textes critiques différents. Du reste, pour ce qui est des récits en question, si l’on devait essayer d'en établir le texte critique, il faudrait préalablement avoir collationné tous les manuscrits qui les contiennent. Or, si j'ai eu sous les yeux huit de ces manuscrits, il y en ἃ douze que je n'ai pu voir, etilest certain qu'il en existe d’autres encore qui me sont inconnus (2). Par conséquent, l’eussé-je voulu, il m'eût été impossible de donner des récits de l'abbé Daniel un de ces textes qu'il est convenu d'appeler définitifs. Je crois pourtant que, teile qu'elle est, la publication que j'en ai faite sera une contribution utile à l'hagiographie grecque.

Léon CLUGNET.

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